Une jeu­nesse fran­çaise

Qui était vrai­ment Mi­chel Ro­card? “L’Obs” a ren­con­tré sa pre­mière épouse, Ge­ne­viève Pou­jol. Elle ra­conte un homme mar­qué par la fi­gure du père, par la guerre et par son édu­ca­tion pro­tes­tante

L'Obs - - Le Sommaire - DA­VID LE BAILLY

Elle n’ira pas aux ob­sèques de Mi­chel Ro­card. Pas en­vie, di­telle d’une voix douce, pla­cide, « de re­voir tous ces gens qui m’ont rayée de leur liste d’in­vi­ta­tion ». Dans un mo­deste deux-pièces au sud de Pa­ris, près du mé­tro aé­rien, Ge­ne­viève Pou­jol en­chaîne ci­ga­rette sur ci­ga­rette, sem­blable en ce­la à son an­cien ma­ri, autre grand fu­meur de­vant l’éter­nel. De 1951 à 1968, elle fut la fian­cée, puis l’épouse de Mi­chel Ro­card. Ils eurent deux en­fants, Syl­vie [au­jourd’hui dé­cé­dée] et Fran­cis. Ge­ne­viève ne voit pas très bien, elle se plaint de ne plus pou­voir lire ni écrire, mais sa mé­moire est in­tacte. Sans nos­tal­gie, sans émo­tion par­ti­cu­lière, comme si elle vi­sion­nait un film qui avait ces­sé de la tou­cher il y a bien long­temps, elle dé­crit ce chef scout, ren­con­tré dans les mou­ve­ments de jeu­nesse pro­tes­tante : « Un ga­min, l’air très jeune, d’une so­cia­bi­li­té ex­tra­or­di­naire, avec une élo­cu­tion for­mi­dable, ex­trê­me­ment casse-cou. Il n’avait pas beau­coup d’hu­mour, mais il ap­pré­ciait

l’hu­mour des autres. Il était bien dans n’im­porte quelle si­tua­tion. » Ils ont 16-17 ans, lui vit bou­le­vard Saint-Mi­chel, au pied du jar­din du Luxem­bourg, elle pas très loin, bou­le­vard Ara­go, avec son père, pro­fes­seur agré­gé de lettres. Ils se fré­quentent dans des sur­prises-par­ties, des réunions scouts, lors de sé­jours à la mon­tagne. « On al­lait se ge­ler dans des cha­lets non chau és. Mi­chel ne dan­sait pas très bien, mais il sa­vait skier, ra­conte Ge­ne­viève, elle aus­si chef­taine. Nous nous sommes rap­pro­chés à force de ren­trer en­semble. Il était à vé­lo et s’ac­cro­chait à ma mo­by­lette. » Dans ces an­nées d’après­guerre, on pense da­van­tage à se nour­rir qu’à faire la fête : l’al­cool est un luxe in­abor­dable et les re­la­tions entre filles et gar­çons restent en­core très sages.

A Ge­ne­viève, Mi­chel dit en riant qu’il se­ra un jour pré­sident de la Ré­pu­blique, « mais ce n’était pas sé­rieux. En re­vanche, il se voyait à l’As­sem­blée en train de faire des in­ter­ven­tions. Il avait le goût de la pa­role, de la dis­cus­sion ». Fian­cés à 21 ans, ma­riés à 24. Ge­ne­viève dé­couvre la fa­mille Ro­card. Le père, Yves, bour­geois d’ori­gine ca­tho­lique, « hu­mour ra­va­geur, in­tel­li­gence im­pres­sion­nante », di­rec­teur du la­bo­ra­toire de phy­sique de l’Ecole nor­male su­pé­rieure, co-in­ven­teur des pre­miers ra­dars, pion­nier de la bombe ato­mique, grand ré­sis­tant. La mère, Re­née, ori­gines plus mo­destes, conver­tie au pro­tes­tan­tisme, di­rec­trice d’un foyer uni­ver­si­taire près de la rue Mou etard. « Une femme très au­to­ri­taire, très stricte, très am­bi­tieuse pour son fils. Elle vou­lait qu’il réus­sisse so­cia­le­ment. Mi­chel di­sait qu’il avait été sau­vé par le scou­tisme », pour­suit Ge­ne­viève, peu amène en­vers son ex-belle-mère. Pour le jeune Ro­card, pas­sé par le nec plus ul­tra de l’édu­ca­tion à la fran­çaise, Ecole al­sa­cienne et Louisle-Grand, les ex­cur­sions du week-end en fo­rêt de Ram­bouillet sont l’oc­ca­sion de fuir une at­mo­sphère lourde, des pa­rents qui ne s’en­tendent pas, une mère do­mi­na­trice, un père sourd – « dur, pas vrai­ment cha­leu­reux, très peu pré­sent […] Entre nous, le cou­rant ne pas­sait guère », di­ra-t-il –, ain­si qu’une soeur e acée, Clau­dine, qui ja­mais ne par­vien­dra à trou­ver sa place. Au­près de sa troupe de lou­ve­teaux, Mi­chel Ro­card fait dé­jà preuve de cette in­ven­ti­vi­té que l’on re­trou­ve­ra dans sa vie po­li­tique, ex­pé­ri­men­tant de nou­velles épreuves « plus mo­dernes » : « Mon­ter et dé­mon­ter un vé­lo », « vivre 48 heures dans un mi­lieu pro­fes­sion­nel autre que le sien ». Et dé­jà, il se heurte aux ins­ti­tu­tions, en l’oc­cur­rence l’Eglise ré­for­mée de France, qui voit d’un mau­vais oeil que l’on bous­cule ain­si les tra­di­tions. « Elle a trou­vé que ce n’était pas bien, que c’était trop au­da­cieux. Alors de­hors ! (1) » Ro­card en per­dra la foi, mal­gré l’ad­mi­ra­tion qu’il gar­de­ra tou­jours pour An­dré Aes­chi­mann, pas­teur du temple de la rue Ma­dame.

Une âme de contes­ta­taire, le jeune Ro­card ? S’op­po­ser à son père l’a en tout cas, peut-être, sau­vé d’une vie obs­cure. Comment se construire un des­tin, se faire un nom, à l’ombre d’un pa­ter­nel jouis­sant d’une telle sta­ture et dont la lé­gende pré­tend qu’il ser­vit de mo­dèle à Her­gé pour le per­son­nage du pro­fes­seur Tour­ne­sol ? « Le fait d’avoir un père au som­met du com­bat et au som­met de l’hon­neur […] est une es­pèce de di­gni­fi­ca­tion que j’ai por­tée toute ma vie et qui m’a sû­re­ment créé le be­soin et l’en­vie d’avoir un des­tin à la hau­teur de ce que j’ai re­çu », ex­pli­que­ra l’in­té­res­sé. De son propre aveu, Mi­chel Ro­card est « nul en maths. J’ai as­sez vite com­pris que je n’avais pas re­çu les mêmes dons de la na­ture [que mon père] et que si je vou­lais suivre ma voie, il fal­lait ex­plo­rer d’autres dis­ci­plines ». En douce, Mi­chel quitte sa classe de math sup, s’ins­crit à Sciences-Po. Yves Ro­card frôle l’apo­plexie. « Tu es un con ! Puisque tu re­nonces à ser­vir à quelque chose, que tu vas être un oi­seux, je te coupe les vivres ! » lance-t-il à son re­je­ton. Ge­ne­viève se sou­vient : « Le père de Mi­chel ne com­pre­nait pas que l’on puisse faire Sciences-Po. Il avait un mé­pris ter­rible pour les hommes po­li­tiques, pour tout ce qui était ad­mi­nis­tra­tif. Mi­chel se de­man­dait s’il ar­ri­ve­rait à faire aus­si bien que lui. Il a pas­sé sa vie à es­sayer de lui prou­ver qu’il n’était pas un con. »

Qua­rante ans après la sou ante pa­ter­nelle, ra­conte sa bio­graphe Syl­vie San­ti­ni, Mi­chel Ro­card, alors Pre­mier mi­nistre, or­ga­nise une ré­cep­tion pour les 85 ans de son père, dans les sa­lons de l’hô­tel Ma­ti­gnon. « Tu vois, je ne suis pas aus­si con que tu le penses, com­mence-t-il par dire (2). L’ombre de ce père écra­sant ne ces­se­ra de le suivre, tout au long de sa vie. Ain­si, cette anec­dote rap­por­tée par Mi­chel Du­bois, un de ses col­la­bo­ra­teurs et amis les plus proches : « Un jour, Ro­card re­çoit le chef du gou­ver­ne­ment is­raé­lien, Yitz­hak Sha­mir. Ce­lui-ci lui dit: “Mi­chel, je vous connais de­puis long­temps.” Eton­ne­ment de Ro­card. Et Sha­mir de pour­suivre: “J’ai tra­ver­sé la France pen­dant la guerre et j’ai été re­çu par votre père et son ré­seau”. » Yves Ro­card a-til fi­ni par être fier de son fils ? C’est ce qu’il semble sug­gé­rer lors d’une con­ver­sa­tion avec l’his­to­rien Alain De­caux : « Il m’a tou­jours dé­con­cer­té. […] Mais il mène bien ses a aires. […] Peut-être a-t-il re­joint le cô­té Ro­card, c’est-à-dire le cou­rage. (3) »

Sans doute Yves Ro­card fait-il al­lu­sion à son propre père, le com­man­dant Louis Ro­card, po­ly­tech­ni­cien, abat­tu en vol le 12 sep­tembre 1918, peut-être par le

“Mi­chel a pas­sé sa vie à es­sayer de prou­ver à son père qu’il n’était pas un con.”

fu­tur ma­ré­chal Gö­ring. Fi­gure my­thique pour le jeune Mi­chel –tout comme son autre grand-père, dé­cé­dé de la grippe es­pa­gnole –, im­pri­mant en lui « le dé­goût de la guerre (4)». « Notre gé­né­ra­tion a gran­di dans le sou­ve­nir de 14-18, ex­plique Mi­chel Du­bois, de deux ans plus âgé que Ro­card. Dans les an­nées 1930, on ne par­lait que de ça, des boches, des poi­lus. Toutes les fa­milles comp­taient leurs morts. » Pa­tri­teur moine fa­mi­lial, pa­tri­moine na­tio­nal, à l’ori­gine, tout comme l’oc­cu­pa­tion al­le­mande, de l’en­ga­ge­ment de Mi­chel Ro­card contre les guerres co­lo­niales, de l’In­do­chine à l’Al­gé­rie, ou en fa­veur du pro­jet eu­ro­péen. A l’ori­gine éga­le­ment de sa dé­fiance en­vers le so­cia­lisme de Guy Mol­let ou l’at­ti­tude d’un Mit­ter­rand, garde des Sceaux ul­tra­ré­pres­sif au mo­ment de la guerre d’Al­gé­rie. Long­temps, Ro­card hé­si­te­ra à être ob­jec- de conscience, avant de se ra­vi­se­ret de faire son ser­vice dans l’ar­mée de l’air, comme un hom­mage à ce grand-père avia­teur qu’il n’a pas con­nu : « J’ai fi­ni par ju­ger qu’il y avait une gran­deur à être fran­çais, à des­cendre d’une fa­mille qui avait com­bat­tu la vio­lence. »

En 1956, Mi­chel et Ge­ne­viève Ro­card em­mé­nagent dans un grand ap­par­te­ment rue Bo­na­parte, à Saint-Germain-des-Prés. « C’était dans un état mi­sé­rable. Mi­chel avait bri­co­lé la moi­tié de l’élec­tri­ci­té », se sou­vient Ge­ne­viève. Après avoir été col­lé deux fois, le jeune ma­rié entre en­fin à l’ENA. En sort ins­pec­teur des fi­nances. S’il dé­vore les trai­tés d’éco­no­mie, Ro­card n’est pas lit­té­raire pour deux sous. Seul Ca­mus trouve grâce à ses yeux, quand Ge­ne­viève lui pré­fère Sartre. En­ga­gé au Par­ti so­cia­liste uni­fié (PSU), Mi­chel n’est pas beau­coup là. Sur une petite mo­to, le voi­là par­cou­rant Pa­ris et la France, te­nant confé­rences et mee­tings, dis­tri­buant des tracts, as­sis­tant à des réunions. L’am­biance reste joyeuse: sou­vent Mi­chel dé­barque rue Bo­na­parte avec une bro­chette de co­pains, Hu­bert Pré­vot, Marc Heur­gon ou Mi­chel Eu­vrard, re­fai­sant le monde au­tour d’un plat de nouilles, éla­bo­rant des gou­ver­ne­ments ima­gi­naires, se dis­tri­buant les postes mi­nis­té­riels. Le couple de­vient fa­mille avec les ar­ri­vées, coup sur coup, de Syl­vie et de Fran­cis. De­vant sa pro­gé­ni­ture, Mi­chel est « béat d’ad­mi­ra­tion, ra­conte Ge­ne­viève, mais in­ca­pable de s’en oc­cu­per : si l’un d’eux se pen­chait à la fe­nêtre, il ne fal­lait pas comp­ter sur lui pour l’en em­pê­cher ».

Les an­nées ce­pen­dant éloignent l’époux, en pleine as­cen­sion po­li­tique. Le so­cia­liste Edouard De­preux lance à Ge­ne­viève: « Quand je pense que vous avez épou­sé un ri­go­lo pa­reil!» « Je ne me re­pré­sen­tais pas ce qu’im­pli­quait une car­rière po­li­tique, di­telle. J’ai eu la naï­ve­té de croire que j’étais condam­née à avoir un ma­ri vo­lage. Mais je n’au­rais ja­mais ima­gi­né qu’il lais­se­rait sa fa­mille. » En plein Mai-68, Mi­chel Ro­card la quitte pour celle qui de­vien­dra sa deuxième épouse, Mi­chèle. Dans le pe­tit sa­lon de Ge­ne­viève, le pas­sé semble sou­dain s’être rap­pro­ché : co­riaces sont les mau­vais sou­ve­nirs. Mi­chel Ro­card et Ge­ne­viève Pou­jol ont di­vor­cé en 1970. Ils ne se sont ja­mais re­vus. (1) « A Voix nue », France Culture, 2013. (2) « Mi­chel Ro­card, un cer­tain re­gret », par Syl­vie San­ti­ni, Stock, 2005. (3) « Le Ta­pis rouge », par Alain De­caux, Perrin, 1992. (4) « Mon grand-père était un poi­lu », par Ca­ro­line Fon­taine et Laurent Val­di­guié, Tal­lan­dier, 2016.

Rue Bo­na­parte, l’am­biance reste joyeuse. On re­fait le monde au­tour d’un plat de nouilles.

Mi­chel Ro­card, ado­les­cent, scout aux Eclai­reurs unio­nistes. Il était alors sur­nom­mé « Ham­ster éru­dit ».

Yves Ro­card, le père, grand scien­ti­fique et ré­sis­tant.

Le ma­riage de Mi­chel et Ge­ne­viève, le 26 juillet 1954.

En 1954, lors de son ser­vice mi­li­taire, dans l’ar­mée de l’air.

A l’ENA, pro­mo­tion Dix-huit Juin (1956-1958).

L’en­fance, seul ou avec sa soeur, Clau­dine.

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