« Très vite, il a ébran­lé nos cer­ti­tudes », par Lio­nel Jos­pin

L'Obs - - Le Sommaire - PAR LIO­NEL JOS­PIN AN­CIEN PRE­MIER MI­NISTRE

J’ai ren­con­tré Mi­chel Ro­card en 1974 quand il a re­joint le Par­ti so­cia­liste. J’y étais en­tré trois ans au­pa­ra­vant et j’ap­par­te­nais de­puis peu à sa di­rec­tion. Jusque-là, je le connais­sais de ré­pu­ta­tion, j’ap­pré­ciais – sans les par­ta­ger toutes – la qua­li­té de ses ana­lyses et je de­vi­nais sa frus­tra­tion d’avoir vu sa propre for­ma­tion po­li­tique (le PSU), au dé­part si pro­met­teuse, échouer à ré­no­ver la gauche. Très tôt, je l’avais ad­mi­ré pour le cou­rage et l’in­tel­li­gence de son en­ga­ge­ment en fa­veur de la dé­co­lo­ni­sa­tion. La ve­nue de Mi­chel Ro­card ain­si que celle de Jacques De­lors m’ont ré­joui car elles nous ad­joi­gnaient deux per­son­na­li­tés re­mar­quables et elles par­ache­vaient le ras­sem­ble­ment des so­cia­listes en fai­sant conver­ger di­verses sen­si­bi­li­tés de la gauche – laïque, chré­tienne, mar­xiste, ré­pu­bli­caine –, ce qui était in­dis­pen­sable pour éta­blir un bon rap­port de force et me­ner un dia­logue fé­cond avec le Par­ti com­mu­niste, alors puis­sant.

Je ne suis pas de­ve­nu « ro­car­dien » pour au­tant, car j’étais dé­jà « mit­ter­ran­diste », se­lon ce qu’in­di­quaient les ca­té­go­ries de l’époque. En outre, je sen­tais cet illustre nou­veau ve­nu un peu tiède à l’égard de la stra­té­gie d’union de la gauche – pour moi es­sen­tielle – et je le sa­vais plu­tôt cir­cons­pect au re­gard des choix éco­no­miques et so­ciaux qui étaient alors les nôtres. En­fin, j’étais convain­cu que Fran­çois Mit­ter­rand, par l’au­to­ri­té qui était la sienne par­mi les so­cia­listes, par la sta­ture qu’il avait ga­gnée dans l’opi­nion et par son grand ta­lent po­li­tique, était le mieux à même de conduire la gauche à la vic­toire et de per­mettre l’al­ter­nance.

Très vite, Mi­chel Ro­card a ébran­lé des cer­ti­tudes, bous­cu­lé des ha­bi­tudes et chan­gé les équi­libres au sein de son nou­veau par­ti. Ce­la a trou­blé. Car la croyance en son des­tin, la sin­cé­ri­té de ses convic­tions, sa ca­pa­ci­té à s’at­ta­cher des sou­tiens ont don­né du poids à une am­bi­tion lé­gi­time bien­tôt as­su­mée clai­re­ment.

En même temps, l’in­té­rêt des thèmes qu’il culti­vait – une vi­sion dé­cen­tra­li­sée de l’Etat, la re­cherche du com­pro­mis social, la ré­fé­rence à l’au­to­ges­tion, mâ­ti­nées d’ap­pels au réa­lisme éco­no­mique – et le brio qu’il ap­por­tait à leur dé­fense ont don­né de l’éclat aux dé­bats des so­cia­listes, au point de vrai­ment in­té­res­ser les Fran­çais. Mi­chel Ro­card a ain­si hau­te­ment contri­bué – Fran­çois Mit­ter­rand en était cons­cient – à faire du Par­ti so­cia­liste la force no­va­trice de ces an­nées-là. Dans le cours du travail col­lec­tif que nous ac­com­plis­sions, j’ai vite été sé­duit par sa vi­va­ci­té d’es­prit, son exi­gence in­tel­lec­tuelle, la flamme qui l’ani­mait et sa ma­nière na­tu­relle de pra­ti­quer la ca­ma­ra­de­rie.

Quand s’ai­gui­sa la com­pé­ti­tion avec Fran­çois Mit­ter­rand en vue de l’élec­tion pré­si­den­tielle de 1981 et que les rap­ports entre les hommes se dur­cirent au sein du Par­ti so­cia­liste, l’es­time que j’avais pour lui et mon re­fus d’une op­po­si­tion com­mode entre ce que cer­tains ap­pe­laient la « pre­mière gauche » (dite « ar­chaïque » ou « au­then­tique », se­lon les camps) et la « deuxième gauche » (dite « no­va­trice » ou « li­qui­da­trice », se­lon les mêmes) me tinrent éloi­gné des ou­trances et pré­ser­vèrent mes re­la­tions avec le chal­len­ger de Fran­çois Mit­ter­rand, alors que je sou­te­nais clai­re­ment ce der­nier.

Après l’élec­tion de Fran­çois Mit­ter­rand à la pré­si­dence de la Ré­pu­blique, Mi­chel et moi avons moins tra­vaillé en­semble. Il était mi­nistre, j’étais de­ve­nu le pre­mier se­cré­taire du Par­ti so­cia­liste. Je n’ai pas alors clai­re­ment dé­mê­lé si les fonc­tions gou­ver­ne­men­tales, im­por­tantes sans être cen­trales – le Plan, puis l’agri­cul­ture –, qui lui avaient été confiées pro­vo­quaient chez lui du re­gret ou lui as­su­raient le confort de ne pas être trop étroi­te­ment as­so­cié à une ex­pé­rience de pou­voir qu’il n’ap­prou­vait pas to­ta­le­ment. En tout cas, il n’était pas du nombre des quelques mi­nistres ré­ga­liens que le pré­sident Mit­ter­rand et le Pre­mier mi­nistre Pierre Mau­roy conviaient à un dia­logue ré­gu­lier avec les di­ri­geants du par­ti ma­jo­ri­taire.

Au sein du PS, ceux qu’on ap­pe­lait les « ro­car­diens » s’étaient or­ga­ni­sés dans l’es­pé­rance que leur cham­pion suc­cé­de­rait à Fran­çois Mit­ter­rand comme can­di­dat des so­cia­listes à l’is­sue de son sep­ten­nat. La sor­tie de Mi­chel Ro­card du gou­ver­ne­ment en 1986 avait son­né comme une rup­ture po­li­tique et l’a rma­tion d’une li­ber­té re­trou­vée mise au ser­vice d’une am­bi­tion.

J’eus alors à gé­rer les re­la­tions avec les amis de Mi­chel Ro­card au Par­ti so­cia­liste, ce que la qua­li­té des meilleurs d’entre eux ren­dit fi­na­le­ment ai­sé. J’eus éga­le­ment à ac­com­pa­gner le pro­ces­sus pro­gres­sif par le­quel Mi­chel Ro­card re­non­ça fi­na­le­ment à être can­di­dat contre Fran­çois Mit­ter­rand. Im­pré­gné de culture mi­li­tante, Mi­chel Ro­card avait peu de goût pour les aven­tures per­son­nelles et mar­gi­nales et sa me­sure réa­liste des rap­ports de force pré­va­lut.

Après l’élec­tion pré­si­den­tielle de 1988, Mi­chel Ro­card fut nom­mé Pre­mier mi­nistre. Ce­la té­moi­gnait du poids nou­veau qu’aux yeux du pré­sident ré­élu il avait ac­quis dans l’opi­nion. Je de­vins le nu­mé­ro deux de son gou­ver­ne­ment, char­gé de l’Edu­ca­tion, pre­mière prio­ri­té d’un se­cond sep­ten­nat amor­cé de fa­çon moins idéo­lo­gique, mais aus­si moins au­da­cieuse que le pre­mier et cen­tré sur le thème du ras­sem­ble­ment.

Une fois quelques mal­en­ten­dus le­vés – étais-je là pour le sur­veiller ou pour le se­con­der ? – notre col­la­bo­ra­tion de­vint étroite et em­preinte de confiance. J’agis­sais sous son au­to­ri­té, comme un mi­nistre loyal ; il sou­te­nait mes ini­tia­tives dans le sec­teur de l’Edu­ca­tion, re­con­nu comme es­sen­tiel.

J’ai re­gret­té que son gou­ver­ne­ment, e cace et ap­pré­cié des Fran­çais, ne dure que trois ans (même si je lui sur­vé­cus un an). Il en reste des sou­ve­nirs mar­quants : une cer­taine ré­duc­tion du chô­mage, un e ort sans pré­cé­dent pour l’édu­ca­tion, la ré­so­lu­tion po­si­tive d’un conflit post-co­lo­nial en Nou­velle-Ca­lé­do­nie ; et des créa­tions si­gni­fi­ca­tives : le re­ve­nu mi­ni­mum d’in­ser­tion (RMI) ou la cou­ver­ture so­ciale gé­né­ra­li­sée (CSG). J’au­rais aus­si sou­hai­té que s’éta­blisse vrai­ment une re­la­tion de confiance entre le pré­sident Fran­çois Mit­ter­rand et le Pre­mier mi­nistre qu’il avait choi­si. Il me semble que ce­la au­rait été pré­fé­rable et pour la France et pour les so­cia­listes.

Quatre ans plus tard, après quelques épi­sodes qui ont vu Mi­chel Ro­card di­ri­ger briè­ve­ment le par­ti dans le­quel il était en­tré jeune étu­diant avant de rompre avec lui pour des rai­sons qui l’ho­no­raient (le re­fus de la guerre d’Al­gé­rie), l’an­cien Pre­mier mi­nistre est de­ve­nu un par­le­men­taire eu­ro­péen écou­té. Il a alors ju­gé qu’il n’était pas en me­sure de se pré­sen­ter à l’élec­tion pré­si­den­tielle. Après le re­non­ce­ment de Jacques De­lors, il a été l’un des tout pre­miers, avec Pierre Mau­roy, à me pres­ser d’être can­di­dat afin de re­le­ver le gant au nom d’un Par­ti so­cia­liste à l’époque a ai­bli. Je l’ai fait, avec son plein sou­tien, en 1995.

Deux ans plus tard, après des élec­tions lé­gis­la­tives ga­gnées, j’ai eu la charge de di­ri­ger le gou­ver­ne­ment. Ma ma­jo­ri­té n’était pas exac­te­ment celle dont il avait par­fois rê­vé puis­qu’elle ne com­por­tait pas de cen­tristes, mais ras­sem­blait la gauche et les éco­lo­gistes.

En tout cas, de­puis Bruxelles ou Stras­bourg, où il était, au Par­le­ment eu­ro­péen, un pré­sident de com­mis­sion res­pec­té, son sou­tien ne m’a pas man­qué. Peut-être parce qu’il res­sen­tait que l’ac­tion de mon gou­ver­ne­ment, où sié­geaient cer­tains de ses amis, opé­rait une forme de dé­pas­se­ment du vieux cli­vage entre la « pre­mière » et la « deuxième gauche » que j’avais trou­vé as­sez fac­tice. J’aime en e et que les orien­ta­tions po­li­tiques choi­sies et pro­po­sées soient nom­mées – afin qu’on en connaisse la sub­stance – et non nu­mé­ro­tées (« pre­mière »-« deuxième ») au risque de ca­ta­lo­guer et de ca­ri­ca­tu­rer, sans e ort de pen­sée.

J’ai quit­té la vie po­li­tique en 2002. Mi­chel Ro­card est res­té un élu eu­ro­péen jus­qu’en 2009. De­puis, il a conti­nué à s’ex­pri­mer pu­bli­que­ment, avec fran­chise et ce mé­lange, si ca­rac­té­ris­tique chez lui, de lu­ci­di­té et d’op­ti­misme, d’or­tho­doxie et d’hé­té­ro­doxie, d’ex­per­tise poin­tue et d’en­thou­siasmes qu’il hié­rar­chi­sait se­lon son goût. Il s’in­té­res­sait aus­si bien à la glo­ba­li­té de l’éco­no­mie­monde, dont il dé­plo­rait la fi­nan­cia­ri­sa­tion, qu’au mé­ca­nisme d’une nou­velle dé­cou­verte scien­ti­fique.

Nous nous voyions de temps en temps, par­fois avec Syl­vie, tou­jours avec plai­sir. Nous nous échan­gions nos livres. Nous pre­nions des nou­velles de l’un et de l’autre et je me sen­tais pri­vi­lé­gié d’être convié aux hom­mages qui lui étaient ren­dus. J’ad­mi­rais en­core l’acui­té de son in­tel­li­gence et la sin­cé­ri­té de ses en­ga­ge­ments, même si m’in­quié­tait la fra­gi­li­té phy­sique qui le ga­gnait. Je me­su­rais aus­si la ra­re­té des es­prits de sa trempe. Fran­çois Bay­rou di­sait ré­cem­ment de Mi­chel Ro­card, lors d’une émis­sion de ra­dio, qu’il « était res­té un ado­les­cent ». Si c’est vrai, alors Mi­chel Ro­card est mort jeune. Et c’est de cette jeu­nesse que je garde la mé­moire.

“J’ap­pré­ciais, sans les par­ta­ger toutes, la qua­li­té de ses ana­lyses.”

Ro­card, en­tou­ré de Lio­nel Jos­pin (à droite), Pierre Joxe et An­dré Lai­gnel (à gauche), lors d’un sé­mi­naire du PS à Gou­vieux en 1975.

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