Par­lez-vous le ro­card ?

Son élo­cu­tion, mo­quée par ses ad­ver­saires po­li­tiques comme par les ca­ri­ca­tu­ristes, sui­vait le fil de sa pen­sée

L'Obs - - Le Sommaire - MA­RIE GUI­CHOUX

Le phra­sé désuet, le dé­bit ra­pide et sac­ca­dé, le si ement des « s »… La voix de Mi­chel Ro­card était re­con­nais­sable entre toutes. Dans sa tex­ture, il y avait du Louis Jou­vet, dans son rythme du Dar­ry Cowl. Sui­vant le fil de sa pen­sée, l’homme du « par­ler vrai » par­lait com­pli­qué. Son mes­sage po­li­tique était clair (la gauche de­vait se confron­ter au réel, elle de­vait nom­mer les choses pour les ré­for­mer, re­non­cer à ses vieilles lunes), son ex­pres­sion ne l’était pas. A l’époque, ses amis re­con­nais­saient, d’un mot consa­cré, qu’il était « tou u ». Ses ad­ver­saires ne pre­naient pas de gants, « on ne com­prend rien ». Lui ren­dant hom­mage sur les ondes ces jours der­niers, Ch­ris­tiane Tau­bi­ra ra­con­tait : « Il y a des mo­ments où il s’en­vo­lait com- plè­te­ment, il fal­lait s’ac­cro­cher pour com­prendre ce qu’il vou­lait dire. »

Pour Claude Evin, son an­cien mi­nistre de la San­té et des A aires so­ciales, « cette élo­cu­tion était la tra­duc­tion de sa pré­oc­cu­pa­tion per­ma­nente d’ap­pré­hen­der la com­plexi­té des si­tua­tions et d’em­bras­ser l’en­semble du pro­blème qu’il vou­lait trai­ter ». Ro­card, qui n’ap­pré­ciait pas les ro­mans, se nour­ris­sait en re­vanche d’es­sais éco­no­miques, géo­po­li­tiques ou phi­lo­so­phiques. « C’était un dis­cours par le rai­son­ne­ment. Très éloi­gné de la pas­tille de trois se­condes », ajoute Sté­phane Fouks, ro­car­dien aux pre­mières heures, au­jourd’hui vice-pré­sident d’Ha­vas. Le com­mu­ni­cant se sou­vient de mo­ments de pure fo­lie. Comme ce pro­jet de cam­pagne, qui se pré­pa­rait en se­cret pour la pré­si­den­tielle de 1988. « Une a che sans pho­to du can­di­dat et juste cette phrase : “J’ai dé­ci­dé de tra­ver­ser la pé­riode de conquête du pou­voir comme j’en­tends l’exer­cer, en re­con­nais­sant la com­plexi­té des choses et en fai­sant ap­pel à l’in­tel­li­gence des gens.” » Mi­chel Ro­card en avait confié la réa­li­sa­tion au pu­bli­ci­taire Claude Pos­ter­nak. « C’était vrai­ment lui, il par­lait tou­jours de la même ma­nière, dit ce der­nier. Les son­dés que nous in­ter­ro­gions nous di­saient “On ne com­prend pas for­cé­ment tout ce qu’il dit mais il nous parle comme à des gens in­tel­li­gents.” Après la vic­toire de Mit­ter­rand, in­car­nant l’es­poir du chan­ge­ment, les gens se sont mis à per­ce­voir da­van­tage la di culté du lan­gage de Ro­card. »

D’au­tant que les mit­ter­ran­distes, tout à leur dé­tes­ta­tion, en­foncent le clou. Ré­pé­tant à l’en­vi que dé­ci­dé­ment ce Pre­mier mi­nistre est confus. Claude Evin, ve­nu plai­der à l’Ely­sée pour sa dé­marche sur la maî­trise des dé­penses de san­té, se sou­vient de son tête-à-tête avec le pré­sident. « Mit­ter­rand prend la note que j’avais pré­pa­rée et ne tarde pas à la po­ser sur une table. Et là, il me de­mande : “Que pen­sez-vous de ce gou­ver­ne­ment ?” » Un ange (dé­mo­niaque) passe. Le ro­car­dien fait de son mieux, le pré­sident pour­suit : « Il fait de bonnes choses… Oui, de bonnes choses… Mais l’opi­nion ne com­prend pas ce qu’il fait. »

Pour­tant Ro­card sait, quand il le veut, po­ser des mots sur les choses. Il avait mar­qué les es­prits en ap­pe­lant à la ré­no­va­tion du PS – « Oui, j’ai dit ar­chaïsme ! Un cer­tain ar­chaïsme po­li­tique est condam­né », ren­du l’es­poir après la dé­cu­lot­tée de 1978 – « Il n’y a pas de fa­ta­li­té à la dé­faite de la gauche en France ». Il avait dé­ran­gé aus­si en dé­cla­rant : « On ne peut pas ac­cueillir toute la mi­sère du monde. » Mais com­bien de fois ses conseillers ont-ils consta­té, dé­so­lés, qu’il ne res­tait rien de la dy­na­mique du dis­cours pré­pa­ré par leurs soins ? « Il est for­mi­dable. Il est ca­pable de plan­ter tous ses e ets », s’ex­cla­mait Guy Car­cas­sonne.

Mi­chel Ro­card a fait le bon­heur des imi­ta­teurs. Dans « Le Bé­bête Show » sur TF1, Jean Rou­cas mê­lait grom­mel­le­ments et ar­ti­cu­la­tion croas­sée pour Ro­croa le cor­beau, mas­qué tel un Zor­ro so­cia­liste qui sur­git de la nuit et court vers l’Ely­sée au ga­lop. En 1988, sur Ca­nal+, naissent « Les Gui­gnols de l’in­fo ». L’imi­ta­tion est un cran au-des­sus, la ma­rion­nette Ro­card s’ex­prime par gar­gouille­ments ver­baux, avec en point d’orgue ce « Anahh­han », dé­sor­mais cé­lèbre. Au grand dé­plai­sir de Ro­card, lu­cide sur lui-même, mais trou­vant Ro­croa plus ino en­sif.

Sa ma­rion­nette aux « Gui­gnols de l’in­fo » sur Ca­nal+.

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