« Qu’est-ce que le ro­car­disme ? », par Jacques Jul­liard

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RECUEILLIS PAR MAT­THIEU CROIS­SAN­DEAU

Qu’est-ce que le ro­car­disme ? Le ro­car­disme est une construc­tion in­tel­lec­tuelle qui doit beau­coup au PSU des ori­gines et qui a évo­lué avec le temps. On ne peut pas com­prendre cette aven­ture sans rap­pe­ler d’em­blée qu’il y avait deux Ro­card. D’abord ce­lui de la jeu­nesse, qui est très contes­ta­taire, tur­bu­lent, ba­gar­reur même – il faut re­voir les pho­tos de lui à la tête des ma­nifs, le poing le­vé! –, et avec des idées com­plè­te­ment nou­velles : l’au­to­ges­tion, la dé­co­lo­ni­sa­tion, la dé­cen­tra­li­sa­tion… Mais ce qui fai­sait le charme et le ca­rac­tère im­pré­vi­sible de Mi­chel Ro­card, c’est qu’il com­bi­nait ce ca­rac­tère gau­chiste pré et post-68 avec la ri­gueur éco­no­mique. Il y avait chez lui un cô­té mi­li­tant PSU et un cô­té ins­pec­teur des Fi­nances. C’est ce mé­lange qui a beau­coup sé­duit.

Qui étaient les ro­car­diens ? La gé­né­ra­tion Ro­card, c’est d’abord la gé­né­ra­tion du re­fus de la guerre d’Al­gé­rie. C’est ça qui nous unis­sait pro­fon­dé­ment. Par la suite, ce qui sé­dui­sait les gens, c’est cette es­pèce de sa­gesse éco­no­mique au sein d’une vi­sion très trans­for­ma­trice de la société. Je me sou­viens des réunions qu’il or­ga­ni­sait dans le cadre de tous ces groupes de pen­sée qui exis­taient au­tour de lui. Au fond, Ro­card plai­sait à tous les gens qui n’ai­maient pas la po­li­tique : des gaul­listes, des chré­tiens, des hauts fonc­tion­naires… Tout ce­la for­mait une es­pèce de société pa­ral­lèle à la société po­li­tique. Ce sont ces femmes et ces hommes qui ont trans­for­mé la France, tan­dis que la po­li­tique conti­nuait son pe­tit théâtre d’ombres. Ro­card était-il pour vous d’abord un in­tel­lec­tuel ou un po­li­tique ? Je ne pense pas que Mi­chel était un in­tel­lec­tuel, contrai­re­ment à ce qu’on dit de lui. C’était avant tout un mo­ra­liste. Mais at­ten­tion, il y a la mo­rale qu’on fait aux autres et la mo­rale qu’on s’im­pose à soi-même. La sienne re­le­vait évi­dem­ment de cette se­conde ca­té­go­rie. La cri­tique in­terne de la gauche fai­sait par­tie de l’ADN ro­car­dien. C’est même ce qui l’a beau­coup op­po­sé à Mit­ter­rand, qui le consi­dé­rait comme un en­fant de choeur, alors que lui le consi­dé­rait comme un aven­tu­rier. Ce rôle de ré­fé­rence mo­rale, au­tre­fois rem­pli par Men­dès France, Blum ou Jau­rès, dis­pa­raît au­jourd’hui avec Ro­card. Il ne sub­siste que Ba­din­ter. Ces der­niers temps, le grand pro­blème de Mi­chel était de sa­voir si on pou­vait en­core faire une po­li­tique hon­nête à l’époque de la com­mu­ni­ca­tion. Cette ques­tion re­ve­nait conti­nuel­le­ment. Avec la com­mu­ni­ca­tion, la pub et vous autres jour­na­listes, le « par­ler vrai » est-il en­core pos­sible?

Le « par­ler vrai », voi­là un fon­de­ment du ro­car­disme… C’est es­sen­tiel. Pour la petite his­toire, c’est moi qui ai ap­pris un jour à Ro­card que cette ex­pres­sion n’était pas de lui, mais de Pé­guy ! Ce n’est sans doute pas un ha­sard, puisque Pé­guy, c’était dé­jà la mys­tique contre la po­li­tique…

Pour­quoi le ro­car­disme n’a-t-il ja­mais réus­si à s’im­po­ser ? Pour une rai­son très simple : la re­cons­truc­tion du Par­ti so­cia­liste s’est faite sur les bases de Fran­çois Mit­ter­rand, qui a im­po­sé sa ligne, flan­qué de Jean-Pierre Che­vè­ne­ment sur son aile gauche. La gauche mo­rale s’est re­trou­vée mi­no­ri­taire d’em­blée, et l’est tou­jours res­tée. Le PS a tou­jours pré­fé­ré faire confiance à une gauche beau­coup plus doc­tri­naire, alors même que celle-ci s’est sou­vent mon­trée ex­trê­me­ment laxiste dans l’ap­pli­ca­tion de ses prin­cipes. On l’a bien vu avec Guy Mol­let ou Mit­ter­rand, qui ont été les deux grands ad­ver­saires de Ro­card. Lui pen­sait à l’in­verse que la Ré­pu­blique im­po­sait une cer­taine exi­gence. Mais il n’a pas réus­si à trans­for­mer su sam­ment le par­ti en y in­fu­sant des idées nou­velles et un élec­to­rat nou­veau. Là est l’échec de Ro­card. Ce n’est pas une ques­tion de tactique, même s’il s’est sou­vent plan­té de ce point de vue là, mais bien une ques­tion de ligne. La « deuxième gauche » existe en France, mais elle mi­no­ri­taire. Le syn­di­ca­lisme, c’est la com­po­sante ma­jeure de cette deuxième gauche… Ab­so­lu­ment. Au pas­sage, il faut d’ailleurs rap­pe­ler qu’à l’ori­gine la deuxième gauche ne dé­si­gnait pas le ro­car­disme, mais la CFDT. La gauche mo­rale étant mi­no­ri­taire en po­li­tique, il fal­lait cher­cher des ap­puis et des re­lais du cô­té de la société ci­vile : les clubs, les groupes de pen­sée, l’éco­lo­gie nais­sante et sur­tout le syn­di­ca­lisme. Ed­mond Maire et Mi­chel Ro­card étaient par­ti­sans d’une union si­non or­ga­nique, du moins étroite entre le syn­di­cat et le par­ti. Nous avions un dé­bat très vif à ce su­jet. Je dé­fen­dais la thèse de l’au­to­no­mie syn­di­cale alors que Mi­chel avait une vi­sion so­ciale-dé­mo­crate à l’al­le­mande. Vous n’em­ployez pas le mot « ré­for­misme » pour dé­fi­nir le ro­car­disme ? La vé­ri­té, c’est que le ro­car­disme nais­sant se pré­ten­dait ré­vo­lu­tion­naire… Il n’est de­ve­nu ré­for­miste que sur le tard ! Ro­card a dé­cou­vert pro­gres­si­ve­ment la social-dé­mo­cra­tie eu­ro­péenne, et alors qu’il était au­to­ges­tion­naire et contes­ta­taire il est de­ve­nu le plus grand par­ti­san d’un ré­for­misme avec col­la­bo­ra­tion des syn­di­cats. Dans ce do­maine, Ro­card a ga­gné du point de vue des idées : il n’y a au­jourd’hui plus de ré­vo­lu­tion­naires au PS, juste des contes­ta­taires… Mais il a per­du du point de vue des hommes, et ce dès l’époque de Mit­ter­rand, qui s’est vite sai­si de son pro­gramme, à condi­tion qu’il n’y ait pas de ro­car­diens pour l’ap­pli­quer !

Qui sont ses hé­ri­tiers au­jourd’hui ? Je n’en vois pas. L’homme qui en est le plus proche, c’est sans doute Ma­nuel Valls, sauf qu’il y a chez lui un cô­té ja­co­bin, alors que Ro­card était plu­tôt gi­ron­din. Mais il est, comme lui, un adepte du « par­ler vrai », des élec­tro­chocs au PS, et il pense que la po­li­tique li­mi­tée aux seuls champs par­le­men­taire et par­ti­san est in­ca­pable de ré­soudre les pro­blèmes. Alors, évi­dem­ment, il le dit beau­coup moins de­puis qu’il est à Ma­ti­gnon, comme Ro­card d’ailleurs… Mais tout de même, l’ap­pel à la société ci­vile reste es­sen­tiel.

“Ce qui sé­dui­sait, c’est cette sa­gesse éco­no­mique au sein d’une vi­sion très trans­for­ma­trice de la société.”

Jacques Jul­liard est his­to­rien et édi­to­ria­liste à « Ma­rianne ».

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