MON­DO­VI­SION

par Pierre Has­ki

L'Obs - - Le Sommaire -

Dans quel monde vi­vons-nous ? Dans le flux per­ma­nent d’in­for­ma­tions an­xio­gènes qui nous par­vient, il y a de quoi s’in­ter­ro­ger. L’après-guerre froide, avec sa fausse pro­messe de « fin de l’his­toire », est ter­mi­née de­puis long­temps, mais nous n’avons pas en­core bap­ti­sé la pé­riode ac­tuelle : le chaos mul­ti­po­laire ? Ten­tons de dé­ga­ger quelques ca­rac­té­ris­tiques de cette nou­velle phase his­to­rique.

1. Les per­dants de la mon­dia­li­sa­tion. Il y a plu­sieurs grilles de lec­ture pos­sibles du phé­no­mène dit po­pu­liste, qui va de la vic­toire de Do­nald Trump chez les ré­pu­bli­cains au re­jet du pro­jet eu­ro­péen dans une par­tie du Vieux Conti­nent, en pas­sant par le vote Brexit. L’une d’elles est la « ré­volte » des per­dants de la mon­dia­li­sa­tion éco­no­mique, dans les classes po­pu­laires et une par­tie de la classe moyenne me­na­cée de dé­clas­se­ment. C’est très frap­pant aux Etats-Unis et au Royaume-Uni, fers de lance de la glo­ba­li­sa­tion, où les vic­times des dé­lo­ca­li­sa­tions et de la pré­ca­ri­sa­tion ne com­prennent pas pour­quoi elles su­bissent les consé­quences d’un sys­tème por­té par leurs pays. Cette cas­sure est vi­sible dans le vote Brexit, entre Londres, ca­pi­tale de la fi­nance mon­diale, et le reste de la Grande-Bre­tagne qui su­bit. Les di­ri­geants po­li­tiques du vieux monde in­dus­triel ont trop long­temps igno­ré cette dé­fiance de leurs ci­toyens.

2. Les émer­gents peinent à émer­ger. De­puis le dé­but du nou­veau siècle, la mon­tée en puis­sance des grands pays émer­gents a ti­ré la crois­sance mon­diale, sor­tant des cen­taines de mil­lions de per­sonnes de la mi­sère, et don­nant nais­sance à un nou­vel en­semble géo­po­li­tique, les Brics (Bré­sil, Rus­sie, Inde, Chine, Afrique du Sud). Cette « mon­tée des autres », comme l’a bap­ti­sée l’ana­lyste amé­ri­cain Fa­reed Za­ka­ria, n’a pas te­nu ses pro­messes : le Bré­sil est en ré­ces­sion et en crise po­li­tique, l’Afrique du Sud prend le même che­min, la Rus­sie est à la peine, la Chine ra­len­tit… Et, mal­gré la nais­sance d’ins­ti­tu­tions com­munes, le groupe ne semble pas être un « bloc » co­hé­rent, sus­cep­tible d’ai­der à struc­tu­rer un monde qui en a bien be­soin.

3. Un monde mul­ti­po­laire sans l’Eu­rope. A la fin de la guerre froide, alors que les Etats Unis ap­pa­rais­saient comme la seule su­per­puis­sance, les Eu­ro­péens, et sin­gu­liè­re­ment les Fran­çais, plai­daient pour un monde mul­ti­po­laire, avec l’in­time convic­tion que l’Union eu­ro­péenne se­rait l’un de ces pôles. Deux dé­cen­nies plus tard, l’Eu­rope est en plein désar­roi, en proie à la dé­fiance de ses peuples, contrainte de ré­in­ven­ter un mo­dèle de­ve­nu trop com­plexe, trop peu pro­tec­teur. Dans la re­dé­fi­ni­tion du monde qui s’ef­fec­tue sous nos yeux, l’Eu­rope est me­na­cée de n’être qu’un mar­ché, ou, pire, qu’une des­ti­na­tion tou­ris­tique, sans prise sur la marche du monde. Les di­ri­geants eu­ro­péens sau­ront-ils l’évi­ter ?

4. Le re­tour des rap­ports de force. Ten­sions avec la Rus­sie aux confins de l’Eu­rope, face-à-face pé­rilleux en mer de Chine mé­ri­dio­nale, guerres sans is­sue au Moyen Orient… Le monde est plus dan­ge­reux et plus violent qu’à au­cun autre mo­ment de­puis la fin de la guerre froide, même si les conflits entre Etats sont moins nom­breux. Un monde dé­sor­mais sans gen­darme, ni ins­ti­tu­tion­nel comme au­raient pu l’être les Na­tions unies, ni au­to­pro­cla­mé comme les Etats-Unis, qui ne le sont plus qu’avec ré­ti­cence, lais­sant la place à des rap­ports de force plus clas­siques. Est-ce la marque de cette nou­velle ère? Un su­jet ma­jeur pour une an­née élec­to­rale clé, aux Etats-Unis, en France et en Al­le­magne, dans un monde plus qu’in­cer­tain.

Les vic­times des dé­lo­ca­li­sa­tions et de la pré­ca­ri­sa­tion ne com­prennent pas pour­quoi elles su­bissent les consé­quences d’un sys­tème por­té par leurs pays.

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