Le tour­nant al­gé­rien

Dans un rap­port qui fe­ra scan­dale, le jeune énarque dé­nonce en 1959 le re­grou­pe­ment dans des camps de plus d’un mil­lion de fel­lahs. Un épi­sode fon­da­teur dans le par­cours de l’an­cien Pre­mier mi­nistre

L'Obs - - Le Sommaire - CH­RIS­TOPHE BOLTANSKI

Une seule fausse note est ve­nue trou­bler l’hom­mage una­nime. Un cri de haine. Ce­lui d’un ex­lieu­te­nant pa­ra­chu­tiste, en­ga­gé vo­lon­taire dans la ba­taille d’Al­ger et qui n’a ja­mais désar­mé. Aux condo­léances, Jean-Ma­rie Le Pen a pré­fé­ré, comme à son ha­bi­tude, l’in­vec­tive. « On ou­blie de dire que Mi­chel Ro­card fut un com­bat­tant de la guerre d’Al­gé­rie : dans le camp de l’en­ne­mi ! », écrit-il dans un tweet, di­manche ma­tin. Quelques heures plus tard, il ré­ci­dive en ac­cu­sant l’an­cien Pre­mier mi­nistre d’avoir « por­té des va­lises de billets qui ser­vaient au FLN à ache­ter des armes pour tuer des Fran­çais ».

Deux men­songes. Mi­chel Ro­card n’a ja­mais convoyé des fonds pour le compte des re­belles du Front de Li­bé­ra­tion na­tio­nale et en­core moins re­joint leurs rangs. En re­vanche, à l’ins­tar d’une gé­né­ra­tion de mi­li­tants de gauche, l’Al­gé­rie a e ec­ti­ve­ment chan­gé sa vie. « C’est à ce mo­ment­là que j’aban­donne la pré­ten­tion de de­ve­nir un jour gou­ver­neur de la Banque de France, pré­fé­rant m’en­ga­ger en po­li­tique de fa­çon per­ma­nente, tant je com­prends à quel point celle-ci peut être no­cive lors­qu’elle est pla­cée dans n’im­porte quelles mains », ra­conte-t-il dans ses Mé­moires (1).

Un de­mi-siècle plus tard, l’en­ga­ge­ment de Jean-Ma­rie Le Pen dans ce que la France de l’époque ap­pe­lait pu­di­que­ment les « évé­ne­ments » reste en­ta­ché du soup­çon de tor­tures. Mi­chel Ro­card a, quant à lui, don­né son nom à un rap­port o ciel. Une étude de 27 pages sobre, dé­taillée, pour­vue d’une longue an­nexe sta­tis­tique. Un brû­lot, mal­gré la sé­che­resse de son style. Une en­quête qui a ré­vé­lé l’un des se­crets les mieux gar­dés de la sale guerre : le re­groupe-

Femme et en­fants dans le camp de re­grou­pe­ment de No­vi, près de Ti­pa­za, en dé­cembre 1959. Mi­chel Ro­card en 1969.

ment dans des mou­roirs de plus d’un mil­lion de fel­lahs (pay­sans).

Le 4 sep­tembre 1958, il dé­barque à Al­ger en « ren­fort ad­mi­nis­tra­tif », tout comme l’en­semble de sa pro­mo­tion de l’ENA. Ordre du pré­sident de Gaulle qui pré­tend mettre fin au sou­lè­ve­ment grâce à des ré­formes éco­no­miques et so­ciales. Agé de 28 ans, le jeune haut fonc­tion­naire en­tame sa car­rière d’ins­pec­teur des Fi­nances. Sur le quai de la Ville blanche l’at­tend l’un de ses amis, Jacques Bu­gni­court, un sous-lieu­te­nant dans les SAS, les « sec­tions ad­mi­nis­tra­tives spé­cia­li­sées », l’un des fers de lance de la « pa­ci­fi­ca­tion ». Au cours d’un re­pas dans un res­tau­rant du port, l’o cier lui ap­prend que l’ar­mée a en­tre­pris de dé­pla­cer les po­pu­la­tions ru­rales par cen­taines de mil­liers « pour pou­voir ti­rer plus à l’aise au na­palm dans les zones de ma­quis » (2).

Les mi­li­taires fran­çais ap­pliquent la po­li­tique de la terre brû­lée confor­mé­ment aux prin­cipes dé­jà mis en oeuvre en In­do­chine. L’ob­jec­tif est de vi­der les cam­pagnes de leurs ha­bi­tants afin de les sous­traire à l’in­fluence re­belle. « Pri­vé d’eau, le pois­son ne peut sur­vivre », ré­pètent ces théo­ri­ciens de la guerre contre-ré­vo­lu­tion­naire. Toute per­sonne trou­vée en zone dé­sor­mais in­ter­dite peut ain­si être trai­tée en en­ne­mie. Une me­sure qui condamne à l’er­rance, à la mi­sère et à la fa­mine près d’un quart de la po­pu­la­tion mu­sul­mane (3). Jacques Bu­gni­court presse son com­pa­gnon d’agir. « Il faut ab­so­lu­ment aler­ter les pou­voirs pu­blics et le gé­né­ral de Gaulle », lui dit-il.

Mi­chel Ro­card est éga­le­ment un mi­li­tant en rup­ture de ban. Il vient de quit­ter la SFIO à cause, jus­te­ment, de la guerre to­tale me­née pen­dant trois ans par son chef, Guy Mol­let, contre les fel­la­ghas et s’ap­prête à re­joindre un mou­ve­ment dis­si­dent fon­dé par Alain Sa­va­ry et Edouard De­preux, le PSA, le Par­ti so­cia­liste au­to­nome, l’em­bryon de la « deuxième gauche ». A la tête des étu­diants so­cia­listes, il a ten­té en vain de s’op­po­ser à l’en­voi du contin­gent. « L’Al­gé­rie ne res­te­ra pas fran­çaise », a-t-il pré­ve­nu dès avril 1957 dans un do­cu­ment des­ti­né à la fé­dé­ra­tion de la Seine de la SFIO. Un texte lu­cide, dé­non­çant la sé­gré­ga­tion ra­ciale dont sou rent les mu­sul­mans, en­ter­ré aus­si­tôt par la di­rec­tion du par­ti, et pour­tant si­gné par le grand ré­sis­tant Hen­ri Fre­nay. Son

La pu­bli­ca­tion, le 16 avril 1959, de l’étude confi­den­tielle dans « France Ob­ser­va­teur » pro­voque un tol­lé.

jeune au­teur ne pou­vait l’as­su­mer pu­bli­que­ment au risque d’être ra­dié de l’ENA.

Cette fois en­core, il en­tend res­pec­ter les formes. « Nous sommes fonc­tion­naires et en tant que tels, nous ne vi­sons pas à lan­cer une cam­pagne de presse, mais à ac­qué­rir une in­for­ma­tion cer­taine, sans conno­ta­tion po­li­ti­cienne au­cune, ex­plique-t-il dans ses Mé­moires. Il faut ob­te­nir qu’il soit mis fin à ces camps et à ces re­grou­pe­ments. » Du­rant trois mois, de sep­tembre à no­vembre 1958, il sillonne l’Al­gé­rie avec sa voi­ture et re­cense de fa­çon presque clan­des­tine paillotes, tentes et bi­don­villes mas­sés au­tour d’un poste mi­li­taire, par­fois en­tou­rés d’un ré­seau de bar­be­lés, où s’en­tassent sur­tout des femmes et des en­fants. Il pré­sente ses pre­miers ré­sul­tats au tout nou­veau dé­lé­gué gé­né­ral du gou­ver­ne­ment, Paul De­lou­vrier, char­gé des pou­voirs ci­vils en Al­gé­rie. Ce der­nier l’en­cou­rage à conti­nuer sous cou­vert d’une mis­sion bi­don sur les « trans­for­ma­tions fon­cières » dans les ré­gions d’Or­léans­ville, Tia­ret et Bli­da.

La note de syn­thèse qu’il lui re­met en fé­vrier 1959 éva­lue à plus d’un mil­lion le nombre des dé­pla­cés. Pri­vés de leur bé­tail et de leurs ré­serves, cou­pés de leurs terres, ces fel­lahs sont condam­nés à une mort lente. Ils sou rent de fa­mine, d’un « sou­sé­qui­pe­ment mé­di­cal », d’une « si­tua­tion sa­ni­taire dé­plo­rable ». « Les ra­tions dis­tri­buées [par l’ar­mée] au titre de l’as­sis­tance sont fort maigres, re­lève Mi­chel Ro­card. Lors­qu’un re­grou­pe­ment at­teint 1 000 per­sonnes, il y meurt à peu près un en­fant tous les deux jours. » Et de conclure : « Des moyens d’exis­tence doivent être à tout prix four­nis à ces po­pu­la­tions pour évi­ter que l’ex­pé­rience ne se ter­mine en ca­tas­trophe. »

Mais comment s’as­su­rer que le dos­sier par­vienne en haut lieu à Pa­ris ? A sa stu­pé­fac­tion, le jeune énarque dé­couvre que Paul De­lou­vrier ne dis­pose pas de fi­lière sûre pour pré­ve­nir le chef de l’Etat. « Je ne peux rien ga­ran­tir, lui ex­plique le dé­lé­gué gé­né­ral. Je me mé­fie de tout. Vous fe­rez comme vous pour­rez pour re­joindre le gé­né­ral de Gaulle. » Il lui rend deux exem­plaires et lui confie la mis­sion de les trans­mettre lui­même à qui de droit.

Dans les pre­miers jours d’avril, Mi­chel Ro­card re­met son rap­port confi­den­tiel au garde des Sceaux, Ed­mond Mi­che­let, un ca­tho­lique fervent, an­cien dé­por­té, ré­gu­liè­re­ment cri­ti­qué par le Pre­mier mi­nistre Mi­chel De­bré pour son sup­po­sé laxisme. « Faites-en bon usage », dé­clare l’ins­pec­teur des Fi­nances à l’un des conseillers du mi­nistre qui s’exé­cute aus­si­tôt : le sur­len­de­main, de larges ex­traits du texte sont pu­bliés par « France Ob­ser­va­teur » et « le Monde » (4). Scan­dale d’Etat. Plu­sieurs jour­naux évoquent un gé­no­cide. Le Se­cours ca­tho­lique pro­teste. La France est in­ter­pel­lée à l’ONU. En conseil des mi­nistres, De­bré ré­clame la ré­vo­ca­tion de Mi­chel Ro­card. Le garde des Sceaux s’y op­pose et fi­nit par avouer que la fuite pro­vient de son ca­bi­net.

Ces ré­vé­la­tions au­ront pour consé­quence de contraindre le gou­ver­ne­ment fran­çais à amé­lio­rer quelque peu les condi­tions de vie des dé­pla­cés. L’ar­mée perd le contrôle des camps au pro­fit de l’au­to­ri­té ci­vile. Pour Mi­chel Ro­card, il s’agit d’un tour­nant. Tout au long de son ac­tion, l’homme cher­che­ra à conci­lier po­li­tique et mo­rale. « La pre­mière fon­da­tion de l’an­ti­to­ta­li­ta­risme en France, ce fut la lutte contre la guerre d’Al­gé­rie, écrit l’his­to­rien Jacques Jul­liard (5). Il y a eu des camps en Al­gé­rie, même si, bien en­ten­du, ces camps ne sont pas com­pa­rables aux camps na­zis ou aux camps sta­li­niens, il reste qu’il y eut des camps. » (1) et (2) « Si ça vous amuse… Chro­nique de mes faits et mé­faits », Flam­ma­rion, 2010. (3) Lire « le Dé­ra­ci­ne­ment » de Pierre Bour­dieu et Ab­del­ma­lek Sayad, Edi­tions de Mi­nuit, 1964. (4) « Les Por­teurs de va­lises », Her­vé Ha­mon et Pa­trick Rot­man, Al­bin Mi­chel, 1979. (5) « La Ré­pa­ra­tion des clercs » dans « la Guerre d’Al­gé­rie et les In­tel­lec­tuels fran­çais », sous la di­rec­tion de J.-P. Rioux et J.-P. Si­ri­nel­li, Edi­tions Com­plexe, 1991.

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