MONDOVISION par Pierre Has­ki

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Atrois ans d’in­ter­valle, deux des prin­ci­paux pays du Proche-Orient, l’Egypte et la Tur­quie, ont donc vé­cu des coups d’Etat mi­li­taires, une in­di­ca­tion de plus, s’il en fal­lait, de l’am­pleur de la dé­sta­bi­li­sa­tion de cette ré­gion. Ces in­ter­ven­tions de l’ar­mée ont eu des des­tins di­ver­gents, mais aus­si un ac­cueil in­ter­na­tio­nal dif­fé­rent, sans lo­gique évi­dente autre que de cou­rir der­rière des évé­ne­ments sur les­quels l’Oc­ci­dent n’a plus guère prise.

Lorsque, le 2 juillet 2013, le gé­né­ral Ab­del Fat­tah al-Sis­si, mi­nistre égyp­tien de la Dé­fense, ap­pelle le pré­sident Mo­ha­med Mor­si, is­su des Frères mu­sul­mans, pour lui or­don­ner de quit­ter le pou­voir, le chef de l’Etat élu un an plus tôt lui ré­pond, se­lon une trans­crip­tion pu­bliée à l’époque : « Mais c’est un coup d’Etat mi­li­taire, les Amé­ri­cains ne le per­met­tront pas. » Al-Sis­si lui au­rait ré­pli­qué : « C’est la vo­lon­té du peuple, pas celle de l’Amé­rique, qui nous im­porte. » De­puis des se­maines, en ef­fet, des mil­lions d’Egyp­tiens étaient dans la rue pour dé­non­cer les abus du ré­gime de Mor­si, et l’ar­mée s’était ap­puyée sur ce mou­ve­ment pour lé­gi­ti­mer son ac­tion. Of­fi­ciel­le­ment, ce n’est d’ailleurs pas un coup d’Etat, mais un « sou­lè­ve­ment po­pu­laire ap­puyé par l’ar­mée » qui ren­verse le pre­mier pré­sident dé­mo­cra­ti­que­ment élu du pays. L’ar­mée ne lâ­che­ra tou­te­fois plus le pou­voir, et AlSis­si, au­jourd’hui ma­ré­chal, se fe­ra dé­si­gner pré­sident par des élec­tions bien moins trans­pa­rentes que celles ga­gnées par le can­di­dat is­la­miste. Les prin­ci­paux pays oc­ci­den­taux, y com­pris les EtatsU­nis et la France, fe­ront de nom­breuses contor­sions avant de s’ali­gner sur les nou­veaux maîtres de l’Egypte, Pa­ris n’hé­si­tant pas à leur vendre des armes, mal­gré la ré­pres­sion fé­roce qui s’abat sur les Frères mu­sul­mans et, bien au-de­là, sur la so­cié­té ci­vile.

Autre scé­na­rio en Tur­quie, ce 15 juillet 2016, lors­qu’une par­tie de l’ar­mée tente de ren­ver­ser le pré­sident, lui aus­si élu au suf­frage uni­ver­sel, Re­cep Tayyip Er­do­gan, chef du par­ti is­la­mo-conser­va­teur AKP (Par­ti de la Jus­tice et du Dé­ve­lop­pe­ment). Mais la ten­ta­tive de putsch tourne court très ra­pi­de­ment, lorsque le chef de l’Etat lance un ap­pel – via son smart­phone ! – à ses par­ti­sans pour des­cendre dans la rue, re­layé par le ré­seau des mos­quées des grandes villes. Les put­schistes se ré­vèlent bien ama­teurs, pre­nant le contrôle de la té­lé­vi­sion pu­blique mais pas ce­lui des ré­seaux so­ciaux, opé­rant sans lea­der ni pro­gramme po­li­tique, in­ca­pables d’en­traî­ner le reste de l’ar­mée avec eux. Ac­cu­sant les par­ti­sans du pré­di­ca­teur exi­lé aux Etats-Unis Fe­thul­lah Gü­len d’être liés aux put­schistes, Er­do­gan a non seu­le­ment re­pris ra­pi­de­ment le contrôle du pays, mais il a aus­si­tôt lan­cé une vaste opé­ra­tion de « purge » de l’ar­mée, de la jus­tice et vrai­sem­bla­ble­ment d’autres sec­teurs dans les jours et les se­maines à ve­nir. A Washington comme à Pa­ris, on se range cette fois der­rière le pou­voir dé­mo­cra­ti­que­ment élu, même si des ré­ti­cences se font sen­tir face aux mé­thodes ex­pé­di­tives de la ré­pres­sion.

Point com­mun dans les deux pays, les per­dants sont ceux qui ne se re­con­naissent dans au­cun des deux camps, re­fusent aus­si bien la dic­ta­ture mi­li­taire que la théo­cra­tie, prônent la li­ber­té de pa­role, d’as­so­cia­tion et de la presse, le res­pect des mi­no­ri­tés… Ces va­leurs sont me­na­cées, tout par­ti­cu­liè­re­ment en ce mo­ment en Tur­quie – un membre de l’Otan avec le­quel l’Eu­rope en­tre­tient des liens étroits –, où la dé­rive au­to­ri­taire du pré­sident Er­do­gan risque de s’ac­cen­tuer en pre­nant pré­texte de cet étrange coup man­qué. L’Egypte comme la Tur­quie mé­ritent mieux.

Point com­mun entre la Tur­quie et l’Egypte, qui ont vé­cu des coups d’Etat mi­li­taires, les per­dants sont ceux qui prônent la li­ber­té de pa­role, de la presse, le res­pect des mi­no­ri­tés.

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