Quand Ro­card met­tait les voiles

Plus spor­tif qu’il n’en avait l’air, le lea­der de la “deuxième gauche” par­tait na­vi­guer dès qu’il le pou­vait

L'Obs - - Le Sommaire - MA­RIE GUI­CHOUX

Il a écu­mé les ports et les ho­ri­zons de La Ro­chelle à l’Ir­lande. Il a contem­plé la beau­té des eaux de Raia­tea, cette île de la Po­ly­né­sie fran­çaise où sa fille s’était éta­blie. Une fois Pre­mier mi­nistre, il n’a pas re­non­cé à en­fi­ler son pull ma­rin le temps des va­cances. C’est à Got­land, une île sué­doise de la mer Bal­tique, qu’il a ren­du ses pre­miers ar­bi­trages bud­gé­taires. Son di­rec­teur de ca­bi­net, JeanPaul Hu­chon, a dé­bar­qué de l’avion plus d’une fois cet été-là, dos­siers sous le bras, char­gé de le re­trou­ver aux es­cales. A la barre, Ro­card ou­bliait tout de l’au­to­ges­tion. Chef de bord aux pleins pou­voirs, il était pré­cis, pro­fes­sion­nel et sans fan­tai­sie. La na­vi­ga­tion était une aven­ture sé­rieuse.

C’est en mer qu’il trouve l’apai­se­ment après son li­mo­geage de Ma­ti­gnon. Du jour au len­de­main, il n’est plus rien, a peu d’amis, n’a plus de chez lui. En tran­si­tion amou­reuse, le chef du gou­ver­ne­ment avait lais­sé le do­mi­cile fa­mi­lial à Mi­chèle, sa deuxième épouse. C’est avec sa com­pagne, Ila­na Schim­mel, qu’il em­barque sur le « Do­nia S », un su­perbe voi­lier avec équi­page que son vieil ami pu­bli­ci­taire, Pa­trick Sa­lo­mon, a aus­si­tôt mis à sa dis­po­si­tion. Au dé­part des Ba­léares, il in­vite Jean-Mau­rice Ri­pert, son di­plo­mate, et Jacques Mis­tral, son éco­no­miste. A chaque es­cale, Ro­card convie ain­si, tour à tour, les hommes du ca­bi­net qui l’ont ser­vi pen­dant trois ans. A Ca­pri, le ju­riste Guy Car­cas­sonne et Jean-Paul Hu­chon sont de la croi­sière jus­qu’à Bo­ni­fa­cio. Sur les flots, la po­li­tique tient moins de place que les bai­gnades et la lec­ture. Sur­tout, ils jouent beau­coup aux cartes, au men­teur et au whist. Trois se­maines pour ou­blier. D’autres sur leur voi­lier font des al­liances, des Yal­ta ou des af­faires, le re­gard fixé sur l’ho­ri­zon. Pas Ro­card. « Je me dé­fi­nis comme un plai­san­cier tran­quille sans ta­lent par­ti­cu­lier », ra­conte-t-il dans un livre bleu du Yacht Club de France, à Be­noît Hei­mer­mann, édi­teur chez Stock. Sur­tout, la mer, il la pré­fère en so­li­taire, comme une aven­con­nu ture spor­tive à sa por­tée. « Je ne suis pas Sten­dhal et re­chigne à pa­rer la mer des ver­tus ro­man­tiques que d’autres se com­plaisent à lui trou­ver. […] Mais je conviens que ce mi­lieu est un for­mi­dable pour­voyeur d’émo­tions. » Sa « conni­vence » avec la mer com­mence à Saint-Pierre-Qui­be­ron. La mai­son du grand-père Louis jouxte celle de la fa­mille Ta­bar­ly. Nés à un an d’écart, Eric et Mi­chel se sont peut-être croisés dans leur jeu­nesse mais il n’en a pas un sou­ve­nir pré­cis. En re­vanche, une pro­me­nade en mer à 6 ans sur « le Chi­cane », avec son père et son oncle, na­tifs de Vannes, a im­pri­mé sa mé­moire. Le père « dé­pour­vu de tout sens pra­tique » était char­gé des cartes et de la na­vi­ga­tion, l’oncle était « le bar­reur prio­ri­taire » et ce­la don­nait lieu, sur le voi­lier bien nom­mé, a de sa­crées chi­ca­ne­ries. A l’ado­les­cence, les rap­ports avec sa mère de­ve­nant conflic­tuels, elle l’ex­pé­die aux Glénans. Ce sont les dé­buts du ma­rin Ro­card.

La baie de Vannes se­ra son royaume. Après avoir na­vi­gué sur les ba­teaux des co­pains, il de­vient l’heu­reux co­pro­prié­taire d’un Dra­gon, un voi­lier en bois et bas sur l’eau, ra­cé et in­con­for­table, ache­té avec Hu­bert Pré­vost, dont le nom ne dit rien à per­sonne. « Et pour­tant, cet homme ou­blié, pre­mier énarque au PSU, haut­fonc­tion­naire, a été le deuxième hé­mi­sphère de Ro­card, il a beau­coup contri­bué à sa for­ma­tion éco­no­mique », ra­conte JeanMi­chel Hel­vig, au­teur d’une somme sur Ed­mond Maire (1). Le lea­der de la CFDT, qui louait une mai­son à Loc­ma­riaKer fré­quen­tait les Ro­card. Il a le Dra­gon mais pré­fé­rait la terre ferme. Na­vi­ga­teur mais aus­si skieur aguer­ri et ten­nis­man ap­proxi­ma­tif, Ro­card était contre toute ap­pa­rence un spor­tif. Après Ma­ti­gnon, il s’était en­ga­gé dans un nou­veau dé­fi : le pla­neur. Lui qui avait fait son ser­vice mi­li­taire dans l’avia­tion, re­trou­vait l’éva­sion dans la len­teur des vols à voile, au gré des cou­rants, au­des­sus de la Du­rance, de la Drôme ou de Saint-Paul-de-Vence. Mais, di­sait-il, « à la mer je dois mes pre­mières émo­tions, quelques-unes de mes plus belles joies et, sans doute, une par­tie de ma bonne cons­ti­tu­tion ». (1) « Ed­mond Maire. Une his­toire de la CFDT », Le Seuil, 2013.

A la barre pen­dant des va­cances en Bre­tagne, en1980.

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