A la vie, à la mort

TRU­MAN, PAR CESC GAY. CO­MÉ­DIE DRA­MA­TIQUE ES­PA­GNOLE, AVEC RI­CAR­DO DARÍN ET JA­VIER CÁ­MA­RA (1H46).

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GAR­CIN

Tempes gri­son­nantes, yeux bleus et voix cui­vrée, le Ma­dri­lène Ju­lian (Ri­car­do Darín) a une belle gueule fa­ti­guée, très fa­ti­guée. En vain s’in­gé­nie-t-il, le soir, à la ma­quiller pour jouer au théâtre « les Liai­sons dan­ge­reuses », ver­sion Ch­ris­to­pher Hamp­ton. Car le vi­comte de Val­mont n’a plus vrai­ment goût au li­ber­ti­nage ni la force d’y suc­com­ber. Ses re­pré­sen­ta­tions sont comp­tées, ses jours aus­si. At­teint d’une grave ma­la­die et re­fu­sant de se soi­gner, Ju­lian a choi­si de nar­guer la mort, de feindre plu­tôt de l’igno­rer, avec du pa­nache, de la morgue et de l’al­cool. Co­mé­dien jus­qu’au bout, Ju­lian co­ha­bite avec un ca­bot. Un bon gros chien qui a un nom et un re­gard de pré­sident : Tru­man (pho­to). Le seul être vi­vant qu’il au­to­rise à par­ta­ger sa vie, à contem­pler l’ex­ten­sion de son dé­sastre in­time. Le seul aus­si dont il s’in­quiète de sa­voir ce qu’il ad­vien­dra lors­qu’il au­ra dis­pa­ru. A qui et quand le don­ner? Dé­barque alors, dans son ap­par­te­ment de Ma­drid, un homme ve­nu du froid. To­mas (Ja­vier Cá­ma­ra) a quit­té le Ca­na­da sous la neige et sa petite fa­mille pour re­voir l’ami qu’il sait ma­lade, l’épau­ler, l’en­cou­ra­ger, et ten­ter de le convaincre de ne pas in­ter­rompre le trai­te­ment pré­co­ni­sé par la fa­cul­té. Ju­lian n’est pas dupe. Il ac­cueille l’ac­com­pa­gna­teur, il re­pousse le conseilleur. D’abord à Ma­drid, en­suite à Am­ster­dam, où le grand fils de Ju­lian fait ses études, les deux co­pains vont pas­ser quelques jours en­semble, pro­me­ner Tru­man, rendre vi­site au mé­de­cin ou au vé­té­ri­naire, faire de mau­vaises blagues, trom­per le temps et contour­ner la vé­ri­té. A tel point qu’à la fin, c’est le ma­lade condam­né qui ré­con­forte le bien por­tant désem­pa­ré et lui donne de l’es­poir.

Sur le pa­pier, c’est le scé­na­rio du pire mé­lo – on re­dou­tait un Tru­man show. Mais à l’écran, c’est d’une sen­si­bi­li­té et d’une pu­deur dé­rou­tantes. D’em­blée, le film du Bar­ce­lo­nais Cesc Gay (cou­ron­né par cinq goyas, les cé­sars es­pa­gnols) se garde de ce qui au­rait pu le plom­ber : l’api­toie­ment, la com­plai­sance, la miè­vre­rie, sans comp­ter la mor­bi­di­té. Ici, rien n’est ja­mais ap­puyé, tout est sug­gé­ré. Il s’agit moins d’un adieu que de re­trou­vailles. C’est la chro­nique lé­gère et désa­bu­sée d’une belle ami­tié. Elle est sym­bo­li­sée par un chien tran­si­tion­nel et in­car­née par deux co­mé­diens for­mi­dables : l’Ar­gen­tin Ri­car­do Darín (« les Nou­veaux Sau­vages », « le Fils de la ma­riée ») et l’Es­pa­gnol al­mo­do­va­rien Ja­vier Cá­ma­ra (« les Amants pas­sa­gers », « Parle avec elle »), qui ex­cellent dans la re­te­nue et ne sont ja­mais plus élo­quents que dans le non­dit. C’étaient deux amis, Cesc Gay en a fait deux frères.

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