LES LUN­DIS DE DELFEIL DE TON

Où l’on voit qu’il n’est pas be­soin de l’être pour se po­ser la ques­tion

L'Obs - - Le Sommaire - D. D. T.

Au temps du com­mu­nisme pur et dur, le tra­vailleur qui avait la chance d’exer­cer sa pro­fes­sion dans des ré­pu­bliques po­pu­laires (pré­ten­dues telles) de­vait rem­plir les ob­jec­tifs des plans plu­ri­an­nuels et gare à ce­lui qui n’y mon­trait pas as­sez d’ar­deur. Au­jourd’hui, dans une des der­nières ré­pu­bliques à s’a cher po­pu­laire, celle de Chine, il ne s’agit plus que de rem­plir le plan du pa­tron de la boîte qui vous em­ploie et ce­lui-ci consiste à d’abord se rem­plir les poches pour le plus grand pro­fit de son so­cia­lisme per­son­nel. La se­maine der­nière, nous par- lions des huit em­ployés d’une banque chi­noise dont in­ter­net di usait la séance de bas­ton­nade sur le pos­té­rieur pour n’avoir pas don­né sa­tis­fac­tion dans un stage de for­ma­tion. Cette se­maine l’in­ter­net chi­nois, avec le même suc­cès qu’on de­vine, montre huit gar­çons-coi eurs cou­rant dans les rues de Chang­sha, le soir après le tur­bin, pieds nus, tout nus, en slip, sous les ordres de leur em­ployeur qui en­tend ain­si leur ap­prendre à être plus pro­duc­tifs. C’est en­core un peu pri­mi­tif, en Chine, à ce qu’il semble, la mise au pas de l’ex­ploi­té. Va fal­loir ra ner, s’ils veulent at­teindre un stade pré­sen­table d’épa­nouis­se­ment ca­pi­ta­liste.

Ils ont des mil­liar­daires. C’est un dé­but mais il ar­rive, en Chine, que le mil­liar­daire lui-même donne l’im­pres­sion de ne pas être heu­reux. C’est un comble, parce que où il est, le bon­heur, s’il n’est pas dans le po­gnon? Jack Ma, un des plus riches, si­non le plus riche, des mil­liar­daires chi­nois, ayant at­teint la cin­quan­taine, dit qu’il en a dé­jà as­sez de s’en­ri­chir tous les jours sans même avoir à le­ver le pe­tit doigt. Ah ! si c’était à re­faire, il ne se lan­ce­rait pas dans la créa­tion d’une en­tre­prise. Au­jourd’hui, à l’en­tendre, il peut dé­pen­ser tel­le­ment qu’il n’a plus de goût à rien. « Je vou­drais être moi-même, vient-il de dé­cla­rer au cours d’un de ses voyages d’a aires aux­quels il est condam­né, je vou­drais pro­fi­ter de ma vie. » Ce doit être pour es­sayer de s’amu­ser que Jack Ma fait en­ra­ger les mil­liar­daires ses confrères. Par exemple, il lâ­chait l’autre jour que les contre­fa­çons des pro­duits de luxe, fa­bri­quées par les mêmes sous-trai­tants que les pro­duits de luxe eux-mêmes, ne leur cèdent en rien en qua­li­té. Ils se­raient même sou­vent meilleurs, alors qu’ils sont ven­dus moins cher. Tête des mil­liar­daires pro­prié­taires des marques de luxe. Là-des­sus, sa­vou­rant sa sor­tie, Jack Ma se lance dans la vente en ligne de grands crus bor­de­lais dont il a ac­quis plu­sieurs châ­teaux. Ça va y al­ler dans la pro­duc­tion d’éti­quettes, on le sent. Les mil­liar­daires sont par­tout. C’est une en­geance. Ce­lui-ci, en Eu­rope, nous vient d’Ara­bie. Il avait épou­sé un ma­ne­quin co­lom­bien, elle avait po­sé pour le ca­len­drier Pi­rel­li et avoir le ca­len­drier Pi­rel­li chez soi, en chair et en os, ça vous console d’être mil­liar­daire avec tous les en­nuis que ça com­porte. Leur ma­riage a du­ré, Ch­ris­ti­na Es­tra­da a au­jourd’hui 54 ans. Lui en a 60 mais voi­là quatre ans, il a épou­sé un autre beau brin de fille, une Li­ba­naise qui en avait 25. Ça fai­sait de lui un po­ly­game, en Ara­bie c’est bien vu. Dans la Co­lom­bie de Ch­ris­ti­na, ce n’est pas la cou­tume. Di­vorce et se plaide à Londres, der­nier feu de la place fi­nan­cière avant le Brexit, les condi­tions de la sé­pa­ra­tion. Les An­glais, qui ont pour­tant une reine qui vit sur un grand pied, n’en re­viennent pas des exi­gences de la dame. Elle a be­soin, ab­so­lu­ment be­soin, chaque an­née, d’un mil­lion de livres rien que pour s’ha­biller. De 55 000 livres pour ses achats de chaus­sures. De 78000 livres pour ses montres. Le reste à l’ave­nant et en­core, à ce compte, sa fille ado­les­cente vient de l’ap­pe­ler de Suisse pour lui dire : « Ma­man, avec ce di­vorce, tu es en train de faire de moi une pauvre. » Comme le juge s’éton­nait de l’énor­mi­té des sommes ré­cla­mées : « C’est ma vie, celle à quoi je suis ac­cou­tu­mée. » Wa­lid Ju ali, le gars mil­liar­daire, de son cô­té, en phase ter­mi­nale avec son can­cer, n’a pas pu se pré­sen­ter de­vant le tri­bu­nal. Une pen­sée pour la femme qui lui reste, an­cienne pré­sen­ta­trice de té­lé­vi­sion. Il a rai­son, Jack Ma, c’est pas une vie.

Les mil­liar­daires sont par­tout. C’est une en­geance.

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