« Il fau­dra suivre son che­min », par Alain Ber­gou­nioux

L’his­to­rien Alain Ber­gou­nioux re­vient sur les ori­gines de la “deuxième gauche”, ses lignes de force. Face aux dif­fi­cul­tés que tra­verse ac­tuel­le­ment la so­cial­dé­mo­cra­tie, il es­time que l’hé­ri­tage de Mi­chel Ro­card peut ser­vir de bous­sole

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RECUEILLIS PAR CA­ROLE BARJON

Comment dé­fi­nis­sez-vous la « deuxième gauche » ? L’ex­pres­sion est ve­nue du livre d’Her­vé Ha­mon et Pa­trick Rot­man « la Deuxième Gauche. His­toire in­tel­lec­tuelle et po­li­tique de la CFDT », pa­ru en 1982. Ce cou­rant de la gauche est d’abord ce­lui d’une gé­né­ra­tion des an­nées 1950 dont la conscience po­li­tique se ma­ni­feste contre la guerre d’Al­gé­rie et pour la dé­co­lo­ni­sa­tion. Ce cou­rant com­prend trois forces : 1) une com­po­sante syn­di­cale ve­nue de la CFTC (Con­fé­dé­ra­tion fran­çaise des Tra­vailleurs chré­tiens), au­tour de la re­vue « Re­cons­truc­tion », qui de­ve­nue ma­jo­ri­taire a fon­dé la CFDT, sous la hou­lette d’Eu­gène Des­camps ; 2) une com­po­sante po­li­tique avec des mi­li­tants de la SFIO (Sec­tion fran­çaise de l’In­ter­na­tio­nale ou­vrière), l’an­cêtre du Par­ti so­cia­liste, comme Alain Sa­va­ry, Da­niel Mayer et Edouard De­preux. En désac­cord avec sa di­rec­tion, no­tam­ment sur l’af­faire al­gé­rienne, ils quittent la

SFIO et fondent le PSA (Par­ti so­cia­liste au­to­nome) en 1959. Mi­chel Ro­card a été membre du PSA ; 3) une com­po­sante in­tel­lec­tuelle qui com­prend des hauts fonc­tion­naires, des in­tel­lec­tuels comme Alain Tou­raine ou Serge Mal­let, et des clubs de ré­flexion comme le Club Jean Mou­lin, qui tra­vaillent tous à l’éla­bo­ra­tion d’un cor­pus in­tel­lec­tuel pour une gauche et un so­cia­lisme mo­dernes.

La « deuxième gauche » s’est consti­tuée au­tour des idées et de la pra­tique po­li­tique de grandes fi­gures comme Pierre Men­dès France et, plus tard, de Mi­chel Ro­card, qui de­vien­dra en 1967 le se­cré­taire na­tio­nal du PSU (Par­ti so­cia­liste uni­fié), né de la trans­for­ma­tion du PSA. Elle re­pose sur une idée forte : la trans­for­ma­tion so­ciale ne vient pas que de l’Etat, mais aus­si des ac­teurs de ter­rain, des col­lec­ti­vi­tés lo­cales. En 1966, le mot d’ordre de Ro­card était « Dé­co­lo­ni­ser la pro­vince ».

Trouve-t-elle ses ra­cines dans la gauche des ori­gines? Evi­dem­ment. De­puis le xixe siècle, la gauche a tou­jours été di­verse. Il y avait au moins quatre gauches : une gauche ré­pu­bli­caine in­car­née par le Par­ti ra­di­cal, une gauche col­lec­ti­viste et mar­xiste au­tour de Jules Guesde, une gauche so­cia­liste et hu­ma­niste avec Jean Jau­rès et Léon Blum, une gauche li­ber­taire, syn­di­ca­liste ré­vo­lu­tion­naire. Par ailleurs, plu­sieurs tem­pé­ra­ments ont tou­jours co­exis­té : ja­co­bin, mar­xiste et cen­tra­li­sa­teur; gi­ron­din, hu­ma­niste et dé­cen­tra­li­sa­teur; et en­fin li­ber­taire. La « deuxième gauche » a donc des ra­cines an­ciennes, même si sa ligne de conti­nui­té n’a pas tou­jours été simple. Au congrès de Nantes en 1977, Mi­chel Ro­card a ain­si pro­non­cé un dis­cours sur les deux « cultures » de la gauche, de­vant Fran­çois Mit­ter­rand, qui in­car­nait la pre­mière gauche, as­sis à la tri­bune.

La « deuxième gauche » est-elle vrai­ment de gauche? Bien en­ten­du! Les deux gauches n’ont ces­sé de se dé­nier l’une l’autre cette qua­li­té : Guesde et Jau­rès, Blum et Paul Faure, Mit­ter­rand et Ro­card… Mais elles le sont, cha­cune à sa ma­nière, cha­cune, sui­vant les époques, en te­nant compte de contextes na­tio­naux ou in­ter­na­tio­naux dif­fé­rents ou de la com­plexi­té des si­tua­tions. Et, comme on sait, la com­plexi­té, Ro­card en fai­sait son af­faire… (Sou­rire.) Quelle dif­fé­rence faites-vous entre la « deuxième gauche » de Ro­card et celle de De­lors, s’il y en a une? Sur le plan idéo­lo­gique, il n’y en a pas. Leur at­ta­che­ment com­mun à l’Eu­rope, leur concep­tion de la société, de la pra­tique po­li­tique et de la ma­nière d’exer­cer le pou­voir sont si­mi­laires. Ce sont leurs par­cours qui sont dif­fé­rents. Ro­card était avant tout un mi­li­tant et un di­ri­geant po­li­tique, tan­dis que De­lors, ve­nu du syn­di­ca­lisme, a été fon­da­men­ta­le­ment un très grand ex­pert. Quelles consé­quences l’échec de Ro­card face à Mit­ter­rand a-t-il eues sur la gauche et le Par­ti so­cia­liste? Mit­ter­rand a pri­vi­lé­gié une stra­té­gie de conquête du pou­voir, donc de l’union de la gauche et de ré­fé­rence au mar­xisme. Dans la tra­di­tion men­dé­sienne, Ro­card, lui, pri­vi­lé­giait les condi­tions de l’exer­cice du pou­voir. Dans l’or­bite de Mit­ter­rand, le PS a donc conser­vé long­temps la ré­fé­rence au mar­xisme dans sa doc­trine. La mue du Par­ti so­cia­liste s’est faite en deux temps. D’abord en 1991, au congrès ex­tra­or­di­naire de l’Arche (de la Dé­fense), sous l’im­pul­sion de Pierre Mau­roy. C’est seule­ment en 2008 que le PS re­ven­di­que­ra clai­re­ment dans son pro­jet la mise en oeuvre d’une « éco­no­mie so­ciale et éco­lo­giste de mar­ché ». Mais les di­ver­gences de­meurent en­core, par exemple sur le re­cours au contrat, dé­fen­du par la « deuxième gauche », plu­tôt qu’à la loi, dé­fen­du par la pre­mière, ou sur le rôle de l’en­tre­prise, etc. En conser­vant si long­temps cette ré­fé­rence au mar­xisme, le Par­ti so­cia­liste n’a-t-il pas en­tre­te­nu des illu­sions lourdes de consé­quences? Cette ré­fé­rence a peu in­flué sur les po­li­tiques concrè­te­ment me­nées par la gauche au pou­voir à par­tir de 1983, an­née dite du « tour­nant de la ri­gueur ». Quinze ans plus tard, Lio­nel Jos­pin avait du reste dit : « Oui à l’éco­no­mie de mar­ché, non à la société de mar­ché », ce que Ro­card avait for­mu­lé au­tre­ment à la fin des an­nées 1980, en par­lant de construire « une société so­li­daire en éco­no­mie de mar­ché ».

En re­vanche, il est cer­tain que l’ab­sence d’éclair­cis­se­ment dans nos textes, et donc dans les dis­cours, pour mé­na­ger les élec­to­rats les plus ra­di­caux à gauche, le main­tien de l’am­bi­guï­té et l’ab­sence de pé­da­go­gie en di­rec­tion de l’opi­nion ont eu des consé­quences né­fastes. L’am­bi­guï­té peut être une ha­bi­le­té de court terme. A long terme, c’est une faute. On en paie le prix au­jourd’hui. C’est pré­ci­sé­ment ce que Mi­chel Ro­card vou­lait évi­ter.

La gauche ac­tuelle a-t-elle un pro­blème avec le réel? Les po­li­tiques me­nées, no­tam­ment en éco­no­mie, sont en prise avec le réel, mais le brouillage idéo­lo­gique et l’ab­sence de mise en pers­pec­tive in­cluant le rap­port à la mon­dia­li­sa­tion et à l’Eu­rope créent de l’in­com­pré­hen­sion et de la dé­cep­tion. Cons­cient de ce risque, Ro­card pen­sait qu’une po­li­tique de pro­grès de­vait né­ces­sai­re­ment être as­sor­tie d’une vraie pé­da­go­gie au préa­lable. Pour as­su­rer la so­li­di­té et la pé­ren­ni­té d’une ré­forme, il fal­lait que la société puisse se l’ap­pro­prier. Se­lon lui, il ne ser­vait à rien d’avoir de grandes am­bi­tions so­ciales, si les condi­tions de leur réa­li­sa­tion les condui­saient à l’échec. Le « par­ler vrai », c’était ce­la. En main­te­nant long­temps l’am­bi­guï­té, le PS ne s’est-il pas in­ter­dit de lut­ter ef­fi­ca­ce­ment contre les ex­cès du ca­pi­ta­lisme? Jus­qu’au dé­but an­nées 1980, le PS vou­lait lut­ter contre le ca­pi­ta­lisme, es­sen­tiel­le­ment en ren­for­çant la puis­sance de l’Etat. Après 1983, il est en­tré dans une lo­gique plus so­ciale-dé­mo­crate. C’est-àdire qu’une éco­no­mie plus com­pé­ti­tive est né­ces­saire pour as­su­rer la re­dis­tri­bu­tion so­ciale. La dif­fi­cul­té au­jourd’hui est que l’évo­lu­tion du ca­pi­ta­lisme mon­dial rend plus dif­fi­cile cette po­li­tique. Le PS est donc, comme les autres par­tis eu­ro­péens, à la re­cherche d’une nou­velle syn­thèse, mais celle-ci doit dé­sor­mais se dé­cli­ner aux ni­veaux eu­ro­péen et mon­dial. La social-dé­mo­cra­tie n’est pas en grande forme… L’hé­ri­tage de Mi­chel Ro­card a-t-il un ave­nir? Elle est sur la dé­fen­sive, c’est vrai. Le mo­dèle social-dé­mo­crate, au­jourd’hui pris entre les deux feux des of­fen­sives li­bé­rale et na­tio­na­liste, est certes moins ef­fi­cace, mais l’at­tente d’une plus grande jus­tice so­ciale n’a pas dis­pa­ru. C’est donc un af­fai­blis­se­ment tem­po­raire. Ce n’est pas une dé­faite idéo­lo­gique de long terme. Il fau­dra suivre les che­mins tra­cés par Mi­chel Ro­card. Em­ma­nuel Ma­cron se ré­clame de la « deuxième gauche ». En est-il? Il se ré­clame de Mi­chel Ro­card, pas de la « deuxième gauche ». Les ré­fé­rences droite/gauche ne font d’ailleurs pas par­tie de son vo­ca­bu­laire. Je crois qu’il voit en Ro­card l’homme d’Etat et de dia­logue qu’il ai­me­rait être. Mais Em­ma­nuel Ma­cron ne semble pas voir le mi­li­tant so­cia­liste que Ro­card a été toute sa vie de­puis 1949. Or c’est bien ce par­cours qui a fait le sens de sa vie et qui l’ins­crit dans l’his­toire de la gauche fran­çaise.

Pierre Mau­roy, Mi­chel Ro­card et Ré­gis De­bray aux As­sises du so­cia­lisme en 1974 à Pa­ris.

ALAIN BER­GOU­NIOUX proche de Ro­card, membre de l’Ob­ser­va­toire de la laï­ci­té

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.