Lui pré­sident…

L’an­cien conseiller de Mi­chel Ro­card, co­fon­da­teur des Gracques, au­jourd’hui pré­sident du pôle In­ter­na­tio­nal et Eu­rope du Me­def, des­sine les lignes de force qui au­raient struc­tu­ré sa po­li­tique… s’il avait été élu chef de l’Etat

L'Obs - - Le Sommaire - PAR BER­NARD SPITZ

Jacques De­lors a écrit de Mi­chel Ro­card : « C’est un re­gret pour moi qu’il n’ait pas été pré­sident de la Ré­pu­blique. » Certes, la po­li­tique n’est pas un conte de fées où l’on ré­cri­rait l’his­toire. Elle est au contraire le ter­rain du prin­cipe de réa­li­té qui ne connaît que les ga­gnants. Et les ré­flexions et les va­leurs de Mi­chel Ro­card ne sont pas faites pour l’évo­ca­tion nos­tal­gique. Mais elles peuvent et doivent ins­pi­rer ceux qui as­pirent à exer­cer cette fonc­tion. Mi­chel Ro­card avait en quelque sorte de­van­cé l’hom­mage de Jacques De­lors en in­ti­tu­lant dans ses Mé­moires le cha­pitre sur Ma­ti­gnon : « Pre­mier mi­nistre ? Mieux que pré­sident de la Ré­pu­blique ». Alors, Ro­card pré­sident, ce­la au­rait don­né quoi ? Après 1969, trois échéances se sont pré­sen­tées : 1981, 1988, 1995.

Mi­chel Ro­card élu en 1981? C’est la struc­tu­ra­tion po­li­tique de la France qui au­rait été chan­gée. Adieu aux na­tio­na­li­sa­tions mas­sives et à l’es­prit du « pro­gramme com­mun ». Le PS au­rait été conver­ti à un Bad Go­des­berg à la fran­çaise. Pour le pays, c’eût été la ré­vé­la­tion que l’al­ter­nance était pos­sible et pai­sible, comme chez nos voi­sins.

Mi­chel Ro­card élu en 1988 ? La « Lettre à tous les Fran­çais », c’est lui qui l’au­rait in­car­née contre Jacques Chi­rac, avec éven­tuel­le­ment le sou­tien du centre. Il au­rait mi­sé sur l’Eu­rope, avant que la chute du mur de Ber­lin n’ouvre un nou­veau cycle his­to­rique.

Mi­chel Ro­card élu en 1995 ? Jacques De­lors, en se re­ti­rant, au­rait pu sou­te­nir sa can­di­da­ture. Le mes­sage sur la frac­ture so­ciale de Jacques Chi­rac n’au­rait alors guère eu de cré­di­bi­li­té face au cham­pion de la social-dé­mo­cra­tie.

L’uchro­nie est un art di cile. Plu­tôt que de réc­rire l’his­toire, ima­gi­nons les lignes de force qu’il au­rait ap­pli­quées,

se­lon les cir­cons­tances, en bon prag­ma­tique qu’il était.

1. IL AU­RAIT “GOU­VER­NÉ AU­TRE­MENT”

C’est le titre de sa cir­cu­laire de mai 1988 qui livre sa phi­lo­so­phie de l’ac­tion gou­ver­ne­men­tale, sous le signe du res­pect de l’Etat de droit, du lé­gis­la­teur, de la société ci­vile, de l’ad­mi­nis­tra­tion et de la co­hé­rence. On peut pen­ser qu’il au­rait choi­si un gou­ver­ne­ment res­ser­ré et en­cou­ra­gé son Pre­mier mi­nistre à faire preuve d’au­to­ri­té, comme l’a fait Ma­nuel Valls. Dans le champ des res­pon­sa­bi­li­tés pré­si­den­tielles, il au­rait eu pleine lé­gi­ti­mi­té pour ses dé­ci­sions parce qu’il au­rait été élu en par­lant vrai, sans dé­ca­lage entre ses pro­messes et ses choix.

2. IL AU­RAIT EM­PÊ­CHÉ L’INS­TRU­MEN­TA­LI­SA­TION DE L’EX­TRÊME DROITE

Son éthique po­li­tique lui in­ter­di­sait d’en­tre­te­nir la flamme du Front na­tio­nal pour pié­ger la droite. Il n’au­rait donc pas adop­té la pro­por­tion­nelle en 1986 mais en­cou­ra­gé, comme il l’a fait aux cantonales de 1985, la dis­ci­pline ré­pu­bli­caine et l’ou­ver­ture. Il au­rait re­cher­ché des ma­jo­ri­tés d’idées pour en­ga­ger les ré­formes, sans nier pour au­tant le cli­vage gauche-droite qui res­tait per­ti­nent à ses yeux.

3. IL AU­RAIT AC­COR­DÉ LA PRIO­RI­TÉ À L’ÉDU­CA­TION NA­TIO­NALE

Il vou­lait cu­mu­ler Ma­ti­gnon et le mi­nis­tère de l’Edu­ca­tion. C’est dire l’im­por­tance qu’il y at­ta­chait. Mais l’ag­gior­na­men­to n’a pas eu lieu fi­na­le­ment, en dé­pit des e orts bud­gé­taires faits dès 1988 ; sauf dans… l’en­sei­gne­ment agri­cole, son oeuvre au mi­nis­tère de l’Agri­cul­ture. Ré­forme des col­lèges, au­to­no­mie des uni­ver­si­tés, dé­ve­lop­pe­ment de l’ap­pren­tis­sage : la liste est longue des oc­ca­sions man­quées de­puis, dont nos jeunes paient le prix par leur taux de chô­mage.

4. IL AU­RAIT VEILLÉ À L’ÉQUI­TÉ ENTRE GÉ­NÉ­RA­TIONS

D’une fa­çon gé­né­rale, il était at­ten­tif aux pro­blèmes de la jeu­nesse. Lors de la créa­tion de la CSG, confron­té au choix d’im­po­ser ou non les re­trai­tés, au risque de leur dé­plaire élec­to­ra­le­ment, il avait agi par sou­ci de jus­tice en­vers les jeunes gé­né­ra­tions. « Il faut bien que ma po­pu­la­ri­té serve à quelque chose », avait-il tran­ché.

5. IL AU­RAIT AM­PLI­FIÉ LE RÉ­FOR­MISME ÉCO­NO­MIQUE

Mi­chel Ro­card était key­né­sien mais la ri­gueur était sa règle en ma­tière d’usage de l’ar­gent pu­blic. Par ailleurs, il avait le sou­ci du temps long. La CSG et le RMI par­ti­ci­paient d’une ré­vi­sion de notre fis­ca­li­té qu’il au­rait ache­vée avec la re­te­nue à la source et la ré­forme du mi­nis­tère des Fi­nances. Il au­rait aus­si mis en oeuvre son Livre blanc sur les re­traites, qui di­sait tout des be­soins d’adap­ta­tion de notre sys­tème, ré­équi­li­brant deux dé­cen­nies à l’avance nos comptes pu­blics.

6. IL AU­RAIT RÉ­FOR­MÉ L’ÉTAT PAR LA VOIE CONTRAC­TUELLE

Mi­chel Ro­card avait à coeur le ser­vice pu­blic à condi­tion que ce­lui-ci rende mieux et au moindre coût le ser­vice que le ci­toyen at­tend de lui. En par­lant de « clients » et non plus d’« usa­gers », il avait amor­cé une ré­vo­lu­tion cultu­relle. Avec les pro­jets de ser­vice dans l’ad­mi­nis­tra­tion et, à tous les ni­veaux, la contrac­tua­li­sa­tion, il por­tait la ré­vo­lu­tion ma­na­gé­riale. De même, en ré­gio­na­liste convain­cu, il au­rait en­ga­gé un nou­veau cha­pitre de la dé­cen­tra­li­sa­tion. Au to­tal, nos dé­fi­cits pu­blics au­raient été conte­nus ou consa­crés à fi­nan­cer l’ave­nir plu­tôt qu’à bou­cher les trous.

7. IL AU­RAIT ÉTÉ LE CONCEP­TEUR D’UN NOU­VEAU CONTRAT SOCIAL

Cré­dible aux yeux des en­tre­prises dont il sa­vait qu’elles créent la ri­chesse que l’on peut en­suite re­dis­tri­buer, il était at­ten­tif à tous les par­te­naires so­ciaux et cons­cient du rôle de l’Etat. Il sa­vait qu’il y avait là un jeu à me­ner à trois. Il au­rait ain­si mo­der­ni­sé le dia­logue social, et nous au­rions échap­pé aux grands mou­ve­ments de blo­cage de la société fran­çaise, en 1995 et de­puis.

8. IL SE SE­RAIT IN­VES­TI DANS LA CRÉA­TION ET L’ÉCO­LO­GIE

Il a été par­mi les pre­miers po­li­tiques à pres­sen­tir l’im­por­tance des en­jeux éco­lo­giques, ce que ses mis­sions dans l’An­tarc­tique ont ren­for­cé. Il au­rait dé­fen­du l’Etat stra­tège pour fi­nan­cer la re­cherche, les grands pro­jets in­dus­triels et d’in­fra­struc­ture. Comme Em­ma­nuel Ma­cron, il au­rait su sai­sir l’en­jeu des nou­velles tech­no­lo­gies. Res­pec­tueux de la créa­tion ar­tis­tique et de notre langue, il au­rait été vi­gi­lant sur l’in­dé­pen­dance de l’in­for­ma­tion et l’ave­nir de la té­lé­vi­sion pu­blique.

9. IL AU­RAIT ÉTÉ UN IN­NO­VA­TEUR EN PO­LI­TIQUE ÉTRAN­GÈRE

Sa connais­sance de beau­coup de lea­ders des pays émer­gents et la confiance dont il jouis­sait au­près des Is­raé­liens comme des Pa­les­ti­niens l’au­raient ame­né à s’im­pli­quer pour la paix au Moyen-Orient. Dans l’ordre éco­no­mique in­ter­na­tio­nal, il au­rait cer­tai­ne­ment joué un rôle clé pour ré­no­ver le sys­tème mul­ti­la­té­ral de l’après­guerre. Il au­rait me­né une di­plo­ma­tie éco­no­mique et po­li­tique du e siècle dans le cadre de la « BOP », sa « ba­taille pour l’or­ga­ni­sa­tion de la pla­nète ».

10. IL AU­RAIT ÉTÉ UN REFONDATEUR DE L’EU­ROPE

Avec De­lors à la tête de la Com­mis­sion, et lui, la France au­rait dis­po­sé d’un couple com­plé­men­taire pour plus de co­hé­rence éco­no­mique, moins de com­plexi­té tech­no­cra­tique dans l’UE et l’am­bi­tion d’une Eu­rope puis­sance. Il vou­lait se ser­vir de l’Eu­rope pour dy­na­mi­ser la France.

Dé­cla­ra­tion de can­di­da­ture à l’élec­tion pré­si­den­tielle à Con­flans-Sainte-Ho­no­rine le 20 oc­tobre 1980. Il la re­ti­re­ra le 8 no­vembre.

BER­NARD SPITZ conseiller de Ro­card à Ma­ti­gnon de 1988 à 1991.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.