L’ÉDITO

de Jean Da­niel

L'Obs - - Le Sommaire - JEAN DA­NIEL J. D.

Notre jour­nal est en deuil. Nous n’étions pour­tant pas de ses in­times : nous étions plus, des com­plices, c’est-à-dire que chaque fois qu’il pre­nait po­si­tion, nous éprou­vions le be­soin ins­tan­ta­né de la pro­lon­ger et de re­dé­cou­vrir l’iden­ti­té de nos ré­flexions et de nos luttes. Les der­nières fois, nous l’avons vu pres­sé, cu­rieux comme un en­fant, tou­jours sur le qui-vive, don­nant l’im­pres­sion de re­ve­nir ou de s’ap­prê­ter à par­tir pour une de ces contrées gla­cées qu’il ap­pré­ciait tant ; il vou­lait mou­rir, di­sait-il, comme un grand voya­geur, en ar­pen­tant les pôles. Mi­chel n’était pas dupe des hon­neurs qu’on lui ren­dait. Mais, au-de­là de son ca­rac­tère cha­leu­reux, d’une ac­ces­si­bi­li­té un peu bour­rue qui fai­sait que tous se sen­taient proches de lui, pour­quoi me suis-je sen­ti tout de suite at­ti­ré par cet homme ?

Il s’im­po­sait comme seul vrai­ment lu­cide pour jau­ger toutes les tur­bu­lences de la gauche po­li­ti­cienne. Sans doute exis­taient-elles et per­sonne n’osait dire comme au­jourd’hui qu’elles étaient mor­telles. Dans le pre­mier nu­mé­ro du « Nou­vel Ob­ser­va­teur », il y a un de­mi-siècle, Sartre écri­vait, d’ailleurs avec Fou­cault : « La gauche existe mais elle ne sait pas qui elle est. » Elle sa­vait tout de même que les évé­ne­ments et les idées conti­nuaient de tour­ner au­tour de Marx et qu’il fal­lait se mé­fier, du moins le croyait-elle, de l’an­ti­com­mu­nisme et de ses ali­bis an­ti­to­ta­li­taires. Ce­la don­nait dé­jà des ten­ta­tions trots­kistes, à la gauche de la gauche. Ce dé­bat sur l’an­ti­com­mu­nisme n’a ja­mais vrai­ment ces­sé jus­qu’à l’ar­ri­vée de Mit­ter­rand, mais une chose que je dois dire, c’est que Mi­chel Ro­card, comme Men­dès France bien sûr, mais avec plus de mé­rite, n’a ja­mais fait de conces­sions aux po­si­tions bol­che­viques d’abord et sta­li­niennes en­suite. C’est de là qu’il faut par­tir, de cette in­tran­si­geance na­tu­relle. Il pen­sait que le mar­xisme était une grande pen­sée mais que le com­mu­nisme était une illu­sion dé­vas­ta­trice.

Rap­pe­lons au pas­sage qu’entre Mi­chel Ro­card et moi il y a d’abord eu le cô­té farce. Chaque fois que l’oc­ca­sion lui en a été don­née, il a com­men­cé par rap­pe­ler que je l’avais ex­clu il y a un de­mi-siècle des ins­tances de di­rec­tion du « Nou­vel Ob­ser­va­teur ». Chaque fois, j’ai été obli­gé de dire que ce­la était vrai, mais il ne me lais­sait pas le temps d’ex­pli­quer une telle énor­mi­té. A l’époque, la gauche n’était pas dans un état tel­le­ment plus brillant qu’elle ne l’est au­jourd’hui.

Plu­sieurs can­di­dats se dis­pu­taient la di­rec­tion d’un pe­tit par­ti, le PSU, et au­cun n’était in­dif­fé­rent. Il y avait Claude Bour­det, édi­to­ria­liste de haute li­gnée aus­si élé­gant que pug­nace. Il y avait le ma­jes­tueux Gilles Mar­ti­net et Serge Mal­let, théo­ri­cien du syn­di­ca­lisme. Les dis­cus­sions se suc­cé­daient et nui­saient de plus en plus à la ré­pu­ta­tion de cet heb­do­ma­daire de qua­li­té gé­ré par Hec­tor de Ga­lard. Pen­dant la guerre d’Al­gé­rie, « France Ob­ser­va­teur » a été jus­qu’à vendre plus de cent mille exem­plaires, mais les di­rec­teurs n’ar­ri­vaient pas à se mettre d’ac­cord, d’au­tant qu’il y avait par­mi eux ce Mi­chel Ro­card qui avait une grande au­to­ri­té po­li­tique et à qui re­ve­naient à la fois une tri­bune dans l’heb­do­ma­daire et un poste au PSU. Nous avons dé­ci­dé que cette double ap­par­te­nance se­rait du do­maine du pas­sé, que l’on ne pou­vait avoir une fonc­tion au par­ti et une au jour­nal. Mi­chel Ro­card a pris cette me­sure avec élé­gance. Nous nous ai­mions dé­jà. Ce­la n’a rien chan­gé. Il reste qu’il ne s’est pas pri­vé de temps à autre et avec hu­mour de dire que je l’avais « ex­pul­sé » de notre jour­nal.

Il y eut avec Mi­chel une ren­contre qui lui a fait dire qu’il se sen­tait chez lui avec nous. Nous nous sommes en­ga­gés en po­li­tique non pas à la suite d’une af­fi­lia­tion avec un par­ti quel­conque, mais sur la base d’une éthique so­ciale et sans com­pro­mis­sion. C'est ain­si que nous nous sommes re­con­nus lors­qu’il re­pré­sen­tait, avec des groupes d’amis comme Jacques De­lors, Ed­mond Maire, les com­plices des édi­tions du Seuil et de la CFDT, et plus tard Jacques Jul­liard – ren­contre qui consis­tait à ne pas fer­mer les yeux sur la di­men­sion chré­tienne qui sou­dain émer­geait dans la société po­li­tique et syn­di­cale fran­çaise. Pour nous autres athées, ag­nos­tiques, laïques ou mé­créants, c’était ra­fraî­chis­sant.

Pour moi, ce­la po­sait un pro­blème dans la me­sure où mon maître à pen­ser Men­dès France, qui n’était pas pour rien dans la nais­sance du « Nou­vel Ob­ser­va­teur », croyait pou­voir être la cible d’un mou­ve­ment plu­tôt chré­tien. Avec le temps, les mal­en­ten­dus se dis­si­pèrent, et je di­rais que notre jour­nal trou­va son équi­libre. Je me sou­viens de Mau­rice Cla­vel et de la joie qu’il ma­ni­fes­ta par sym­pa­thie pour nous et pour le mi­lieu où il avait choi­si d’écrire en pen­sant qu’il y avait tout de même avec Men­dès France et Ro­card une gauche qui pou­vait sa­tis­faire ou en

tout cas ne pas trop dé­ce­voir le be­soin d’uni­té et de force de ses mi­li­tants.

Le vide que nous laisse cet homme si désar­mant par sa vi­ta­li­té, son be­soin d’agir au­tant que de pen­ser !

J’ai tou­jours con­nu Ro­card piaf­fant d’im­pa­tience. Sa na­ture n’était pas d’at­tendre, mais de prendre et d’en­tre­prendre. Cet homme d’idées a tou­jours vou­lu être en me­sure de les ap­pli­quer. Il n’a ces­sé d’ex­plo­ser de vi­ta­li­té, d’ima­gi­na­tion, de be­soin de convaincre. Il est sor­ti comme par mi­racle d’un trau­ma­tisme cé­ré­bral qui lui a va­lu des soins dans un hô­pi­tal de Bom­bay. Pen­dant ses croi­sières au pôle Nord, il éblouis­sait ses com­pa­gnons de voyage par sa ca­pa­ci­té de ré­sis­tance à la fa­tigue, son avi­di­té de jouis­seur, son be­soin de com­men­ter.

On sait que le pré­sident Fran­çois Mit­ter­rand a eu l’au­dace ou le ca­price de dé­si­gner comme Pre­mier mi­nistre notre Mi­chel. On sait aus­si qu’ils n’avaient pas l’un pour l’autre des sen­ti­ments cha­leu­reux. Comment Ro­card a-t-il pu pas­ser trois ans à Ma­ti­gnon ?

En re­vanche on est dé­sor­mais en me­sure de dire pour­quoi le man­dat du Pre­mier mi­nistre n’a pas été pro­lon­gé après la pé­riode ri­tuelle des trois an­nées : le suc­cès in­so­lent rem­por­té par Ro­card en Nou­velle-Ca­lé­do­nie.

Je ne vou­drais pas fi­nir sans sou­li­gner en­core toutes les rai­sons qui nous ont rap­pro­chés de Ro­card. Il a don­né un sens nou­veau, char­nel, vi­gou­reux au mot « ré­forme ». Ce n’était plus pour lui le contraire de « ré­vo­lu­tion » ou la trans­for­ma­tion des textes sa­crés. Dé­jà Ca­mus, Ger­maine Til­lion et Si­mone Weil, avant lui, ont été ob­sé­dés par le dé­sir de trou­ver de l’hé­roïsme par­tout sauf dans la vio­lence. « Je suis un ré­for­miste ra­di­cal », a dit Ca­mus. Mi­chel Ro­card, fi­na­le­ment, et sur­tout en éco­no­mie, n’a ja­mais rien dit d’autre. C’est en­core plus dif­fi­cile de vieillir lorsque des gens comme toi, cher Mi­chel, ont la mau­vaise idée de nous quit­ter.

C’est avec lui que nous nous af­fir­mons comme des ré­for­ma­teurs ra­di­caux.

Mi­chel Ro­card et Jean Da­niel en 1976.

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