On a tes­té Po­ké­mon Go

A peine in­ven­tée, l’ap­pli­ca­tion du jeu à suc­cès car­tonne dans le monde en­tier. Mis­sion confiée à notre reporter : at­tra­per le maxi­mum de Pi­ka­chu et autres créa­tures qui ap­pa­raissent à chaque coin de rue sur son té­lé­phone. Elle l’a ac­cep­tée...

L'Obs - - La Une - SO­PHIE FON­TA­NEL IANNIS GIAKOUMOPOULOS

J’ai su quoi ré­pondre quand le jour­nal m’a ap­pe­lée en es­sayant de sug­gé­rer que, à deux jours de mes va­cances, j’avais bien le temps de tes­ter le jeu Po­ké­mon Go, dont tout le monde parle : j’ai plai­dé que, mal­heu­reu­se­ment, l’ap­pli n’était dis­po qu’aux Etats-Unis, en Nou­velle-Zé­lande et en Aus­tra­lie. On m’a ré­tor­qué : « C’est pas grave, viens, on va te la mettre sur ton iP­hone en bi­douillant. » C’est des re­tors, au bu­reau.

Rap­pel pour les ni­veaux 1 : Po­ké­mon Go est une ap­pli qui te géo­lo­ca­lise, puis filme par­tout de­vant toi via la pe­tite ca­mé­ra de ton tél. Tu vois la rue sur ton écran, bê­te­ment. Et de temps en temps, y a un Po­ké­mon qui vient dans le champ, et il faut que tu l’at­trapes avec une grosse boule rouge que tu en­voies sur ton tél avec ton doigt.

Com­ment on re­con­naît un Po­ké­mon ? Si on a dé­jà cou­ché avec par le pas­sé (le jeu date de 1996), on sait les re­pé­rer. Le Po­ké­mon est pe­tit, dans les tons pas­tel, res­semble moi­tié à un bon­bon Dra­gi­bus, moi­tié à un sel­fie de man­ga. Et il pousse des pe­tits cris po­lis comme le prince George qui se se­rait coin­cé le doigt dans une porte.

Je me suis donc ra­di­née au jour­nal, où un geek a té­lé­char­gé l’ap­pli sur mon smart­phone via un faux compte iTunes US (lé­gal). En­suite, j’ai dû trou­ver un nom pour mon ava­tar. Bon sang, tout était pris : Po­ké­moi? Pris. OEuf­de­po­ké? Pris! J’ai dû me ra­battre in ex­tre­mis sur Po­kan­droll, alors que plus per­sonne ne dit rock’n’roll à part Dick Ri­vers. Mais bon. Je me suis le­vée, l’ap­pli s’est en­clen­chée. J’ai fait un pas, mon ava­tar fé­mi­nin en a fait dix. Elle al­lait plus vite que moi. Dans les cou­loirs de « l’Obs », à peine l’ap­pli a fonc­tion­né, j’ai sen­ti qu’elle res­sem­blait à l’amour. J’avais l’air be­nêt des amou­reux, j’avan­çais, illu­mi­née, les yeux vrillés sur mon tél comme si j’at­ten­dais un SMS. J’étais pas en­core sor­tie des bu­reaux que j’ai vu mon pre­mier Po­ké­mon! Fausse alerte, c’était juste la couv’ de « l’Obs » de la se­maine der­nière, celle avec la grosse tique.

Dans la rue, place de la Bourse : un autre ! Un vrai, Ji­ra­chi, qui res­semble un peu à Arielle Dom­basle, de loin. Il fai­sait des sauts ti­mides comme le prince George qui au­rait des hé­mor­roïdes. Je l’ai pul­vé­ri­sé d’un coup de boule rouge. Et j’peux vous dire que des hé­mor­roïdes, il est pas près d’en ra­voir, le pauvre. Moi, un peu. Ça m’a fait mal au fon­de­ment d’avoir tué un être presque vi­vant. J’ai tou­te­fois pas pu trop m’at­tar­der car voi­ci qu’un autre ar­ri­vait sur ma droite. Vi­ser, bou­ler, et zou, écume. C’est af­freux, mais on s’ha­bi­tue. J’ai en­suite mar­ché jus­qu’au Pa­lais-Royal, les yeux sur mon tél pour cho­per les bornes de re­char­ge­ment en boules rouges (ah oui, parce que y a des bornes de re­char­ge­ment, aus­si, où on prend des mu­ni­tions). J’étais au ta­quet. Hé­las, sou­dain, plus la queue d’un Po­ké­mon. Vers la place des Vic­toires, je scru­tais les trot­toirs en quête d’une de ces mau­dites bé­bêtes quand j’ai re­mar­qué que d’autres gens fai­saient comme moi. Un groupe de trois ados. J’ai éta­bli qu’on était du même po­ké­monde parce qu’ils avaient le nez sur leur tél à sans cesse ré­pé­ter « Pu­tain, j’en vois pas… pu­tain j’en vois pas ». Je leur ai de­man­dé s’ils en voyaient, du coup. Ça, c’est le cô­té hy­per lien so­cial du jeu, voyez. Y a une in­ter­ac­tion dé­mente. Ils sont de­ve­nus rouges et un m’a dit : « Euh, m’dame, on fait rien d’mal! » Même pas en rêve ils me croyaient que, bien que née en 62 (mo­ment d’in­tense so­li­tude, j’ai même dû pré­ci­ser « 1962 »), je pou­vais po­ké­mo­ner. J’ai dû leur mon­trer mon ava­tar. Ils ont vu écrit « Po­kan­droll ». Ils sont par­tis. Après, j’ai tra­ver­sé le Pa­lais-Royal. C’est pré­ci­sé dans la no­tice du jeu que les bornes af­fluent au­tour des mo­nu­ments his­to­riques. Or, dans le jar­din, calme plat.

« L’homme adore faire des trucs in­utiles », c’est Gilles Boeuf, le bio­lo­giste fran­çais, qui a dit ça dans son dis­cours inau­gu­ral au Col­lège de France. Et j’étais là à pen­ser à lui quand, hou la la !, j’ai re­pé­ré un Po­ké­mon der­rière une grille du Pa­lais-Royal. C’était Ca­ra­puce, tout en bleu-vert pâle, rond comme une bille ! Je m’ap­prê­tais à le bou­ler sauf qu’il a dit : « Bon­jour So­phie! » Alors que mon nom, on est bien d’ac­cord, c’est Po­kan­droll, non? Jui ai lan­cé : « Tu m’im­pres­sionnes pas, Ca­ra­puce! » Et là, j’ai en­ten­du : « Pour­quoi tu m’ap­pelles Ca­ra­puce ? T’as fu­mé un gé­sier ou quoi ? » Merde, c’était pas du tout Ca­ra­puce, c’était le cou­tu­rier Thier­ry Col­son, juste ha­billé en vert, et qui pre­nait le frais de­vant sa bou­tique éphé­mère de la ga­le­rie Joyce. Me suis ti­rée. Place du Pa­lais-Royal, zé­ro Po­ké­mon. Ar­cades rue de Ri­vo­li, zé­ro Po­ké­mon. En re­vanche, quel­qu’un mar­chait au­tour de la sta­tion de mé­tro en fai­sant des re­brous­se­che­min ra­di­caux toutes les dix se­condes, l’iP­hone à deux cen­ti­mètres du vi­sage. Je lui ai de­man­dé : « T’en as vu un ? » Et lui : « Il était là y a dix se­condes! » Quel­qu’un dans notre dos s’est écrié : « C’est moi qui l’ai eu ! » On l’a re­gar­dé mau­vais. Ma banque m’a ap­pe­lée, mais je pou­vais pas ré­pondre, je bos­sais. En plus, j’avais ren­dez-vous aux Tui­le­ries avec le pho­to­graphe qui de­vait im­mor­ta­li­ser mon re­por­tage. En route, j’ai at­tra­pé trois Po­ké­mon. Je com­men­çais à bien avoir la main. Le pho­to­graphe et son as­sis­tant m’at­ten­daient à l’en­droit conve­nu. Ils di­saient que, dès qu’on al­lait en trou­ver un, on al­lait pas l’at­tra­per tout de suite, on al­lait bien mettre d’abord le ma­té­riel en place pour qu'il n'y ait pas de re­flets sur la pho­to. Il a fal­lu at­tendre une bonne heure, et en­fin une bes­tiole ronde et jaune est ap­pa­rue, au­tour d’un des bas­sins des Tui­le­ries. Y avait juste le sou­ci qu’elle était dans les jambes d’un couple de gays qui se bé­co­taient. J’ai es­sayé de l’ap­pe­ler pour le faire ve­nir, mais ce couillon res­tait là à sau­tiller comme si les deux c’étaient ses maîtres et lui leur tou­tou.

On a sor­ti le ma­tos. Pen­dant ce temps je sug­gé­rais au Po­ké­mon de se dé­ca­ler un peu. Mais il en avait rien à ci­rer de mes sug­ges­tions. A un mo­ment, les deux gays ont ar­rê­té de se rou­ler des pelles et réa­li­sé qu’on était là. J’ai dit illi­co : « Y a un Po­ké­mon dans vos jambes. » Ils ont re­gar­dé leurs jambes, ils ont dit : « Où ça, un Po­ké­mon? » Ils ne voyaient rien, à part que j’étais tim­brée. Comme le Po­ké­mon re­fu­sait tou­jours de se dé­ca­ler, c’est eux qui ont bou­gé leurs chaises. Bon, certes avec le même air ex­cé­dé qu’Es­tro­si prend en par­lant de la sé­cu­ri­té en France. Mais sans trop se faire prier.

Une fois le Po­ké­mon iso­lé, on a pu faire la pho­to. Après on s’est bat­tus pour sa­voir qui de nous trois al­lait l’at­tra­per. On s’en­gueu­lait tel­le­ment que fi­na­le­ment c’est un pe­tit mer­deux de 14 ans qui nous a pris de vi­tesse.

Je lui ai dit : « T’es pas gê­né, toi, d’en­tra­ver le tra­vail des jour­na­listes. » Et il m’a ré­pli­qué : « Si toi t’es jour­na­liste, moi chuis lan­ceur d’alerte. » Le res­pect s’perd, je vais en par­ler à Alain Fin­kiel­kraut. Peut-être même à Mi­chel On­fray. Avec ses lu­nettes pour voir en re­lief, je suis sûre qu’il se­rait très à même de dis­ser­ter avec moi sur com­ment un simple jeu de réa­li­té vir­tuelle vous rend din­go. Après j’ai joué en­core un peu. J’ai te­nu cinq heures avant de man­ger mon tél tel­le­ment je vou­lais plus voir de créa­tures. Ça s’avale bien, un tél. J’es­père juste ne pas avoir cho­pé des pa­ra­sites.

Hou la la! J’ai re­pé­ré un Po­ké­mon der­rière une grille du Pa­lais-Royal!

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