HU­MEUR

L'Obs - - Critiques - PAR JÉ­RÔME GAR­CIN

Ro­ger Tailleur fit sa ré­vo­lu­tion en 1968. Il avait 40 ans et l’im­pres­sion de com­men­cer seule­ment à vivre. Cri­tique de cinéma, il dé­mis­sion­na de la re­vue « Po­si­tif », ces­sa d’al­ler voir des films, sol­da sa bi­blio­thèque, bra­da sa col­lec­tion de « Va­rie­ty », tour­na le dos à Hol­ly­wood et fit le vide au­tour de lui pour se consa­crer ex­clu­si­ve­ment à sa nou­velle et mo­no­ma­niaque pas­sion : l’Ita­lie. A rai­son de cinq voyages par an, il la vi­si­ta mé­tho­di­que­ment, la mit en fiches car­ton­nées, étu­dia son his­toire, son opé­ra, son ar­chi­tec­ture, sa lit­té­ra­ture, sa pein­ture, ache­ta chaque jour à Pa­ris la « Gaz­ze­ta del­lo sport » et, dans la pé­nin­sule, des mil­liers de cartes pos­tales, qu’il or­don­nait et mon­tait comme les images d’un film. L’Ita­lie fut son At­lan­tide, sa théo­lo­gie, son re­fuge, son uto­pie. Elle fit la joie de cet homme ta­ci­turne, don­na de la fer­veur à ce désa­bu­sé et d’ul­times ar­gu­ments à cet es­thète. Elle lui o rit aus­si seize an­nées de vo­lup­té sten­dha­lienne. At­teint d’une leu­cé­mie, Ro­ger Tailleur suc­com­ba le 9 sep­tembre 1985 à une hé­mor­ra­gie cé­ré­brale. Il avait 58 ans. A Sainte-Maxime, où il se trou­vait, Fré­dé­ric Vi­toux écri­vit aus­si­tôt un bref et poi­gnant adieu à son « frère aî­né », son « com­plice ». In­trou­vable de­puis trente ans, « Il me semble dé­sor­mais que Ro­ger est en Ita­lie » est ré­édi­té (Equa­teurs, 9 eu­ros). C’est la plus jo­lie nou­velle de l’été. Car ce li­vret n’a rien de triste. Vi­toux ex­celle dans l’art et la grâce d’être heu­reux. En éclai­rant la fi­gure ou­bliée de Ro­ger Tailleur, il cé­lèbre l’ami­tié, ce « dé­mul­ti­pli­ca­teur de bon­heur », et semble même nous don­ner la sienne.

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