« Daech est en­tré dans une lo­gique de des­truc­tion mas­sive », par My­riam Ben­raad, po­li­to­logue

Daech perd du ter­rain en Sy­rie et en Irak. Mais, se­lon la po­li­to­logue My­riam Ben­raad, sa dis­pa­ri­tion ne si­gne­ra pas pour au­tant la fin des at­ten­tats

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NATACHA TATU

L’Etat is­la­mique a fi­ni par re­ven­di­quer l’at­ten­tat de Nice. Compte te­nu du pro­fil du ter­ro­riste, peut-on pen­ser qu’il s’agit d’une opé­ra­tion de ré­cu­pé­ra­tion ? Jus­qu’à pré­sent, Daech n’a ja­mais pra­ti­qué la ré­cu­pé­ra­tion : il s’as­sure tou­jours qu’il y a un lien, même té­nu, entre le ter­ro­riste et l’or­ga­ni­sa­tion – ce qui semble être le cas –, et sur­tout que l’at­taque a été faite en son nom. Ce­la suf­fit pour qu’il consi­dère le com­bat­tant comme un des siens. Quant au tueur, je pense qu’il faut ar­rê­ter d’ana­ly­ser son par­cours et sa psy­cho­lo­gie. Ces ter­ro­ristes ont des pro­fils très dif­fé­rents. Qu’ils soient ra­di­ca­li­sés ou non n’est pas es­sen­tiel. Ce sont des gens or­di­naires sur les­quels l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique a réus­si à avoir un ef­fet d’at­trac­tion. Ils sont ex­po­sés à des dis­cours ra­di­caux, qui les font bas­cu­ler et pas­ser à l’acte. Les uns vont le faire pour ven­ger l’is­lam, d’autres pour pro­tes­ter contre les frappes en Sy­rie… Les actes ter­ro­ristes se mul­ti­plient. Y a-t-il une cor­ré­la­tion avec le fait que l’Etat is­la­mique perde du ter­rain en Sy­rie et en Irak ? Il y a in­dé­nia­ble­ment une di­men­sion ré­ac­tive. L’Etat is­la­mique perd de­puis plu­sieurs mois du ter­rain et des hommes au ni­veau de son com­man­de­ment. Beau­coup de ses troupes ont éga­le­ment dé­ser­té. Fin juin, elles ont été chas­sées de Fal­lou­ja, qui était leur bas­tion his­to­rique. Un coup dur, car c’est là que le groupe s’est for­mé. La ville leur a été re­prise par l’en­tre­mise des mi­lices chiites dé­tes­tées, ce qui est pour l’EI plus in­sup­por­table en­core. L’at­ten­tat du 3 juillet à Bag­dad obéit à cette lo­gique de re­pré­sailles. Peu de temps avant le ra­ma­dan, Abou Mo­ham­med al-Ad­na­ni, por­te­pa­role de l’Etat is­la­mique et prin­ci­pal re­cru­teur de dji­ha­distes étran­gers au sein de Daech, en­cou­ra­geait ain­si tout mu­sul­man à conduire des ac­tions contre les « apos­tats » et les « mé­créants », là où ils se trouvent. Daech avait dé­jà éta­bli ce mode opé­ra­toire en 2014, dans un com­mu­ni­qué in­vi­tant ses sym­pa­thi­sants à tuer les mé­créants à coups de pierre, à les poi­gnar­der à coup de cou­teau ou à « uti­li­ser un ca­mion comme une ton­deuse à ga­zon »… Dé­sor­mais, on les dis­suade de faire leur hi­j­ra (l’émi­gra­tion dans l’Is­lam) et de re­joindre l’Etat is­la­mique, pour pri­vi­lé­gier des ac­tions en Oc­ci­dent. Il s’agit là d’un aveu de fai­blesse. Cet af­fai­blis­se­ment de l’Etat is­la­mique ne ris­quet-il pas de don­ner nais­sance à une sorte de « dia­spo­ra du dji­had » ? Voyant que le rêve de l’Etat is­la­mique se meurt sous leurs yeux, ses par­ti­sans re­viennent en ef­fet à une forme clas­sique de ter­ro­risme, avec des ac­tions ci­blées vi­sant à se­mer la ter­reur.

En réa­li­té, ils n’ont pas de pro­jet pour le monde mu­sul­man sun­nite, pas d’al­ter­na­tive po­li­tique viable à pro­po­ser. Ils nour­rissent une vi­sion bi­naire du monde, ar­ti­cu­lée au­tour d’une lo­gique de re­pré­sailles et de ven­geance de­ve­nue ir­ra­tion­nelle : pour eux, il y a d’un cô­té le Dar al-Is­lam, le « do­maine de l’is­lam », de l’autre, le Dar al-Ku­fr, le « do­maine de la mé­créance ». Mais c’est un pur fan­tasme, qui ne re­coupe au­cune réa­li­té : non seu­le­ment il y a d’im­por­tantes com­mu­nau­tés mu­sul­manes en Oc­ci­dent, mais les membres de Daech eux-mêmes sont mo­dernes et oc­ci­den­ta­li­sés. La vé­ri­té, c’est qu’ils sont en­trés dans une lo­gique apo­ca­lyp­tique de des­truc­tion mas­sive, se tra­dui­sant par une culture de la mort. En pi­lo­tant des at­taques comme celle qui a eu lieu à Nice ? Leur in­tel­li­gence ma­chia­vé­lique, c’est d’avoir ac­ti­vé ce ter­ro­risme im­pré­vi­sible en ma­niant un re­van­chisme exa­cer­bé. N’im­porte le­quel de leurs sym­pa­thi­sants est dé­sor­mais in­vi­té à frap­per au­tour de lui pour sup­po­sé­ment « ven­ger l’is­lam », même s’il n’a au­cun lien avec l’Etat is­la­mique et ses com­bat­tants. Ces ac­tions peuvent dé­sor­mais dé­bor­der l’EI. C’est là le prin­ci­pal dan­ger : quand bien même l’Etat is­la­mique mour­rait, ce re­van­chisme res­te­rait dans les es­prits et se ré­in­car­ne­rait po­ten­tiel­le­ment sous d’autres formes.

La France est-elle ci­blée à cause des frappes aé­riennes ? Certes, les frappes de la coa­li­tion n’ont pas ar­ran­gé les choses,

no­tam­ment du fait des pertes ci­viles sun­nites en Irak et en Sy­rie, dont l’Etat is­la­mique se sert pour ali­men­ter sa pro­pa­gande guer­rière et ven­ge­resse. Mais je suis convain­cue que même si on ces­sait les bom­bar­de­ments, même si la guerre contre Daech pre­nait fin, les at­ten­tats ne s’ar­rê­te­raient pas pour au­tant. Tout ce­la, c’est de la pro­pa­gande, un nar­ra­tif pour jus­ti­fier les at­taques contre d’autres pays.

Car con­trai­re­ment à ce que les par­ti­sans de Daech veulent nous faire croire, ils visent tout un cha­cun. Y com­pris les po­pu­la­tions sun­nites, qu’ils pré­tendent re­pré­sen­ter et dé­fendre dans les ter­ri­toires qu’ils oc­cupent, mais qu’ils tuent et dé­ca­pitent sans dis­cri­mi­na­tion. On ne parle pas suf­fi­sam­ment de cet as­pect, mais dans les ter­ri­toires re­pris à Daech en Irak et en Sy­rie, on a trou­vé des char­niers. A force de vou­loir « pu­ri­fier » l’is­lam, ils sont en­trés dans une lo­gique de gé­no­cide à grande échelle. Leur seul pro­jet, c’est la mort gé­né­ra­li­sée. L’Oc­ci­dent n’a-t-il pas sa part de res­pon­sa­bi­li­té dans la si­tua­tion ? En par­tie, mais pas to­ta­le­ment. Certes, nos so­cié­tés su­bissent les ter­ribles ré­per­cus­sions des in­ter­ven­tions mi­li­taires de la der­nière dé­cen­nie et de si­tua­tions dé­li­ques­centes que l’on a contri­bué à créer. Les ra­cines du fléau de l’Etat is­la­mique se trouvent no­tam­ment dans la guerre aveugle me­née par l’ad­mi­nis­tra­tion Bush en 2003. Non seu­le­ment nous avons dé­sta­bi­li­sé la ré­gion, mais nous n’avons pas me­su­ré les consé­quences que ces opé­ra­tions au­raient chez nous… Pour au­tant, on ne peut pas tout mettre sur le dos de l’Oc­ci­dent. Ce rai­son­ne­ment est sim­pliste. Les Etats et les po­pu­la­tions de la ré­gion ont aus­si leur part de res­pon­sa­bi­li­té. En Irak, l’Etat is­la­mique, dont l'émer­gence bru­tale a été fa­vo­ri­sée par la mar­gi­na­li­sa­tion des sun­nites, est en­tré dans une lo­gique de re­vanche d’au­tant plus sys­té­ma­tique qu’il se trouve dans une spi­rale d’échec : les ci­vils fuient par mil­liers, les dé­ser­tions se mul­ti­plient, les dji­ha­distes ac­cu­mulent les pertes. Ils savent que l’ave­nir de leur « Etat » est pour le moins com­pro­mis sur le long terme. En an­non­çant que la France al­lait in­ten­si­fier ces frappes, Fran­çois Hol­lande ne risque-t-il pas de nour­rir cet es­prit de re­vanche ? L’Etat is­la­mique va évi­dem­ment s’en ser­vir, comme il va se ser­vir de la dé­ci­sion des Etats-Unis d’en­voyer plus de troupes sur le ter­rain. Je crains que cette dé­cla­ra­tion ne contri­bue à ali­men­ter le cercle vi­cieux. Ce se­ra une jus­ti­fi­ca­tion pour de nou­veaux ap­pels au meurtre, la dé­mons­tra­tion que l’is­lam est at­ta­qué de toutes parts. Ceux qui sont fa­vo­rables aux frappes aé­riennes ré­tor­que­ront qu’il s’agit là de la seule fa­çon de frei­ner le ter­ro­risme. Ce n’est pas en­tiè­re­ment faux, mais elles ne ré­gle­ront rien pour au­tant. Si der­rière il n’y a pas un pro­jet po­li­tique glo­bal et du­rable pour cette ré­gion, on va droit dans le mur. Comme l’avait dit Do­mi­nique de Ville­pin, « plus nous fe­rons la guerre dans ces ré­gions, plus nous met­trons le doigt dans un en­gre­nage sans fin qui condui­ra à da­van­tage de ca­tas­trophes là-bas et da­van­tage de ca­tas­trophes ici ». Tra­gi­que­ment, les grands per­dants, en Sy­rie, en Irak, au Ban­gla­desh, en France, sont les ci­vils.

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