2666, c’est loin, et 12 heures, c’est long !

« 2666 », D’APRÈS RO­BER­TO BOLAÑO. LES 8, 10, 12, 14 ET 16 JUILLET, LA FABRICA, FES­TI­VAL D’AVI­GNON ; 04-90-14-14-14. DU 10 SEP­TEMBRE AU 16 OC­TOBRE, ODÉON-ATE­LIERS BER­THIER, PA­RIS-17E.

L'Obs - - Sortir - JACQUES NERSON

Pre­mière ques­tion : douze heures de spec­tacle, c’est sup­por­table ? Ça pour­rait l’être. Rap­pe­lez-vous la nuit ma­gique du « Ma­habha­ra­ta » de Pe­ter Brook. Ou « le Sou­lier de sa­tin », mon­té par An­toine Vi­tez. Notre ap­pré­cia­tion de la du­rée d’un spec­tacle, c’est une vé­ri­té pre­mière, dé­pend de son in­té­rêt.

Ce qui conduit à la deuxième ques­tion : en l’oc­cur­rence, ce ma­ra­thon se jus­ti­fie-t-il ? Pas vrai­ment. Il y a pour­tant des mo­ments très forts dans « 2666 », le der­nier ro­man du Chi­lien Ro­ber­to Bolaño. Et ces mo­ments-là, Ju­lien Gos­se­lin, dont l’adap­ta­tion des « Par­ti­cules élé­men­taires », de Mi­chel Houel­le­becq, nous avait em­bal­lés voi­ci trois ans, en tire des images et des scènes d’une puis­sance in­dé­niable. (En par­ti­cu­lier celles où in­ter­viennent Fré­dé­ric Leid­gens et Ada­ma Diop.) Alors pour­quoi ne re­com­mande-t-on pas le spec­tacle ? Parce qu’après douze heures, on ne sait tou­jours pas où Bolaño veut en ve­nir. Parce que cet énorme ro­man, ré­di­gé dans l’ur­gence, la mort aux trousses, est res­té in­ache­vé. De là, peut-être, son as­pect éche­ve­lé, voire hir­sute. Les ré­cits s’ad­di­tionnent, plus ou moins cap­ti­vants si on les prend iso­lé­ment, mais rien ne fait avan­cer le schmil­blick, comme di­rait Co­luche. On fait du sur­place. Gos­se­lin dé­clare à qui veut l’en­tendre qu’il a en­vie de s’at­ta­quer à des oeuvres co­los­sales, tor­ren­tueuses, qui em­brassent l’uni­vers en­tier, am­bi­tion plus pré­sente dans le champ ro­ma­nesque que dans le ré­per­toire du théâtre clas­sique ou contem­po­rain. N’em­pêche qu’il ne faut pas douze heures à Mo­lière ou Tche­khov pour trai­ter des su­jets lar­ge­ment aus­si es­sen­tiels que la pour­suite d’un mys­té­rieux ro­man­cier al­le­mand à tra­vers le monde ou une en­quête au Mexique, à la fa­çon d’un ro­man noir, sur des meurtres et des viols de femmes ja­mais élu­ci­dés.

Der­nière re­marque. In­utile de se men­tir, pro­po­ser un spec­tacle d’une telle du­rée, c’est re­non­cer d’en­trée de jeu au grand pu­blic. Il est vrai que les di­rec­teurs du fes­ti­val « in » l’en ont de­puis long­temps chas­sé. Ne vous en faites pas pour la re­cette, il y a bien as­sez de bran­chés à Avi­gnon pour rem­plir La FabricA cinq fois de suite. Tou­te­fois, outre sa lon­gueur, l’éli­tisme de ce spec­tacle est alar­mant. Il fait du théâtre un art d’ini­tiés. Pour ne pas dire de man­da­rins.

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