Ro­card l’éco­no­miste

Mi­chel Ro­card vou­lait un mar­ché ré­gu­lé, te­nant compte des en­jeux en­vi­ron­ne­men­taux au ni­veau mon­dial, un Etat fort et ri­gou­reux. Il croyait aux ré­formes ré­flé­chies, né­go­ciées et contrac­tua­li­sées

L'Obs - - Le Sommaire - SO­PHIE FAY

Key­né­sien, mon­dia­liste, ré­gu­la­tion­niste et ré­for­ma­teur con trac tua liste. En quatre mots, l’éco­no­miste Elie Co­hen, co­or­di­na­teur du fa­meux livre blanc sur les re­traites de 1991, dé­fi­nit pour « l’Obs » la doc­trine éco­no­mique du théo­ri­cien de la deuxième gauche.

1. LE KEY­NÉ­SIEN

Mar­qué par le cli­mat in­tel­lec­tuel de l’im­mé­diat après-guerre, dans la mou­vance de Pierre Men­dès France, Mi­chel Ro­card est key­né­sien. Il croit que la dé­pense pu­blique peut re­mettre l’éco­no­mie en marche. En 1981, il plaide pour une dé­va­lua­tion du franc pour mettre en oeuvre une po­li­tique de re­lance key­né­sienne. Il est convain­cu que le pro­grès tech­no­lo­gique per­met de ré­duire la du­rée du travail et dé­fend la règle des trois tiers, à sa­voir le par­tage des gains de pro­duc­ti­vi­té entre les sa­la­riés, l’en­tre­prise et la col­lec­ti­vi­té. Il dé­teste sur­tout le mo­né­ta­risme de Mil­ton Fried­man, éco­no­miste de l’Ecole de Chi­ca­go, ins­pi­ra­teur de Rea­gan et That­cher, qui condamne le laxisme des Etats, ne jure que par le contrôle de la masse de mon­naie en cir­cu­la­tion et la dé­ré­gu­la­tion. Un « as­sas­sin de ci­vi­li­sa­tion », di­sait-il. Il n’était pas laxiste pour au­tant. Il ex­pli­quait dès 1966 (Ren­contre so­cia­liste de Gre­noble) que « la gauche ne doit pas cé­der à l’in­fla­tion, elle ne doit pas se ré­si­gner à la hausse des prix même avec l’ar­rière-pen­sée de la com­pen­ser par la ré­vi­sion des sa­laires, elle doit ga­ran­tir la mon­naie, elle doit as­su­rer l’équi­libre de la ba­lance ex­té­rieure. Si­non elle se condamne à l’échec et à la faillite. »

2. LE MON­DIA­LISTE

Il a une vi­sion mon­diale de l’éco­no­mie, re­père la mon­tée en puis­sance des pays émer­gents, me­sure les risques éco­lo­giques. « Il a si­dé­ré tout le monde en di­sant, lors de son ar­ri­vée à Ma­ti­gnon en 1988 : “Il n’y a pas d’autre com­bat que la Ba­taille pour l’Or­ga­ni­sa­tion de la Pla­nète, la BOP” », se sou­vient Elie Co­hen. Ses conseillers se mo­quaient gen­ti­ment de la BOP, chère à leur pa­tron. Mi­chel Ro­card lui prend ce­la très au sé­rieux et fait un dis­cours pré­cur­seur à la confé­rence de La Haye sur le cli­mat, en mars 1989.

3. LE RÉ­GU­LA­TION­NISTE

Mi­chel Ro­card « croyait que les pro­blèmes pou­vaient être maî­tri­sés par la ré­gu­la­tion pu­blique. Et en la ma­tière, il était in­ven­tif », note Elie Co­hen. En bon énarque-ins­pec­teur des Fi­nances, il vou­lait un Etat mo­derne, par­lant de « clients » plu­tôt que d’« usa­gers », as­su­rant l’ac­cès de tous aux services pu­blics, l’éga­li­té de trai­te­ment et la pé­réqua­tion so­ciale et géo­gra­phique. Une règle qu’il a es­sayé de main­te­nir en ou­vrant cer­tains services, comme les té­lé­com­mu­ni­ca­tions, à la concur­rence. « Il ne s’in­té­res­sait pas à la fi­nance, n’ai­mait pas ce monde in­di­vi­dua­liste, dé­ré­gu­lé, désor­don­né », note Elie Co­hen.

4. LE RÉ­FOR­MA­TEUR CONTRACTUALISTE

Il théo­rise une mé­thode so­ciale-dé­mo­crate : as­so­cier vrai­ment toutes les par­ties pre­nantes, en trois étapes. La ré­forme des re­traites en se­ra l’illus­tra­tion la plus abou­tie. D’abord, le « diag­nos­tic par­ta­gé » : il faut un ac­cord de tous les ac­teurs sur les termes du dé­bat. D’où l’idée du livre blanc. Deuxiè­me­ment, la construc­tion de « scé­na­rios al­ter­na­tifs ». Ro­card re­fuse la lo­gique « Ti­na », le « there is no al­ter­na­tive » de Mar­ga­ret That­cher. Vient en­fin le « mo­ment du choix po­li­tique », qui doit être « dé­bat­tu, né­go­cié et si pos­sible, contrac­tua­li­sé », se sou­vient Elie Co­hen. Il rê­vait de trans­po­ser en France la social-dé­mo­cra­tie scan­di­nave, apai­sée. Et le 49-3, uti­li­sé si sou­vent par son gou­ver­ne­ment ? Il avait été théo­ri­sé par son conseiller, le consti­tu­tion­na­liste Guy Car­cas­sonne : « C’était l’ou­til de ges­tion né­ces­saire d’une ab­sence de ma­jo­ri­té, ex­plique Elie Co­hen. Il y avait une né­go­cia­tion en amont pour se mettre d’ac­cord avec les cen­tristes puis une mise en scène à l’As­sem­blée du vote for­cé. C’était en quelque sorte des 49-3 pa­ci­fiques et ami­caux. »

SON BI­LAN?

Mi­chel Ro­card a gou­ver­né en pé­riode de crois­sance (4,7% en 1988, 4,4% en 1989, 2,9% en 1990, 1% en 1991), qui a per­mis de faire des ré­formes im­por­tantes. La CSG a été créée pour fi­nan­cer la pro­tec­tion so­ciale sans pe­ser sur le coût du travail et donc sur l’em­ploi. C’est au­jourd’hui le pre­mier im­pôt de France (90 mil­liards d’eu­ros). Le RMI a été ins­tau­ré, vo­té à l’una­ni­mi­té. Pour le fi­nan­cer, Ro­card res­taure l’ISF. Le prin­cipe d’une ré­forme « pa­ra­mé­trique » des re­traites pour te­nir compte du vieillis­se­ment de la po­pu­la­tion est po­sé.

ELIE CO­HEN Eco­no­miste, cher­cheur au CNRS, co­au­teur du « Livre blanc sur les re­traites » de 1991

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