ÉNER­GIE Com­ment faire bais­ser vos fac­tures

L’as­so­cia­tion consu­mé­riste UFC Que choi­sir en­rôle les can­di­dats au chan­ge­ment de four­nis­seur d’éner­gie do­mes­tique. Car, avec un prix qui s’ef­fondre sur le mar­ché de gros de l’élec­tri­ci­té, les concur­rents d’EDF peuvent dé­sor­mais faire des offres très at­tra

L'Obs - - Le Sommaire - DO­MI­NIQUE NO­RA THO­MAS BAAS

Nous pou­vons chan­ger de four­nis­seur d’élec­tri­ci­té et de gaz de­puis près de dix ans. Nous re­ce­vons ré­gu­liè­re­ment des sol­li­ci­ta­tions en ce sens, et pour­tant, par manque d’in­for­ma­tion ou par ap­pré­hen­sion, une écra­sante ma­jo­ri­té d’entre nous est res­tée fi­dèle aux tra­di­tion­nels EDF et En­gie (ex-GDF Suez). Ce­la pour­rait chan­ger à la ren­trée : les condi­tions éco­no­miques per­mettent en­fin à la concur­rence de faire des offres al­lé­chantes, et l’UFC-Que choi­sir a dé­ci­dé de pous­ser les mé­nages fran­çais à sau­ter le pas.

Le 21 juin, l’as­so­cia­tion consu­mé­riste a lan­cé une cam­pagne d’achat grou­pé d’éner­gie do­mes­tique. Il suf­fit de s’ins­crire d’ici au 21 sep­tembre – gra­tui­te­ment et sans en­ga­ge­ment – sur le site www.choi­si­ren­semble.fr/ ener­gie. Des contrats per­son­na­li­sés d’achat à prix fixe de gaz ou d’élec­tri­ci­té se­ront en­suite pro­po­sés, à l’au­tomne, par les pro­fes­sion­nels les mieux-di­sants, vain­queurs de ces en­chères in­ver­sées.

Pour­quoi cette ini­tia­tive ? « Mal­gré la baisse des prix, l’éner­gie reste une pré­oc­cu­pa­tion ma­jeure des consom­ma­teurs », ex­plique

l’UFC-Que choi­sir. Les fac­tures sont sou­vent dou­lou­reuses : deux mé­nages fran­çais sur trois jugent que leurs dé­penses en gaz na­tu­rel et élec­tri­ci­té re­pré­sentent une part éle­vée de leur bud­get, se­lon le neu­vième ba­ro­mètre du mé­dia­teur na­tio­nal de l’éner­gie, et 9% des mé­nages ont même des di cultés à ré­gler leur note. En juin 2016, la fac­ture an­nuelle moyenne d’un mé­nage « tout-élec­trique » s’élève à 1 405 eu­ros, et pour un foyer chau é au gaz à 1 492 eu­ros. Ce n’est pas la baisse de 0,5% des ta­rifs d’EDF au 1er août qui chan­ge­ra grand-chose.

L’as­so­cia­tion de dé­fense des consom­ma­teurs a dé­jà me­né avec suc­cès des cam­pagnes si­mi­laires pour la seule four­ni­ture de gaz, en 2014 et 2015. Bi­lan : 130 000 per­sonnes ont aban­don­né les ta­rifs ré­gle­men­tés créés du temps de GDF, avec des éco­no­mies al­lant jus­qu’à 15% de leur fac­ture an­nuelle. « Cette an­née, nous avons dé­ci­dé d’in­clure aus­si l’élec­tri­ci­té. Parce que les condi­tions sont réunies pour sus­ci­ter des o res réel­le­ment com­pé­ti­tives. Mais aus­si pour faire prendre conscience à l’en­semble des Fran­çais qu’ils ont dé­sor­mais le choix », ex­plique Cé­dric Mus­so, di­rec­teur de l’ac­tion po­li­tique de l’UFC-Que choi­sir.

DES ÉCO­NO­MIES DE 12% À 15%

En e et, les en­quêtes du mé­dia­teur na­tio­nal de l’éner­gie montrent que moins de deux Fran­çais sur trois savent que le mar­ché du gaz n’est plus un mo­no­pole, et seu­le­ment un sur deux pour ce­lui de l’élec­tri­ci­té! La nou­velle cam­pagne de re­cru­te­ment se pré­sente bien : le 18 juillet, elle a chait dé­jà 162 000 can­di­dats à l’achat grou­pé, un chi re qui pour­rait dou­bler d’ici à sep­tembre. Pour quel es­poir de gain ? « Ac­tuel­le­ment, les o res les plus com­pé­ti­tives sur l’élec­tri­ci­té sont 12% à 15% moins éle­vées que le ta­rif ré­gle­men­té, constate Cé­dric Mus­so. On peut rai­son­na­ble­ment s’at­tendre à des éco­no­mies de cet ordre de gran­deur sur notre en­chère in­ver­sée. » Sur­tout, in­siste-t-il, « le prix n’est pas tout : nous o rons aus­si une cer­taine sé­cu­ri­té ju­ri­dique. Car nous im­po­sons aux four­nis­seurs des condi­tions gé­né­rales de vente, ain­si qu’un ac­com­pa­gne­ment par l’Union fé­dé­rale des Consom­ma­teurs en cas de ré­cla­ma­tion ». Sage pré­cau­tion : une ré­cente en­quête de la Di­rec­tion gé­né­rale de la Concur­rence, de la Consom­ma­tion et de la Ré­pres­sion des Fraudes a re­le­vé 31 clauses li­ti­gieuses dans les contrats d’éner­gie do­mes­tique

des Fran­çais (exo­né­ra­tion de res­pon­sa­bi­li­té, en­trave à l’au­to­re­le­vé du client, frais de re­jet de paie­ment, etc.).

Les grosses so­cié­tés ré­pon­dront sans doute pré­sentes à l’opé­ra­tion « Choi­sir en­semble ». La di­zaine d’autres pe­tits four­nis­seurs na­tio­naux (voir ta­bleau, p. 63) n’en ont pas tous la ca­pa­ci­té, mais les condi­tions de mar­ché sont à pré­sent si at­trayantes qu’on voit sans cesse ap­pa­raître de nou­veaux ac­teurs! « On compte bien par­ti­ci­per à l’en­chère UFC pour dé­mar­rer en trombe », ex­plique Ju­lien Tcher­nia, co­fon­da­teur du der­nier-né, le pe­tit ekWa­teur, qui a ob­te­nu ses li­cences de four­ni­ture de gaz et d’élec­tri­ci­té en fé­vrier der­nier.

DE NOU­VEAUX FOUR­NIS­SEURS

Ins­tal­lée dans un ap­par­te­ment du 9e ar­ron­dis­se­ment pa­ri­sien, la start-up cultive son iden­ti­té éco­lo, avec une oeuvre d’EZK fi­gu­rant une sil­houette en com­bi­nai­son an­ti­nu­cléaire, lé­gen­dée « Ce qui de­vait ar­ri­ver… Are­va ». « On se dé­fi­nit comme un four­nis­seur d’éner­gie col­la­bo­ra­tif, avec une offre d’élec­tri­ci­té 100% re­nou­ve­lable et de gaz na­tu­rel », ex­plique Ju­lien Tcher­nia, qui re­crute de­puis le 11 juillet ses pre­miers tes­teurs et lan­ce­ra son offre grand pu­blic le 13 sep­tembre. En at­ten­dant, la so­cié­té a si­mu­lé pour « l’Obs » son offre pour un ap­par­te­ment pa­ri­sien de cinq per­sonnes, chauf­fé à l’élec­tri­ci­té. Ré­sul­tat : 277 eu­ros d’éco­no­mies sur une fac­ture an­nuelle de 1 860 eu­ros chez EDF.

Gage de sé­rieux, ekWa­teur vient de rem­por­ter un ap­pel d’offres pu­blic d’une va­leur de 4,5 mil­lions d’eu­ros, pour ali­men­ter en élec­tri­ci­té re­nou­ve­lable 54 ser­vices de l’Etat (dont l’Ademe, Mé­téo France, l’INA et la Sor­bonne). Cette so­cié­té qui ne compte que trente col­la­bo­ra­teurs peut-elle vrai­ment prendre des clients à des monstres comme EDF ou En­gie? A la marge sû­re­ment, car ces pe­tits four­nis­seurs al­ter­na­tifs agissent comme des cour­tiers. En outre, la li­bé­ra­li­sa­tion dé­marre à peine : « L’ou­ver­ture du mar­ché de l’élec­tri­ci­té do­mes­tique a été moins ra­pide que cer­tains ne le pen­saient. Si bien qu’EDF contrôle en­core 88% des quelque 28 mil­lions de contrats ré­si­den­tiels », constate Phi­lippe de La­dou­cette, pré­sident de la Com­mis­sion de Ré­gu­la­tion de l’Ener­gie, l’au­to­ri­té ad­mi­nis­tra­tive in­dé­pen­dante char­gée de veiller au bon fonc­tion­ne­ment des mar­chés.

Sur­tout, la conjonc­ture per­met aux out­si­ders de pro­po­ser des prix réel­le­ment at­trayants. « On achète notre élec­tri­ci­té à des prix ef­fon­drés sur le mar­ché de gros, alors que les ta­rifs d’EDF res­tent ab­sur­de­ment éle­vés », ex­plique Ju­lien Tcher­nia. Le mé­ga­watt­heure est en ef­fet pas­sé de 56 eu­ros en 2011… à 27,5 eu­ros au pre­mier tri­mestre 2016 sur le mar­ché au comp­tant Epex. Trois fac­teurs pèsent à la baisse : une moindre de­mande due à l’ato­nie éco­no­mique, la baisse du prix du char­bon consé­cu­tive à la mon­tée en puis­sance du gaz de schiste amé­ri­cain et la pro­duc­tion crois­sante d’élec­tri­ci­té re­nou­ve­lable.

Dans le même temps, le ta­rif ré­gle­men­té de vente, dont le cal­cul re­pose en grande par­tie sur les coûts d’EDF, n’a ces­sé de grim­per (voir en­ca­dré, ci-des­sous). Pis : les abon­nés d’EDF vont

su­bir une sé­rie de rat­tra­pages ré­tro­ac­tifs, afin de com­pen­ser les coups de frein suc­ces­sifs du gou­ver­ne­ment à l’aug­men­ta­tion plus ra­pide des prix. « Com­ment les Fran­çais conti­nuent-ils à avoir confiance en des ta­rifs ré­gle­men­tés qui peuvent aug­men­ter après coup ? » s’in­digne Tcher­nia.

Cet in­gé­nieur té­lé­coms pas­sé par l’Ecole des mines connaît bien le sec­teur : avec son as­so­cié Jo­na­than Mar­tel­li, il a au­pa­ra­vant or­ga­ni­sé la crois­sance fran­çaise du belge Lam­pi­ris, pas­sé de 5 000 comp­teurs en 2013 à 150 000 en 2015. Avec ekWa­teur, les deux en­tre­pre­neurs es­pèrent à pré­sent sé­duire une clien­tèle bo­bo-éco­lo-connec­tée, en se dif­fé­ren­ciant sur le mar­ke­ting, les ap­pli­ca­tions nu­mé­riques et la maî­trise de la consom­ma­tion.

UNE VÉ­RI­TABLE CONCUR­RENCE

Un autre pe­tit nou­veau, Plüm Ener­gie, qui a le­vé de l’ar­gent sur le site par­ti­ci­pa­tif Ulule, dé­mar­re­ra en sep­tembre sur le même cré­neau. Té­mé­raire. Car, en plus des opé­ra­teurs his­to­riques, il lui fau­dra af­fron­ter trois four­nis­seurs al­ter­na­tifs qui ont les moyens de leurs am­bi­tions. D’une part, le pour­voyeur d’élec­tri­ci­té verte Lam­pi­ris vient – au grand dam de ses clients éco­los ! – d’être ra­che­té par To­tal. D’autre part, le pé­tro­lier ita­lien ENI, pré­sent en France dans le sec­teur du gaz, va aus­si se lan­cer dans ce­lui de l’élec­tri­ci­té.

En­fin, après avoir ab­sor­bé Po­weo en 2012, Di­rect Ener­gie, troi­sième four­nis­seur na­tio­nal, ap­puie à fond sur la pé­dale d’ac­cé­lé­ra­teur. « Dans ce mé­tier, on ne peut pas res­ter pe­tit », af­firme son PDG et co­fon­da­teur, Xa­vier Caï­tu­co­li. Pour concur­ren­cer les éner­gé­ti­ciens tra­di­tion­nels avec sa propre pro­duc­tion, le groupe a ache­té une cen­trale à gaz dans l’Al­lier, en construit une autre avec Sie­mens en Bre­tagne, et se por­te­ra can­di­dat au re­nou­vel­le­ment de conces­sions hy­dro­élec­triques.

Di­rect Ener­gie re­vient de loin. La so­cié­té, qui avait per­du plus de 400 mil­lions d’eu­ros en 2010 et 2011, ne doit sa sur­vie qu’à la pa­tience de ses ac­tion­naires : Jacques Vey­rat (35%), Jean-Paul Bize (15%) et Stéphane Cour­bit (11%). Ses vic­toires ré­gle­men­taires, l’ac­qui­si­tion d’une taille cri­tique (plus de 1,6 mil­lion de clients pri­vés et pro­fes­sion­nels) et l’amé­lio­ra­tion de la conjonc­ture lui ont per­mis de dé­pas­ser, l’an der­nier, le mil­liard d’eu­ros de chiffre d’af­faires, avec un ré­sul­tat net de 27 mil­lions. Et d’af­fi­cher à nou­veau 60% de crois­sance au pre­mier tri­mestre.

La plus grande fier­té de Xa­vier Caï­tu­co­li ? Le tro­phée du « ser­vice client de l’an­née 2016 » dé­cer­né par Vi­séo Con­seil, pour la neu­vième fois consé­cu­tive dans sa ca­té­go­rie. Ce n’est pas le cas de tous ses concur­rents : « Le taux de li­tiges est plus éle­vé pour les four­nis­seurs al­ter­na­tifs », constate Jean Gau­bert, le mé­dia­teur na­tio­nal de l’éner­gie. ENI et Lam­pi­ris ont no­tam­ment eu du mal à adap­ter leur sys­tème de fac­tu­ra­tion du gaz à leur crois­sance en 2015. Mais les choses sont, de­puis, ren­trées dans l’ordre.

Heu­reu­se­ment, tout chan­ge­ment de four­nis­seur est ré­ver­sible. Si, d’aven­ture, le contrat que vous avez sous­crit (à prix fixe ou bien in­dexé sur le ta­rif ré­gle­men­té) n’est plus avan­ta­geux, ou si le ser­vice est dé­ce­vant, vous pou­vez à tout mo­ment et sans pé­na­li­té chan­ger d’avis. La pro­cé­dure est simple : « Le nou­veau four­nis­seur se charge de toutes les dé­marches, ex­plique Jean Gau­bert. Au fond, il s’agit d’une simple opé­ra­tion in­for­ma­tique : le comp­teur reste le même, seuls changent la re­la­tion client, l’en­tête et le mon­tant des fac­tures. » L’ou­ver­ture du mar­ché do­mes­tique de l’élec­tri­ci­té pour­rait donc, en quelques an­nées, pas­ser de 12% des mé­nages ac­tuel­le­ment à en­vi­ron 30%, seuil dé­jà at­teint sur le mar­ché pro­fes­sion­nel.

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