« L’idéo­lo­gie is­la­miste draine de nom­breux dé­tra­qués et dé­lin­quants », par Fe­thi Bens­la­ma, psy­cha­na­lyste

Par ses ap­pels aux meurtres sa­cri­fi­ciels, Daech a réus­si à cap­ter des per­son­na­li­tés troubles et dan­ge­reuses, qu’il est urgent de pas­ser au crible de la psy­cho­pa­tho­lo­gie, nous ex­plique le psy­cha­na­lyste Fe­thi Bens­la­ma

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MA­RIE LEMONNIER

Nous sa­vons au­jourd’hui que l’as­saillant de la pro­me­nade des An­glais était un homme pro­fon­dé­ment dés­équi­li­bré, hy­per­violent, mais non pra­ti­quant et ra­di­ca­li­sé sur les sites dji­ha­distes très peu de temps avant son pas­sage à l’acte. Quelles le­çons ti­rer de ce pro­fil in­édit de tueur de masse ? Ce cas, comme ce­lui d’Or­lan­do, montre de ma­nière fla­grante la ren­contre d'une per­son­na­li­té pa­tho­lo­gique avec une idéo­lo­gie de ter­reur. Il oblige à chan­ger notre re­gard. Le pro­cu­reur de la Ré­pu­blique Fran­çois Mo­lins a dû lui-même dis­tin­guer entre deux types de per­sonnes qui passent à l’acte violent : celles qui font par­tie d’une or­ga­ni­sa­tion struc­tu­rée, et des in­di­vi­dus à la per­son­na­li­té par­ti­cu­liè­re­ment vio­lente qui « re­çoivent le mes­sage » d’opé­rer, se­lon son in­té­res­sante ex­pres­sion. On re­con­naît donc au­jourd’hui qu’une par­tie des gens se ra­di­ca­li­sant sont des per­son­na­li­tés psy­cho­pa­tho­lo­giques dan­ge­reuses et que c’est une di­men­sion dont il est ab­so­lu­ment né­ces­saire de te­nir compte dans l’ana­lyse des pro­ces­sus de ra­di­ca­li­sa­tion vio­lente.

Et ana­ly­ser ces per­son­na­li­tés au ni­veau in­di­vi­duel et psy­cho­lo­gique ne si­gni­fie en rien les dé­doua­ner ou les dé­res­pon­sa­bi­li­ser – le conduc­teur du ca­mion est res­pon­sable, il a pré­mé­di­té son acte. En re­vanche, ce­la nous per­met­trait de com­prendre com­ment se fait le re­cru­te­ment et de contri­buer à la pré­ven­tion en construi­sant des ou­tils pour mieux re­pé­rer ces per­son­na­li­tés.

Il faut donc ces­ser de faire des théo­ries « cos­mo­lo­giques » très gé­né­rales et pro­cé­der à une étude ri­gou­reuse au cas par cas. On est sa­tu­ré de lec­tures de stra­té­gie po­li­tique, d’ana­lyses sur le Co­ran, de dis­cours so­cio­lo­giques sur la pau­vre­té et la ban­lieue… Si ces ana­lyses ont eu leur per­ti­nence, on voit bien dé­sor­mais qu’on doit al­ler sur le plan de la réa­li­té in­di­vi­duelle, où le phé­no­mène de la ra­di­ca­li­sa­tion trouve sa source. Qui sont les 12000 ra­di­ca­li­sés re­pé­rés en France? Le gou­ver­ne­ment tarde à ou­vrir ce fi­chier aux cher­cheurs. Si on ne veut pas par­ler en l’air, il est in­dis­pen­sable d’étu­dier ce big da­ta ano­nyme pour trou­ver des ré­cur­rences, com­prendre ceux qu’on ap­pelle « ra­di­ca­li­sés », connaître leur par­cours… J’ai moi-même com­men­cé à tra­vailler avec des ma­gis­trats sur des cas ju­gés pour re­gar­der les dos­siers de plus près.

Nous trou­vons par­mi les ra­di­ca­li­sés des ado­les­cents qui sont dans l’er­rance, qui vivent des si­tua­tions de tran­si­tion avec des troubles de la per­son­na­li­té plus ou moins im­por­tants; nous avons aus­si des dé­lin­quants qui ont trou­vé la pos­si­bi­li­té d’in­ves­tir leurs pul­sions an­ti­so­ciales dans des actes « hé­roïques » ; des sui­ci­daires – au point qu’ils se font sau­ter deux rues plus loin quand ils ne peuvent ac­cé­der au Stade de France; et nous avons ces per­son­na­li­tés ex­trê­me­ment dan­ge­reuses sur le plan psy­cho­pa­tho­lo­gique, pa­ra­noïaques, mé­lan­co­liques, qui sont cap­tées par ce que le pro­cu­reur ap­pelle le « mes­sage » (toutes ces ca­té­go­ries ne sont évi­dem­ment pas étanches). Or ce mes­sage, qui est un ap­pel à com­mettre des meurtres, parce qu’il est at­tri­bué à un dieu qui ré­clame un sa­cri­fice, peut tou­cher des per­son­na­li­tés psy­cho­pa­tho­lo­giques. Même lors­qu’elles sont non pra­ti­quantes, voire non croyantes, comme sem­blait l’être le tueur de Nice jus­qu’à ré­cem­ment ? Tout à fait. Car ce que re­couvre en réa­li­té l’ex­pres­sion de « ra­di­ca­li­sa­tion ra­pide », c’est bien sou­vent le fait qu’à la ra­cine de cette « conver­sion » se trouve un pro­blème psy­cho­pa­tho­lo­gique sé­rieux, qui joue un rôle ma­jeur dans la bas­cule vers la vio­lence. Ces mas­sacres ne sont pas l’oeuvre de ba­nals né­vro­sés, mais de gens dan­ge­reux qui en­tendent le mes­sage sa­cri­fi­ciel comme un ordre ou un com­man­de­ment, qui leur vient de l’in­té­rieur (eux­mêmes) et de l’ex­té­rieur (la trans­cen­dance) en même temps. Ce

n’est donc pas toute la re­li­gion qui in­té­resse ces in­di­vi­dus – la preuve, le tueur de Nice n’est pas pra­ti­quant –, mais uni­que­ment la di­men­sion sa­cri­fi­cielle de la re­li­gion, avec la­quelle ils en­tre­tiennent un rap­port très par­ti­cu­lier.

La re­li­gion se fonde en ef­fet sur le sa­cri­fice, qu’elle ex­clut en­suite par le jeu des sub­sti­tu­tions – au­tre­ment dit elle le fait pas­ser dans le re­gistre sym­bo­lique. Or Daech, comme d’autres idéo­lo­gies sans doute, exige le sa­cri­fice pour per­pé­tuer sa puis­sance my­thique dans le réel. En jan­vier, le tueur avait pho­to­gra­phié dans un jour­nal ni­çois un ar­ticle sur un in­di­vi­du qui avait fon­cé sur une ter­rasse de ca­fé avec sa voi­ture. Ses re­cherches sur les sites in­ter­net de pro­pa­gande is­la­miste ne com­mencent qu’au 1er juillet. Dans quelle me­sure avons-nous à faire à quel­qu’un qui rac­croche ses en­vies de meurtre pré­exis­tantes à une idéo­lo­gie ou à quel­qu’un qui a vé­ri­ta­ble­ment « en­ten­du le mes­sage » de Daech ? Ce type avait clai­re­ment des pul­sions qu’il cher­chait à as­sou­vir, il rô­dait au­tour, et par­fois il pas­sait à l’acte avec son en­tou­rage. Et puis il y a un mo­ment où sa si­tua­tion per­son­nelle et le mes­sage le conduisent à ce qu’on ap­pelle une « dé­com­pen­sa­tion », c’est-à-dire à une rup­ture dans ce qui lui per­met­tait jusque-là de se main­te­nir plus ou moins. A par­tir de cet ins­tant, une dé­ci­sion est prise de mettre à exé­cu­tion ses fan­tasmes meur­triers. Ain­si, ce qui le dif­fé­ren­cie du pi­lote de la Ger­man­wings, qui a en­traî­né 149 per­sonnes dans la mort le 24 mars 2015, c’est qu’il a cher­ché une « plus-va­lue » idéo­lo­gique re­li­gieuse mi­ni­male, qui lui per­met d’avoir une jouis­sance sup­plé­men­taire à celle de tuer en « ano­blis­sant » son crime par une jus­ti­fi­ca­tion.

Un deuxième élé­ment s’avère éga­le­ment fon­da­men­tal, parce qu’il entre en jeu dans la dé­ci­sion : la re­cherche de no­to­rié­té et de re­con­nais­sance – la re­con­nais­sance par le mal étant aus­si une forme de re­con­nais­sance pour des gens qui sont dans une vie qu’ils consi­dèrent eux-mêmes comme in­si­gni­fiante. Le fait d’être connu quelques jours par le monde en­tier est pour cer­tains un res­sort puis­sant qui vaut un mas­sacre. Le tueur de Nice a lais­sé sa carte d’iden­ti­té pour qu’on l’iden­ti­fie très vite. Il avait aver­ti un voi­sin qu’on en­ten­drait par­ler de lui… On sait très bien main­te­nant qu’il y a une pré­pa­ra­tion de la com­mu­ni­ca­tion de la part de ces ter­ro­ristes. Comme c’est aus­si le cas de cer­tains tueurs en sé­rie. Il faut fi­na­le­ment re­ve­nir à des fon­da­men­taux de la psy­cho­pa­tho­lo­gie et de la cri­mi­no­lo­gie pour le com­prendre. C’est aus­si pour­quoi je pré­co­nise que les mé­dias s’in­ter­rogent très sé­rieu­se­ment sur la pos­si­bi­li­té qu’ils donnent à ces gens d’as­sou­vir leur dé­sir de pu­bli­ci­té et d’ob­te­nir le sen­ti­ment pré-mor­tem d’une toute-puis­sance. Sans comp­ter que c’est une ré­clame of­ferte à ceux qui in­citent d’autres in­di­vi­dus très fra­giles à pas­ser à l’acte. Les psys ont l’ha­bi­tude d’ano­ny­mi­ser les cas, et ce­la ne change rien à l’ana­lyse. Si les mé­dias pas­saient un pacte pour ne pas four­nir les noms et les pho­tos des au­teurs, ce­la leur cou­pe­rait l’herbe sous le pied et li­mi­te­rait les am­bi­tions d’autres can­di­dats po­ten­tiels. Après un at­ten­tat qui pro­duit un tel ef­fet de ca­ta­clysme, le risque de ré­pliques, c’est-à-dire que des in­di­vi­dus se sentent ins­pi­rés à pas­ser à l’acte très ra­pi­de­ment, même sans grands moyens ni pré­pa­ra­tion, est-il à craindre ? Ef­fec­ti­ve­ment, la fa­ci­li­té et le peu de moyens avec le­quel cet at­ten­tat a été com­mis, avec un killing ra­tio très éle­vé, peut avoir une va­leur in­ci­ta­tive très forte. L’idéo­lo­gie is­la­miste a abou­ti à ce­ci qu’elle draine sous le nom de « mu­sul­man » un nombre consi­dé­rable de dé­tra­qués, de dé­lin­quants et d’in­cultes de l’is­lam. Tous veulent pal­lier leurs dé­fauts, fautes et tour­ments en de­ve­nant des « sur­mu­sul­mans ». Ce­la nous rend évi­dem­ment très vul­né­rables. Mais je suis éga­le­ment in­quiet de la conta­gion de la haine. Dé­jà, à Nice, on al­lume une sorte de bû­cher où les gens viennent cra­cher, à l’en­droit où le ter­ro­riste a été tué. On est certes en­core au ni­veau de l’ef­fi­gie, mais il existe là aus­si un risque de pas­ser de la re­pré­sen­ta­tion à la réa­li­té dont il faut être bien conscient…

Sur la pro­me­nade des An­glais, un amon­cel­le­ment d’or­dures à l’en­droit où le tueur a été abat­tu.

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