« On ne peut pas fi­cher tous les dé­pres­sifs », par Eli­sa­beth Rou­di­nes­co, psy­cha­na­lyste

En le­vant l’in­ter­dit du dé­sir meur­trier chez le ter­ro­riste, l’Etat is­la­mique risque de li­bé­rer la pul­sion fas­ciste chez le ci­toyen or­di­naire, s’in­quiète Eli­sa­beth Rou­di­nes­co

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR ÉRIC AESCHIMANN

Que vous ins­pire la tue­rie de Nice ? Il va de­ve­nir en­core plus dif­fi­cile de lut­ter contre le ter­ro­risme, car l’ap­pel de Daech à tuer des Oc­ci­den­taux par tous les moyens ré­veille les pul­sions cri­mi­nelles chez toutes sortes de ma­lades men­taux, de fous, de psy­cho­tiques. On l’avait vu avec la tue­rie dans la boîte gay d’Or­lan­do. Ce­la n’a rien de nou­veau : toutes les idéo­lo­gies meur­trières ont pour ef­fet de le­ver l’in­ter­dit sur le dé­sir de mort, et les meur­triers se ré­fèrent tou­jours à une in­jonc­tion di­vi­ni­sée ou à une mis­sion sa­crée qui lève l’in­ter­dit. Pen­sez à An­ders Brei­vik, qui se ré­cla­mait de la dé­fense de la chré­tien­té Peut-on rat­ta­cher la pul­sion meur­trière li­bé­rée par Daech aux grands mas­sacres de masse du xxe siècle ? Le na­zisme dif­fé­rait pro­fon­dé­ment, en ce qu’il était une per­ver­sion de l’Etat. Les meurtres n’étaient pas per­pé­trés en trans­gres­sion de loi, mais sous uni­forme et par ap­pli­ca­tion de la loi. L’Etat is­la­mique n’est pas un Etat or­ga­ni­sé, tout au plus un Etat voyou. Il me semble éga­le­ment er­ro­né de com­pa­rer les dji­ha­distes qui se font sau­ter aux ka­mi­kazes ja­po­nais. Ceux-ci avaient des cibles mi­li­taires, et leur sui­cide, très en­ca­dré, s’ins­cri­vait dans une longue tra­di­tion mi­li­taire. Au­jourd’hui, les tueurs ne meurent pas pour que leurs com­pa­gnons vivent, mais uni­que­ment pour faire mou­rir leurs ad­ver­saires. Il n’y a chez eux au­cun hé­roïsme. On peut éga­le­ment pen­ser aux tue­ries dans les écoles amé­ri­caines. Tuer le plus grand nombre de gens, puis mou­rir, est-ce une pa­tho­lo­gie du xxie siècle ou une pul­sion constante de l’être hu­main ? Je pen­che­rai plu­tôt pour la deuxième pro­po­si­tion. Les siècles pas­sés sont rem­plis de car­nages au­jourd’hui ou­bliés. Je suis en train de re­lire les écrits de Ma­chia­vel, où les rè­gle­ments de comptes sont mon­naie cou­rante. Nous n’avons plus la même to­lé­rance, car l’idéal dé­mo­cra­tique pri­vi­lé­gie le rè­gle­ment des conflits par la di­plo­ma­tie et la rai­son. Par dé­fi­ni­tion, la dés­in­hi­bi­tion des pul­sions fra­gi­lise les dé­mo­cra­ties. Je suis frap­pée de voir que de plus en plus de di­ri­geants po­li­tiques ont l’air très fous. Je pense à Do­nald Trump ou à Bo­ris John­son, des hommes très pul­sion­nels. Peut-être som­mes­nous en­trés dans le règne de la pul­sion, un re­tour en ar­rière dans le­quel on peut voir le contre­coup de l’idéal in­di­vi­dua­liste, où cha­cun n’a plus que lui-même comme fi­ni­tude. Nous payons en somme l’ef­fon­dre­ment des grandes croyances re­li­gieuses et po­li­tiques. En avril der­nier, vous dé­cla­riez à « l’Obs » que vous sen­tiez mon­ter en France « un dé­sir in­cons­cient de fas­cisme ». Ce diag­nos­tic est-il ren­for­cé par ce qui vient de se pas­ser ? En le­vant l’in­ter­dit de la pul­sion de mort chez les ter­ro­ristes, Daech lève aus­si ce­lui de la pul­sion fas­ciste chez le ci­toyen or­di­naire. On pour­rait voir re­sur­gir le dé­bat sur la peine de mort. Dans les mi­lieux po­pu­laires et dans la classe moyenne, il y a un dé­sir fas­ciste, c’est-à-dire un dé­sir de ven­geance. Dès lors, l’at­ti­tude de la classe po­li­tique joue­ra un rôle dé­ci­sif. C’est à elle de rap­pe­ler que la dé­mo­cra­tie re­jette la ven­geance. Après les at­ten­tats du 13 no­vembre, le gou­ver­ne­ment s’était em­bar­qué dans la dé­sas­treuse af­faire de la dé­chéance de na­tio­na­li­té. Cette fois, Valls a dé­cla­ré qu’il ne fal­lait pas tou­cher à l’Etat de droit, et il a rai­son. En re­vanche, alors que l’on at­ten­dait d’elle un com­por­te­ment d’union na­tio­nale, la droite s’est dé­chaî­née pour des rai­sons élec­to­ra­listes. Lorsque Sar­ko­zy dit en sub­stance : « On s’en fiche que ce soit un cas psy­chia­trique », il re­prend à son compte l’an­ti-in­tel­lec­tua­lisme que Valls avait in­car­né lors­qu’il re­fu­sait « les ex­pli­ca­tions so­cio­lo­giques » à pro­pos des au­teurs de la tue­rie du Ba­ta­clan. De telles dé­cla­ra­tions sont na­vrantes. Que faire ? On ne peut pas fi­cher tous les dé­pres­sifs. Pour le mo­ment, il faut te­nir un dis­cours d’union na­tio­nale et dire qu’au­cun par­ti n’a le se­cret pour lut­ter contre le ter­ro­risme. Je ne suis pas hos­tile à l’idée d’in­vi­ter les ci­toyens dé­si­reux d’agir à re­joindre la « ré­serve opé­ra­tion­nelle ». Car de deux choses l’une : soit les vo­lon­taires qui vont re­joindre ce dis­po­si­tif sont ani­més par une vo­lon­té de ven­geance, et cette pul­sion mor­bide trou­ve­ra ain­si une échap­pa­toire et un en­ca­dre­ment; soit ce sont des ci­toyens sin­cè­re­ment ani­més par le dé­sir de ser­vir leur pa­trie – et non la na­tion, ce qui est bien dif­fé­rent –, et il me semble bon que ce dé­sir soit ac­cueilli. Pour le reste, je n’ai pas de re­cettes toutes faites. Freud di­sait que la seule fa­çon de com­battre la pul­sion de mort, c’est la ci­vi­li­sa­tion et la rai­son, c’est-à-dire tout ce qui em­pêche d’éri­ger la mort pour elle-même. Ce­la reste vrai au­jourd’hui.

ÉLISABETH ROU­DI­NES­CO His­to­rienne de la psy­cha­na­lyse, elle a pu­blié en 2014 « Sig­mund Freud en son temps et dans le nôtre » (Seuil).

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.