Valls-Ma­cron, la guerre de suc­ces­sion

Les deux te­nants de la ligne ré­for­miste au sein de l’exé­cu­tif n’ont pas man­qué de cap­ter l’hé­ri­tage de leur men­tor… qui n’était pas si tendre avec eux

L'Obs - - Le Sommaire - JU­LIEN MAR­TIN ET MAËL THIER­RY

Ils furent prompts à dire leur peine et à re­ven­di­quer au pas­sage leur hé­ri­tage. Sa­me­di soir, Ma­nuel Valls et Em­ma­nuel Ma­cron, les deux fils en­ne­mis du ro­car­disme, ont été les pre­miers membres du gou­ver­ne­ment à faire connaître leur tris­tesse. Avan­tage au Pre­mier mi­nistre qui, à 20h05, fai­sait sa­voir qu’il s’était « en­ga­gé en po­li­tique par et pour Mi­chel Ro­card. Parce qu’il avait dit en 1978 qu’il n’y avait pas de fa­ta­li­té à l’échec de la gauche ». A 20 h 40, le mi­nistre de l’Economie ren­dait hom­mage à son tour au « pré­cur­seur et mi­li­tant » qui « au­ra chan­gé le vi­sage de la gauche, ré­con­ci­lié l’Etat avec la société ci­vile et re­pen­sé l’éco­no­mie so­ciale de mar­ché ». Mais les deux hommes sont-ils vrai­ment les fi­dèles hé­ri­tiers du dé­funt lea­der de la « deuxième gauche » ?

« Pour Mi­chel, c’étaient les deux fi­gures qui res­sor­taient, ra­conte Laurent Mayet, com­pa­gnon de com­bat de Ro­card pour la pré­ser­va­tion des pôles ces der­nières an­nées. Il di­sait tout le temps que Valls et Ma­cron étaient les deux per­son­na­li­tés qui de­vaient re­lan­cer un pro­gramme so­cial­dé­mo­crate ré­no­vé. » Sans les adou­ber pour au­tant : « Il les trou­vait très pro­met­teurs, mais ils étaient pour lui deux jeu­nots, pas en­core mûrs. » Fi­dèle de la pre­mière heure, le so­cia­liste Jean-Paul Hu­chon confirme : « Mi­chel n’a ja­mais vou­lu re­con­naître un suc­ces­seur. » Il avait d’ailleurs com­men­cé par… vi­rer Valls, char­gé de la jeu­nesse et des ques­tions étu­diantes à Ma­ti­gnon! Ro­card contait ré­gu­liè­re­ment ce jour où il convo­qua son jeune conseiller et lui lâ­cha : « Ce se­rait mieux que vous quit­tiez le ca­bi­net. Vous de­vriez choi­sir une autre voie. » Valls et Ma­cron n’avaient pas la même re­la­tion avec lui. Ani­ma­teur des Jeu­nesses ro­car­diennes au dé­but des an­nées 1980 puis conseiller à Ma­ti­gnon, Valls a les liens les plus an­ciens. En 1988, Ma­cron n’avait que 10 ans. C’est bien plus tard qu’il ren­con­tre­ra son men­tor, en 2005, chez un ami com­mun : Hen­ry Her­mand, grand in­dus­triel et ar­gen­tier de la « deuxième gauche ». La re­la­tion se­ra plus in­tel­lec­tuelle. Plus in­time aus­si. Au point que Ro­card as­siste au ma­riage de son nou­veau pou­lain, deux ans plus tard. « Ro­card l’ai­mait beau­coup, comme on aime un élève brillant, dont on se prend d’a ec­tion quand on vieillit », ra­conte Hu­chon. « Ma­cron lui écri­vait des lettres en­flam­mées », dit aus­si Mayet. Ain­si, pour dé­cli­ner une in­vi­ta­tion à une confé­rence sur l’Arc­tique, le 14 juin der­nier, le mi­nistre de l’Economie prit la plume : « Mon cher Mi­chel, ex­cuse-moi, je ne pour­rai pas… Très a ec­tueu­se­ment. » Le mi­nistre de l’Economie lui a ren­du une ul­time vi­site sur son lit d’hô­pi­tal. Valls, lui, l’avait vu pour la der­nière fois il y a quelques se­maines lors d’une re­mise de Lé­gion d’hon­neur.

Sur le plan po­li­tique, les di érences entre les deux hé­ri­tiers au­to­pro­cla­més sont plus pré­gnantes sur le fond que sur la forme. Valls et Ma­cron re­ven­diquent le « par­ler vrai » si cher à leur fi­gure tu­té­laire. Mais l’ob­ses­sion sé­cu­ri­taire du pre­mier ou le « ni gauche ni droite » du se­cond n’étaient pas vrai­ment la tasse de thé de leur pro­fes­seur. « Ro­card était un homme de né­go­cia­tion so­ciale qui avait de très bons rap­ports avec les syn­di­cats, ra­conte Hu­chon. Les ports, les in­fir­mières, la RATP… On avait eu neuf grèves conco­mi­tantes à Ma­ti­gnon, et il né­go­ciait tout en même temps. » Pas comme un cer­tain Ma­nuel Valls? Mais Em­ma­nuel Ma­cron n’est pas non plus épar­gné. « Quand Ma­cron dit être son hé­ri­tier, il en est, en réa­li­té, à des an­nées-lu­mière, juge l’éco­no­miste Elie Co­hen. Ro­card était pro­fon­dé­ment so­cia­liste. Il ne com­men­çait ja­mais une réunion sans rap­pe­ler tel congrès du par­ti, tel per­son­nage de l’his­toire so­cia­liste… » Mi­chel Ro­card lui-même n’hé­si­tait pas à faire la le­çon à ces deux hé­ri­tiers re­ven­di­qués. Dans sa der­nière in­ter­view, au « Point », il ex­plique à leur pro­pos : « Ils n’ont pas eu la chance de connaître le so­cia­lisme des ori­gines, qui avait une di­men­sion in­ter­na­tio­nale et por­tait un mo­dèle de société. […] Le pauvre Ma­cron est igno­rant de tout ce­la… Ma­cron comme Valls ont été for­més dans un par­ti am­pu­té. Ils sont loin de l’His­toire. » Le Pre­mier mi­nistre et son mi­nistre de l’Economie en ont-ils par­lé en­semble lorsque, sa­me­di der­nier, ils se sont ap­pe­lés pour par­ta­ger leur peine?

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