« Ce que nous lui de­vons », par Ma­nuel Valls

L'Obs - - Le Sommaire - PAR MA­NUEL VALLS PRE­MIER MI­NISTRE

Il est des hommes qui vous marquent et dont la ren­contre dé­cide de votre vie. J’ai croi­sé Mi­chel Ro­card à l’âge des pre­miers en­ga­ge­ments. Et j’ai tout de suite com­pris qu’il se­rait pour moi une voie à suivre. J’ai été sé­duit par la ri­gueur des idées et le sens des res­pon­sa­bi­li­tés. Par cette vo­lon­té de ser­vir la France. Si je me sens or­phe­lin au­jourd’hui, c’est parce que j’ai été, comme tant d’autres, un ro­car­dien.

Cha­cun a bien sûr sa propre lec­ture du ro­car­disme. Cha­cun peut al­ler y pui­ser, res­sour­cer sa pen­sée. Pour moi, le ro­car­disme, c’est d’abord ce choix d’as­su­mer la res­pon­sa­bi­li­té du pou­voir. Pas le pou­voir pour le pou­voir. Mais le pou­voir pour agir. Consi­dé­rer que l’exer­cice du pou­voir n’est pas une tra­hi­son ou une com­pro­mis­sion, croire – mal­gré toutes les di cultés – qu’il n’y a pas de fa­ta­li­té à la dé­faite de la gauche, ce fut pour le jeune mi­li­tant que j’étais un for­mi­dable si­gnal d’es­poir. La gauche ne se perd pas dans la confron­ta­tion au réel, elle s’égare quand elle n’es­saie pas, quand elle re­garde les choses se faire sans elle, de peur de se sa­lir les mains. C’est ce que je ré­ponds à ceux qui nous disent que la gauche ar­rête de rê­ver dès lors qu’elle fran­chit les portes des mi­nis­tères.

Mi­chel Ro­card avait trou­vé cette jo­lie for­mule : « l’uto­pie concrète ». Une for­mule qui ré­sume bien ce qu’est cette « deuxième gauche », nour­rie aus­si bien d’an­ti­co­lo­nia­lisme que d’an­ti­to­ta­li­ta­risme ; une gauche qui re­fuse de cé­der à la culture de la rup­ture ou à la ten­ta­tion de la ré­vo­lu­tion; une gauche mo­derne, qui aban­donne les chi­mères, qui sait que le réel a tou­jours été le cri­tère de vé­ri­té en po­li­tique ; une gauche qui re­garde la réa­li­té avec lu­ci­di­té, mais qui, pas un seul ins­tant, ne s’y sou­met.

Si je me sens tou­jours ro­car­dien, c’est aus­si parce que je me re­con­nais dans une « mé­thode ». Une mé­thode exi­geante qu’il a lui-même dé­fi­nie : « Pen­ser clair, par­ler vrai, agir juste. » Le « pen­ser clair », c’est l’exi­gence in­tel­lec­tuelle, cette né­ces­si­té de tou­jours pen­ser, an­ti­ci­per l’ac­tion par une ré­flexion riche. Trop sou­vent, on ré­duit l’exer­cice du pou­voir à une ges­tion tech­no­cra­tique des choses. Faire de la po­li­tique, dans la ma­jo­ri­té et peut-être en­core plus dans l’op­po­si­tion, c’est ne ja­mais re­non­cer aux idées, à dé­ve­lop­per une vi­sion de long terme pour son pays et pour le monde. C’est peut-être ce qui manque le plus à la gauche au­jourd’hui, cette vi­sion du monde, cette ca­pa­ci­té à me­su­rer les dé­fis pré­sents tout en pen­sant l’ave­nir !

Le « pen­ser clair », c’était, no­tam­ment chez Mi­chel Ro­card, cette cer­ti­tude qui a nour­ri toute la pen­sée à gauche, qu’il fal­lait avan­cer en ma­tière de dé­cen­tra­li­sa­tion, faire confiance au ter­rain pour dé­ci­der au plus près des réa­li­tés, y com­pris dans l’en­tre­prise. Il a dû faire pour ce­la un pas de cô­té par rap­port à toute une tra­di­tion ja­co­bine de cen­tra­li­sa­tion éta­tique alors très in­fluente au sein de la gauche fran­çaise. Plus tard, il a aus­si an­ti­ci­pé l’ur­gence cli­ma­tique. Il fut peut-être un des pre­miers à faire com­prendre à la gauche que la cause en­vi­ron­ne­men­tale était un pro­lon­ge­ment na­tu­rel de son hu­ma­nisme et de son uni­ver­sa­lisme. Et il y a tra­vaillé de ma­nière concrète, ne mé­na­geant ja­mais ses e orts, jus­qu’au cré­pus­cule de sa vie.

Si je me re­con­nais dans le ro­car­disme, c’est parce que c’est aus­si l’école du « par­ler vrai ». Par­ler vrai, ce n’est pas re­non­cer à cet op­ti­misme in­dis­pen­sable à la po­li­tique. C’est au contraire sa­voir que rien de du­rable ne peut être construit sur des contre-vé­ri­tés.

Pour Mi­chel Ro­card, le rôle de l’homme po­li­tique n’était pas de flat­ter, mais de dire les choses, au point, par­fois, de théo­ri­ser une forme d’im­puis­sance po­li­tique. Son par­ti pris, c’était le re­jet de la pro­messe in­te­nable, et plus gé­né­ra­le­ment « l’abo­li­tion de la re­la­tion po­li­tique sous sa forme ma­gique » pour re­prendre l’ex­pres­sion de Jacques Jul­liard. Pour ce­la, il fal­lait une nou­velle pra­tique po­li­tique al­lant vers plus d’ho­ri­zon­ta­li­té, fai­sant le pa­ri de l’in­tel­li­gence col­lec­tive.

Mi­chel Ro­card vou­lait pro­mou­voir une « dé­mo­cra­tie de tous les jours », et ré­con­ci­lier la société ci­vile avec l’Etat. Il avait com­pris que la po­li­tique ne pou­vait être ac­ca­pa­rée par quelques-uns, que cha­cun de­vait être écou­té, im­pli­qué, as­so­cié. C’est pour ce­la qu’il sou­hai­tait trans­for­mer la « dé­mo­cra­tie gou­ver­née » en une « dé­mo­cra­tie gou­ver­nante ». D’où sa pré­fé­rence pour le dia­logue et la né­go­cia­tion par rap­port à une culture du conflit. Mi­chel Ro­card fut aus­si un homme de gauche qui s’at­ta­cha à créer une société so­li­daire; c’est l’« agir juste ». Comme il le di­sait lui-même, « la solidarité n’est pas la bonne conscience de la mo­der­ni­sa­tion, elle est la condi­tion de sa réus­site ». Cet im­pé­ra­tif de jus­tice et de solidarité est à l’ori­gine de la créa­tion de la cou­ver­ture so­ciale gé­né­ra­li­sée (CSG) pour as­su­rer dans la du­rée le fi­nan­ce­ment de la Sé­cu­ri­té so­ciale et du re­ve­nu mi­ni­mum d’in­ser­tion (RMI). Mi­chel Ro­card fut aus­si un pion­nier en termes de jus­tice in­ter­gé­né­ra­tion­nelle, conce­vant la ques­tion des re­traites comme l’oc­ca­sion d’un « contrat entre gé­né­ra­tions ». La gauche a tar­dé à s’em­pa­rer de l’in­dis­pen­sable ré­forme des re­traites. Mais force est de consta­ter que, là en­core, Mi­chel Ro­card avait rai­son.

Le ro­car­disme nous lègue une am­bi­tion et une mé­thode, au ser­vice d’un prin­cipe : ré­for­mer. Ré­for­mer en com­pre­nant le monde tel qu’il est, en re­con­nais­sant l’éco­no­mie de mar­ché comme le meilleur moyen de créer des ri­chesses et donc de l’em­ploi. Mais en cor­ri­geant aus­si les ex­cès, pour ne pas li­vrer les in­di­vi­dus à la dure loi du ca­pi­ta­lisme et com­battre les in­jus­tices et les in­éga­li­tés. Mettre l’éco­no­mie au ser­vice d’un mo­dèle social qui nous est en­vié dans le monde en­tier : c’est le mot d’ordre de ce social-ré­for­misme que je dé­fends.

Avec Mi­chel Ro­card, nous par­ta­gions beau­coup, même si nous n’étions pas d’ac­cord sur tout. Il est heu­reux et riche que cha­cun dé­ve­loppe sa pen­sée au­to­nome. Je l’ai fait et je conti­nue­rai de le faire no­tam­ment en ma­tière de sé­cu­ri­té, de laï­ci­té, de Na­tion, des points sur les­quels la ré­flexion de Mi­chel Ro­card était moins abou­tie. Il m’ap­pa­rais­sait im­por­tant que ma gé­né­ra­tion sache, elle aus­si, à son tour, cas­ser les vieux ré­flexes.

J’ai été ro­car­dien dès les dé­buts de mon iti­né­raire po­li­tique. J’y res­te­rai fi­dèle car Mi­chel Ro­card fait par­tie de ces hommes qui vous rap­pellent à l’es­sence même de ce qu’est la po­li­tique : ser­vir. Sa dis­pa­ri­tion nous prouve, s’il en était be­soin, que la société fran­çaise a be­soin de la gauche, mais d’une gauche mo­derne et au­da­cieuse, qui sait se re­nou­ve­ler pour faire avan­cer notre pays. Tel est au fond ce que nous lui de­vons.

“Le ro­car­disme nous lègue une am­bi­tion et une mé­thode au ser­vice d’un prin­cipe : ré­for­mer.”

Ma­nuel Valls et Mi­chel Ro­card à l’uni­ver­si­té d’été des jeunes ro­car­diens aux Arcs, en Sa­voie, le 6 sep­tembre 1985.

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