LES SE­CRETS D’UN PUTSCH RA­TÉ

Après le coup d’Etat avor­té, le pré­sident Er­do­gan a lan­cé une purge par­mi les of­fi­ciers, no­tam­ment ceux soupçonnés d’être proches de la con­fré­rie de l’imam Fe­thul­lah Gü­len. Ma­gis­trats, fonc­tion­naires, po­li­ciers sont aus­si vi­sés. Une re­prise en main qui pr

L'Obs - - La Une - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉ­CIAL GUILLAUME PERRIER

Le vi­sage tu­mé­fié, l’oreille re­cou­verte d’un gros pan­se­ment, les mains liées dans le dos, le gé­né­ral à la re­traite Akin Oztürk, flan­qué de vingt­six de ses aco­lytes, n’en mène pas large au mo­ment d’être dé­fé­ré de­vant un juge à An­ka­ra. Au len­de­main du putsch avor­té contre le gou­ver­ne­ment turc, il a échap­pé de peu au lyn­chage. De­hors, une foule de par­ti­sans du pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan ré­clame ven­geance. A quelques di­zaines de mètres de là, l’ave­nue est en­core bar­rée par des tanks aban­don­nés par les put­schistes en dé­route, après une nuit d’in­cer­ti­tude. En boucle sur les chaînes de té­lé­vi­sion, cette image du gé­né­ral Oztürk, an­cien chef de l’ar­mée de l’air et pré­sen­té comme le prin­ci­pal ins­ti­ga­teur du coup d’Etat man­qué, est le coup de grâce pour une ar­mée turque qui, en quelques heures, a per­du tout le pres­tige dont elle jouis­sait au­près de la po­pu­la­tion. Les sol­dats, ja­dis in­tou­chables, sont tom­bés de leur pié­des­tal. La deuxième ar­mée de l’Otan, en nombre d’hommes, va­cille sur ses fon­de­ments. « Le sys­tème de va­leurs mi­li­taire, le sens de l’hon­neur propre aux sol­dats, tout ce­la a été je­té à terre. L’ar­mée est tou­chée au coeur, au plus pro­fond de son iden­ti­té, es­time Levent Un­sal­di, so­cio­logue à l’uni­ver­si­té d’An­ka­ra et spé­cia­liste des ques­tions mi­li­taires. Cette in­ter­ven­tion était ri­di­cule, pa­thé­tique. Elle avait très peu de chances de

réus­sir. Pour­tant, l’ar­mée turque a une so­lide ex­pé­rience des coups d’Etat, elle sait com­ment il faut faire ! »

De fait, l’ar­mée a ra­re­ment ra­té son coup avant ce 15 juillet. En soixante ans, elle a pris le pou­voir aux ci­vils à trois re­prises, en 1960, 1971 et 1980, la plu­part du temps avec le sou­tien d’une ma­jo­ri­té de la po­pu­la­tion et de la classe po­li­tique. En 1997, en­core, elle a en­voyé les chars dans les rues d’An­ka­ra et a pous­sé le gou­ver­ne­ment is­la­miste de l’époque à dé­mis­sion­ner. Mais, cette fois, tout in­dique que l’opé­ra­tion, mal pré­pa­rée, a été lan­cée dans la pré­ci­pi­ta­tion. « Toutes les condi­tions n’étaient pas réunies, loin de là. Il n’y avait pas de consen­sus au sein de l’ar­mée, pas de sou­tien des par­tis po­li­tiques, au­cune lé­gi­ti­mi­té ins­ti­tu­tion­nelle… », note Levent Un­sal­di. Si les of­fi­ciers put­schistes ont dé­clen­ché cette opé­ra­tion en ur­gence, c’est parce qu’ils se sa­vaient me­na­cés. Le Con­seil mi­li­taire su­prême an­nuel, qui s’ouvre le 1er août, de­vait ac­ter un cer­tain nombre de pro­mo­tions et de mu­ta­tions. En amont de cette réunion, le gou­ver­ne­ment avait l’in­ten­tion de pro­cé­der à « des ar­res­ta­tions mas­sives de mi­li­taires le week-end du 16 juillet », croit sa­voir Me­tin Gür­can, ex­pert in­dé­pen­dant des ques­tions mi­li­taires et an­cien conseiller stra­té­gique de l’ar­mée. « Les com­plo­teurs ont eu vent de ce pro­jet. Du coup, ils ont mis leur plan à exé­cu­tion dans l’im­pré­pa­ra­tion et la pré­ci­pi­ta­tion. La ten­ta­tive de coup d’Etat était pré­vue pour une date ul­té­rieure et elle a été avan­cée », com­plète-t-il.

Au­tant que le coup de force lui-même, c’est l’ama­teu­risme des put­schistes qui a sur­pris les ob­ser­va­teurs. Pour es­pé­rer réus­sir, les mi­li­taires re­belles de­vaient neu­tra­li­ser le chef de l’Etat et prendre le contrôle très ra­pi­de­ment, afin de se­mer le doute dans l’es­prit de ses par­ti­sans. En va­cances dans un hô­tel de la sta­tion bal­néaire de Mar­ma­ris, Re­cep Tayyip Er­do­gan a été in­for­mé du dan­ger vingt mi­nutes avant qu’une es­couade de gen­darmes ne lance l’as­saut. « Ils étaient ve­nus pour me tuer », a af­fir­mé le pré­sident di­manche, dans une al­lo­cu­tion té­lé­vi­sée. Mais il a pu se dé­ro­ber et dans sa fuite ap­pe­ler « son » peuple à des­cendre dans les rues du pays pour mettre en échec les put­schistes. Autre fai­blesse qui s’est ré­vé­lée dé­ci­sive, les in­sur­gés re­pré­sen­taient un groupe mi­no­ri­taire au sein des forces ar­mées.

C’est prin­ci­pa­le­ment au sein de l’ar­mée de l’air et de la gen­dar­me­rie qu’ils se sont or­ga­ni­sés, ce qui leur a per­mis de mo­bi­li­ser des hé­li­co­ptères de com­bat ain­si que des avions de chasse F16 dans le ciel d’An­ka­ra. C’est l’un de ces ap­pa­reils qui au­rait bom­bar­dé le bâ­ti­ment de l’As­sem­blée na­tio­nale, pro­vo­quant d’im­por­tants dé­gâts et un choc sym­bo­lique sans pré­cé­dent. Plu­sieurs bases aé­riennes ont ain­si été uti­li­sées par les mu­tins : Es­ki­se­hir, Ko­nya, mais aus­si In­cir­lik, une base uti­li­sée par l’Otan. La ma­rine, elle, s’est sa­ge­ment te­nue à l’écart. Tra­di­tion­nel­le­ment très na­tio­na­listes et fa­rou­che­ment op­po­sées au gou­ver­ne­ment is­la­mo-conser­va­teur, les forces na­vales ont dé­jà été sé­vè­re­ment pur­gées de toute dis­si­dence après deux ten­ta­tives de putsch dans les an­nées 2000. Quant à l’ar­mée de terre, la plus puis­sante, qui consti­tue près de deux tiers des ef­fec­tifs, elle s’est très tôt pla­cée du cô­té du gou­ver­ne­ment. Sans re­lais au sol, les avions et les hé­li­co­ptères ne pou­vaient pas at­teindre, seuls, leur but. « C’est le gé­né­ral Umit Dün­dar, com­man­dant de la pre­mière ar­mée d’Is­tan­bul, qui a pré­ve­nu Er­do­gan de l’im­mi­nence du dan­ger », af­firme Me­tin Gür­can. Pen­dant ce temps, à An­ka­ra, le chef de l’état-ma­jor, Hu­lu­si Akar, et son ad­joint se trou­vaient dé­jà pris en otage par les put­schistes, contraints de si­gner leur red­di­tion, une arme sur la tempe. Mais eux aus­si ont fi­na­le­ment re­fu­sé de cé­der aux me­naces.

L’iden­ti­té du cer­veau de ce com­plot ne fait au­cun doute pour les au­to­ri­tés turques. Les put­schistes se­raient liés à la con­fré­rie de l’imam Fe­thul­lah Gü­len, exi­lé aux Etats-Unis. Cet ex-al­lié proche de Re­cep Tayyip Er­do­gan est de­ve­nu son pire en­ne­mi de­puis 2012. Le pou­voir le tient pour res­pon­sable de la

ré­vé­la­tion des af­faires de cor­rup­tion en dé­cembre 2013 et l’ac­cuse d’avoir fon­dé un « Etat pa­ral­lèle » pour le ren­ver­ser. Le noyau­tage de l’ar­mée par les par­ti­sans de Gü­len est-il cré­dible ? Plu­sieurs an­ciens of­fi­ciers l’af­firment. Ain­si, le gé­né­ral à la re­traite Erhan Pa­muk, an­cien com­man­dant de l’ar­mée de l’air, es­time que de­puis dix ans ils se­raient ma­jo­ri­taires par­mi les of­fi­ciers et les sous-of­fi­ciers. « Les pro-Gü­len se sont or­ga­ni­sés pour oc­cu­per les postes clés : les dé­par­te­ments du per­son­nel, le ren­sei­gne­ment et la for­ma­tion dans les écoles mi­li­taires. Ce­la fait plus de trente ans qu’ils ont en­ta­mé leur in­fil­tra­tion. Avec le temps, en écar­tant les of­fi­ciers laïques ké­ma­listes grâce à de fausses ac­cu­sa­tions, ils ont pu s’ins­tal­ler aux postes stra­té­giques, juge l’an­cien gé­né­ral. Les au­teurs de ce putsch sont les mêmes que ceux qui ont es­sayé de nous faire ac­cu­ser il y a quelques an­nées en fa­bri­quant de fausses preuves. » Cet an­cien haut gra­dé a lui-même été pris dans le vaste coup de fi­let lan­cé en 2008 au sein des forces ar­mées. Après plu­sieurs putschs man­qués, le gou­ver­ne­ment is­la­mo-conser­va­teur s’était lan­cé dans une purge sans pré­cé­dent de l’ins­ti­tu­tion mi­li­taire, grâce aux af­faires Er­ge­ne­kon et Ba­lyoz. A l’époque, Gü­len et Er­do­gan étaient du même cô­té. « Après trois ans pas­sés en pri­son, j’ai fi­na­le­ment été li­bé­ré en 2014 et in­no­cen­té en 2015 », pré­cise le gé­né­ral Pa­muk.

Dur­sun Çi­çek est du même avis. « Tous les put­schistes sont proches de Gü­len, en col­la­bo­ra­tion avec la CIA et Is­raël », af­firme cet an­cien co­lo­nel de la ma­rine, de­ve­nu dé­pu­té de l’op­po­si­tion. Çi­çek a pas­sé cinq ans der­rière les bar­reaux, ac­cu­sé d’avoir ré­di­gé un do­cu­ment dé­taillant la marche à suivre pour dé­sta­bi­li­ser le gou­ver­ne­ment. La si­gna­ture au bas de ce ma­ni­feste put­schiste n’était pour­tant pas la sienne. De fausses preuves, se­lon lui, des­ti­nées à écar­ter les of­fi­ciers ké­ma­listes. « Nous avons aver­ti à de nom­breuses re­prises que ce groupe s’or­ga­ni­sait au sein de l’ar­mée, mais le pou­voir ne nous a pas écou­tés, dé­plore Dur­sun Çi­çek. En dix ans, ils sont de­ve­nus beau­coup plus forts et or­ga­ni­sés. Main­te­nant, Er­do­gan joue les vic­times, mais la plus grande part de la res­pon­sa­bi­li­té lui re­vient. » Se­lon ce fervent ado­ra­teur de Mus­ta­fa Ke­mal « Atatürk », fon­da­teur de la Ré­pu­blique turque laïque, ce sont les mêmes of­fi­ciers qui ont « ima­gi­né ces com­plots, or­ga­ni­sé les grands pro­cès et su­per­vi­sé les tri­bu­naux spé­ciaux char­gés de ju­ger les an­ciens mi­li­taires », ces der­nières an­nées.

D’autres ob­ser­va­teurs se montrent plus scep­tiques sur l’ex­pli­ca­tion don­née par le pou­voir. « Il n’y a sans doute pas que des gü­lé­nistes, mais aus­si pas mal de ké­ma­listes ou d’of­fi­ciers ral­liés par op­por­tu­nisme, es­time Levent Un­sal­di. Je me mé­fie de ce mythe, ali­men­té par le gou­ver­ne­ment, d’une main in­vi­sible au ser­vice d’une puis­sance étran­gère. » D’ailleurs, la liste des ar­res­ta­tions, qui s’al­longe d’heure en heure, res­semble de moins en moins à celle d’un grou­pus­cule mi­no­ri­taire. Plu­sieurs mil­liers de mi­li­taires, dont 112 gé­né­raux et ami­raux – soit le tiers des ef­fec­tifs –, ont été ar­rê­tés et ac­cu­sés d’ap­par­te­nir à l’« or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste » de Fe­thul­lah Gü­len. Pour l’éco­no­miste Meh­met Al­tan, une voix cri­tique du ré­gime d’Er­do­gan, les gü­lé­nistes et les ké­ma­listes ont pos­si­ble­ment for­mé une coa­li­tion pour ten­ter de mettre en mi­no­ri­té les proches du gou­ver­ne­ment au sein de l’état-ma­jor. Mais sur­tout, in­siste-t-il, « le putsch est de­ve­nu pos­sible parce que la Tur­quie était sor­tie de­puis plu­sieurs mois de l’ordre consti­tu­tion­nel et n’était plus un Etat de droit. Quand le sys­tème ci­vil ne res­pecte plus le droit, il est plus fa­cile de faire naître un autre mou­ve­ment an­ti­cons­ti­tu­tion­nel ».

La vic­toire sur les put­schistes a vite pris des al­lures de re­vanche. En­vi­ron 20 000 per­sonnes ont été ar­rê­tées. La purge a été lan­cée en un temps re­cord, des listes de sus­pects étaient prêtes pour mettre aux ar­rêts les fonc­tion­naires ac­cu­sés de sym­pa­thie pour l’or­ga­ni­sa­tion de Fe­thul­lah Gü­len. Outre les mil­liers de mi­li­taires, ce ne sont pas moins de 3000 ma­gis­trats, 8 500 em­ployés des forces de po­lice, la moi­tié des pré­fets ou en­core 1 500 fonc­tion­naires du mi­nis­tère des Fi­nances qui ont été ar­rê­tés ou pla­cés en garde à vue de­puis le 15 juillet. Une épu­ra­tion qui vient s’ajou­ter à celle qui avait dé­jà été lan­cée en 2014, avec des mil­liers de li­mo­geages. Les ti­tu­laires d’un pas­se­port vert, ré­ser­vé aux fonc­tion­naires, ont été in­ter­dits de sor­tie du ter­ri­toire et se sont vus en­joindre de re­ga­gner leur poste dès lun­di ma­tin. Tous les pro­grammes de re­cherche uni­ver­si­taire, les bourses à l’étran­ger pour les cher­cheurs ont été sus­pen­dus, et une liste de jour­na­listes ré­pu­tés proches de Gü­len cir­cule dé­jà. Meh­met Al­tan, qui fi­gure sur cette liste, craint qu’« un nou­veau coup d’Etat [se pro­duise] car ce nou­veau pro­ces­sus n’est pas du tout dé­mo­cra­tique. On le voit avec l’ar­res­ta­tion des juges de la Cour consti­tu­tion­nelle ». Deux hauts ma­gis­trats, qui avaient été nom­més par l’an­cien pré­sident Ab­dul­lah Gül, font par­tie des gar­dés à vue, ce qui ali­mente les craintes de voir le chef de l’Etat turc ex­ploi­ter la si­tua­tion à son pro­fit. La Cour consti­tu­tion­nelle s’était op­po­sée à lui à plu­sieurs re­prises ces der­niers mois, no­tam­ment en fai­sant li­bé­rer des jour­na­listes de pri­son contre son avis. Dé­bar­ras­sé de tous ses ad­ver­saires et sou­te­nu in­con­di­tion­nel­le­ment par ses élec­teurs, Er­do­gan au­ra plus que ja­mais les mains libres. De quoi im­po­ser un ré­gime pré­si­den­tiel à sa main. Une sorte de coup d’Etat lé­gal.

Ras­sem­ble­ment des par­ti­sans d’Er­do­gan à An­ka­ra, le 17 juillet, après l’échec des mi­li­taires re­belles.

Des sol­dats se rendent, sur le pont du Bos­phore, aux mi­li­tants pro­gou­ver­ne­men­taux.

Un membre des forces spé­ciales pa­trouille lors des fu­né­railles de vic­times du putsch, le 17 juillet à Is­tan­bul – une cé­ré­mo­nie te­nue en pré­sence du chef de l’Etat.

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