ART CONTEM­PO­RAIN La nou­velle vie de châ­teau

A Ver­sailles, mais aus­si à Cham­bord, dans les parcs clas­sés comme dans les cha­pelles bre­tonnes, les ar­tistes contem­po­rains pré­sentent des oeuvres qui sé­duisent ou scan­da­lisent. En­quête

L'Obs - - Le Sommaire - CLAIRE FLEU­RY

Le so­leil avait ren­dez-vous avec l’ar­tiste. Mais à Ver­sailles, ce 21 juin très maus­sade, l’astre a fait faux bond au Da­nois Ola­fur Elias­son. In­vi­té au châ­teau, l’ar­tiste ve­dette avait pour­tant tout cal­cu­lé pour le sol­stice d’été. « Wa­ter­fall », sa cas­cade sur le Grand Ca­nal (une chute d’eau par­tant du som­met d’une grue géante et rac­cor­dée à des pompes ali­men­tées par un groupe élec­tro­gène), de­vait oc­cul­ter le so­leil à mi­di pile, aux yeux des vi­si­teurs de la ga­le­rie des Glaces. Mais les fon­taines du Roi-So­leil « cus­to­mi­sées » par Elias­son n’ont pas éclip­sé le vrai so­leil. Le mau­vais temps a plom­bé le pro­jet du dé­miurge. Idem pour ses ins­tal­la­tions dans les bos­quets de la Co­lon­nade et de l’Etoile, qui ne rendent pas grand-chose sous le cra­chin. Un an après la polémique au­tour des sculp­tures de l’An­glais Anish Ka­poor et les actes de van­da­lisme sur son « Dir­ty Cor­ner » (ap­pe­lé par ses dé­trac­teurs « Va­gin de la Reine »), les cinq belles réa­li­sa­tions géo-aqua­tiques d’Elias­son ne dé­rangent per­sonne. Dans le châ­teau, elles s’in­tègrent très bien dans l’es­pace, au point que les vi­si­teurs peuvent « pas­ser de­vant sans les voir », sou­ligne l’ar­tiste. Ca­the­rine Pé­gard, pré­si­dente du châ­teau de Ver­sailles, peut en­vi­sa­ger l’été sans me­naces sur sa boîte mail ni tags sur les oeuvres. « Ce qui s’est pas­sé l’an der­nier », comme elle le dit pu­di­que­ment, ne de­vrait pas re­com­men­cer.

CRÉER L’ÉVÉ­NE­MENT

Pour les ré­frac­taires à l’art contem­po­rain dans les mo­nu­ments his­to­riques, la carte blanche don­née à Ka­poor n’était pas la pre­mière à faire l’ef­fet d’un chif­fon rouge. En 2008, quinze oeuvres de l’Amé­ri­cain Jeff Koons, dont le fa­meux « Lobs­ter », ho­mard géant en acier po­li sus­pen­du dans le sa­lon de Mars, en avaient ré­vul­sé quelques-uns, avaient dé­plu à cer­tains et amu­sé les autres. Nul en tout cas n’était res­té in­dif­fé­rent. Re­be­lote en 2010 avec la carte blanche don­née au Ja­po­nais Ta­ka­shi Mu­ra­ka­mi, ar­tiste pop et kitsch, bien co­té lui aus­si sur le mar­ché de l’art. Mais, quand Ca­the­rine Pé­gard, conseillère po­li­tique de Ni­co­las Sar­ko­zy à l’Ely­sée, est pro­pul­sée à la tête de Ver­sailles en 2011, le temps de ces ex­po­si­tions lan­cées par son pré­dé­ces­seur, Jean-Jacques

Ailla­gon, semble comp­té. L’an­cien mi­nistre de la Culture de Jacques Chi­rac avait dé­pous­sié­ré (ou dé­fi­gu­ré, c’est se­lon) le châ­teau. Pé­gard, elle, en­ten­dait pri­vi­lé­gier son as­pect pa­tri­mo­nial. Fi­ni la pro­vo­ca­tion. En 2012, pour sa pre­mière carte blanche, qu’elle ac­corde à la Por­tu­gaise Joa­na Vas­con­ce­los, elle re­fuse l’ins­tal­la­tion d’« A Noi­va » (« la ma­riée »), grand lustre confec­tion­né en tam­pons pé­rio­diques. L’ar­tiste dé­nonce alors la cen­sure d’une oeuvre fé­mi­niste pré­sen­tée sans pro­blème à la Bien­nale de Ve­nise en 2005. L’an­née sui­vante, la pré­si­dente en­té­rine fi­na­le­ment les cartes blanches, mais en choi­sis­sant des ar­tistes plus sobres. En 2013, elle in­vite l’Ita­lien Giu­seppe Pe­none, fi­gure ma­jeure de l’Arte po­ve­ra (« art pauvre »), dont les oeuvres éco­lo­giques et poé­tiques se ma­rient très bien avec les par­terres pré­cieux et les fon­taines luxu­riantes des jar­dins à la fran­çaise. De même que les sculp­tures mi­ni­ma­listes du Co­réen Lee Ufan en 2014.

La pru­dente Ca­the­rine Pé­gard n’avait pas vu ve­nir le violent orage sus­ci­té par Anish Ka­poor. Les ré­ac­tion­naires et les roya­listes voient rouge. Ils ne sont pas les seuls. « A Ver­sailles, les plus hos­tiles à l’art contem­po­rain sont les se­niors, no­tam­ment étran­gers. Ils viennent pour faire un voyage dans le temps, et brus­que­ment l’art contem­po­rain les ra­mène à notre époque, constate Jacques Le Roux, di­rec­teur de l’agence de confé­ren­ciers en his­toire de l’art Point Pa­role. Ils es­timent qu’on les prend en otage. La mé­dia­tion est alors pri­mor­diale, il faut ex­pli­quer le pro­jet de l’ar­tiste et dia­lo­guer. A Ver­sailles, c’est par­fois com­pli­qué : pour cer­tains vi­si­teurs, c’est comme si l’on tou­chait à la gran­deur de la France. » Le jeu en vaut-il la chan­delle? Dans un mo­nu­ment in­con­tour­nable, où 75 % des vi­si­teurs sont étran­gers, pour­quoi ris­quer des psy­cho­drames ? « Ver­sailles n’est pas un mu­sée, c’est un châ­teau qui conti­nue à vivre, jus­ti­fie sa pré­si­dente. Le pa­tri­moine est une créa­tion qui a du­ré, il ne peut donc être dé­lié de la créa­tion contem­po­raine. Et puis ces ex­po­si­tions ap­portent une nou­velle fa­çon de voir le mo­nu­ment et at­tirent un pu­blic qui peut-être ne vien­drait pas à Ver­sailles. » Im­pos­sible ce­pen­dant de quan­ti­fier ce pu­blic. « L’ac­cès aux oeuvres est com­pris dans le prix de la vi­site du châ­teau ou est en ac­cès libre dans le parc. »

Mon­ter de telles ex­po­si­tions, c’est donc sur­tout créer l’évé­ne­ment. « A New York, d’où je re­viens, pour­suit Ca­the­rine Pé­gard, tout le monde m’a de­man­dé ce qu’Elias­son al­lait faire. Et, lors du Fo­rum cultu­rel si­no-fran­çais, à Pé­kin, les Chi­nois n’ar­rê­taient pas de m’en par­ler ! Ils sont fa­nas de luxe et d’art contem­po­rain. Les Ja­po­nais, eux, n’ont d’yeux que pour Ma­rie-An­toi­nette. » Luxe et art contem­po­rain ? Cette an­née, le groupe LVMH est d’ailleurs mé­cène de la carte blanche, ce­ci ex­pli­quant peut-être ce­la… Les deux uni­vers sont a prio­ri in­com­pa­tibles, la fonc­tion de l’art étant de ques­tion­ner ou de ré­in­ven­ter la vie et le monde, et celle du luxe, d’en pro­fi­ter. Ils n’ont pour­tant ja­mais été aus­si in­times. « Grâce au mé­cé­nat d’en­tre­prise, 6000 en­fants de centres aé­rés vont ve­nir à Ver­sailles », plaide la pré­si­dente. En ces temps de ri­gueur bud­gé­taire, il faut bien trou­ver des res­sources… Mais tout n’est pas seu­le­ment ques­tion d’ar­gent. « On ne peut plus par­ler de pa­tri­moine de la même fa­çon qu’au­tre­fois. Les pro­fes­seurs disent que leurs élèves s’ap­pro­prient plus fa­ci­le­ment Ver­sailles à tra­vers l’art contem­po­rain. » Jacques Le Roux fait le même constat que Ca­the­rine Pé­gard : « Les jeunes trouvent ça cool et font des sel­fies de­vant les oeuvres. Ils ont une culture vi­suelle très va­riée. Les no­tions d’hy­bri­da­tion et de mé­lange de genres leur sont na­tu­relles. » Car ils sont nés dans un monde où l’art contem­po­rain était dé­jà sor­ti des ga­le­ries.

Le mariage de l’art contem­po­rain et des lieux pa­tri­mo­niaux a connu pour­tant une his­toire agi­tée. L’ins­tal­la­tion pé­renne « les Deux Pla­teaux », de Da­niel Bu­ren, inau­gu­rée en 1986 dans la cour d’hon­neur du Pa­lais-Royal, en marque la pre­mière étape. Les co­lonnes de Bu­ren, comme on les ap­pelle dès le dé­but du chan­tier, dé­clenchent le pire psy­cho­drame po­li­ti­co-cultu­rel du siècle. Pour­tant, au­pa­ra­vant, la cour était un par­king… Le crime de lèse-mo­nu­ment est à nou­veau com­mis en 1989 avec la py­ra­mide du Louvre, conçue par l’ar­chi­tecte amé­ri­cain d’ori­gine chi­noise Ieoh Ming Pei. Mais le pu­blic, cette fois, adhère. Fer de lance des « an­ti », « le Fi­ga­ro » y or­ga­ni­se­ra même quelques an­nées plus tard la soi­rée d’an­ni­ver­saire de

son « Ma­ga­zine ». Au­jourd’hui, dans les bou­tiques du mu­sée, les ma­gnets « Py­ra­mide » (15,60 eu­ros) se vendent aus­si bien que les mugs « Jo­conde » (12 eu­ros). En­fin, des ar­tistes contem­po­rains sont ré­gu­liè­re­ment in­vi­tés au Louvre. Les po­lé­miques, comme celles de 2008 lors de l’ins­tal­la­tion dans la salle Ru­bens de l’oeuvre mo­nu­men­tale de Jan Fabre in­ti­tu­lée « Au­to­por­trait en plus grand ver de terre du monde » ou de 2012 au­tour des co­chons de Wim Del­voye pla­cés dans les sa­lons Na­po­léon III, mettent un peu de peps dans la vie du mu­sée et font (re)ve­nir au Louvre, comme à Ver­sailles, les ha­bi­tués de la Fiac et les bran­chés qui ra olent des sor­ties « ar­ty ».

“WHITE CUBES” DANS LES CHA­PELLES

En de­hors de Pa­ris, les ini­tia­tives viennent d’abord d’ama­teurs lo­caux. En 1991, le maire d’un vil­lage près de Pon­ti­vy, dans le Mor­bi­han, convainc les élus du coin d’ac­cueillir pen­dant l’été des ar­tistes dans les cha­pelles qu’ils sont char­gés d’en­tre­te­nir. Vingt-cinq ans plus tard, « l’Art dans les cha­pelles » draine 100 000 vi­si­teurs qui pro­fitent de la ma­ni­fes­ta­tion pour dé­cou­vrir les tré­sors ca­chés de la ré­gion. Quant au pe­tit monde de l’art – col­lec­tion­neurs, ga­le­ristes, etc. –, il ap­pré­cie les vi­rées cham­pêtres. Les in­ter­ve­nants ne sont pas des stars comme à Ver­sailles, mais des ar­tistes so­lides sé­lec­tion­nés de­puis six ans par le cri­tique d’art Ka­rim Ghad­dab. Seule res­tric­tion : res­pec­ter la charte qui lie « l’Art dans les cha­pelles » à l’évê­ché. « Pas de por­no ni de vio­lence ou de blas­phème ex­pli­cite », ré­sume-t-il. Dans la cha­pelle Sainte-Noyale, du nom d’une jeune fille dé­ca­pi­tée, la sub­tile Ma­ry­lène Ne­gro a conçu des ins­tal­la­tions so­nores et vi­déo qui re­tracent les der­niers jours de sa courte vie. « J’ai vou­lu ré­ac­tua­li­ser cette sainte, la ra­me­ner à nous », ra­conte-t-elle. Et Ka­rim Ghad­dab : « Les ar­tistes sont ha­bi­tués aux “white cubes”, des es­paces qui leur sont ré­ser­vés. Ici, ils se confrontent à des lieux très char­gés. Ils ne doivent pas leur im­po­ser leur tra­vail, mais dia­lo­guer avec eux. » Pour ex­pli­quer leurs oeuvres, des mé­dia­teurs sont pré­sents dans les cha­pelles.

De­puis vingt ans, Pa­tri­cia Lai­gneau, for­mée à l’Ecole du Louvre, et son ma­ri pré­sentent leur col­lec­tion d’art contem­po­rain dans leur châ­teau du Ri­vau, en Tou­raine, ou­vert six mois par an au pu­blic. Un pot de Jean-Pierre Ray­naud dans le parc, des por­traits de Va­lé­rie Be­lin, une huile de Laurent Gras­so à cô­té de la che­mi­née et, chaque été, une ex­po­si­tion thé­ma­tique. Cette an­née, les « Fan­tômes et ap­pa­ri­tions » sont à l’hon­neur, l’oc­ca­sion de réunir dans la pe­tite for­te­resse et ses jar­dins les oeuvres d’une tren­taine d’ar­tistes, par­mi les­quels Jean-Mi­chel Otho­niel, Pierre Ar­dou­vin et Eva­riste Ri­cher.

Les ini­tia­tives ont es­sai­mé. En 1998, la com­mune de Car­ros, dans les Alpes-Ma­ri­times, ra­chète et ré­ha­bi­lite son châ­teau mé­dié­val et le trans­forme en centre d’art. Un choix fré­quem­ment re­te­nu par nombre d’élus lo­caux. Do­na­tions d’ar­tistes et de col­lec­tion­neurs, achats, com­mandes et fonds d’ate­lier ali­mentent ces nou­velles col­lec­tions, sou­vent hé­té­ro­clites, par­fois pas­sion­nantes, à l’image de celle du châ­teau dé­par­te­men­tal de Ro­che­chouart, dans la Haute-Vienne : on peut y dé­cou­vrir les oeuvres d’An­nette Mes­sa­ger, Bruce Nau­man, Tho­mas Schütte, ain­si que les ar­chives du da­daïste Raoul Haus­mann. De­puis 2008, le Do­maine de Chau­mont-sur-Loire, hier pro­prié­té de Ca­the­rine de Mé­di­cis, au­jourd’hui Centre d’arts et de na­ture de la ré­gion Centre, monte des ex­po­si­tions dans le châ­teau et dans le parc. Il com­mande éga­le­ment des oeuvres pé­rennes (Anne et Pa­trick Poi­rier, Vincent Bar­ré, Jan­nis Kou­nel­lis) et fa­vo­rise les pro­jets « trans­genres » : sculp­ture et bo­ta­nique, pho­to et étho­lo­gie… De­puis 2011, le do­maine de Cham­bord ac­cueille quant à lui des ar­tistes en ré­si­dence. L’an der­nier, Guillaume Bruère a li­vré une dé­coi ante ga­le­rie de por­traits, mais sans gê­ner la vi­site pa­tri­mo­niale. En­fin, de­puis 2012, le Centre des mo­nu­ments na­tio­naux (CMN), qui gère et en­tre­tient cent mo­nu­ments en France (7 ren­tables, dont le MontSaint-Mi­chel et l’Arc de Triomphe, et 93 qui ne le sont pas), mul­ti­plie les évé­ne­ments au­tour de l’art contem­po­rain et de la pho­to­gra­phie. « C’est de­ve­nu notre marque de fa­brique », ex­plique son pré­sident, Phi­lippe Bé­la­val, dans son bu­reau de l’hô­tel de Sul­ly, à Pa­ris. La stra­té­gie reste ce­pen­dant au ser­vice du lieu. En 2014, il choi­sit JR pour une ins­tal­la­tion mo­nu­men­tale sur les bâches du chan­tier du Pan­théon. D’un bâ­ti­ment en tra­vaux le pho­to­graphe fait une oeuvre d’art, tan­dis que Xa­vier Veil­han in­ves­tit l’ab­baye de Clu­ny, en Saône-et-Loire, avec son po­dium jaune ci­tron, « le Ba­ron de Tri­que­ti ». La même an­née, cet ar­tiste, qui re­pré­sen­te­ra la France à la Bien­nale de Ve­nise de 2017, signe la re­con­fi­gu­ra­tion du châ­teau de Ren­tilly, bâ­ti­ment du

e siècle et pro­prié­té de la com­mu­nau­té d’ag­glo­mé­ra­tion de Marne et Gon­doire, « à faible va­leur ar­chi­tec­tu­rale » (se­lon son site), en centre d’art contem­po­rain. Quant à l’ab­baye de Mont­ma­jour, près d’Arles, su­perbe édi­fice dé­sa­cra­li­sé, elle connaît une deuxième vie en 2013 quand Bé­la­val donne carte blanche à Ch­ris­tian La­croix. Par­mi les ar­tistes que le cou­tu­rier ori­gi­naire d’Arles ex­pose, il y a le peintre Gé­rard Tra­quan­di. Bé­la­val, sé­duit par son tra­vail, lui donne alors carte blanche pour 2016. Très ins­pi­ré, Tra­quan­di a réuni des oeuvres de Jean-Pierre Ber­trand, Giovanni An­sel­mo, Hel­mut Fe­derle ou Hil­ma af Klint, mais aus­si des pièces mé­dié­vales du Mu­sée de Clu­ny. L’ab­baye de Mont­ma­jour n’a ja­mais été si contem­po­raine. « Ola­fur Elias­son », châ­teau de Ver­sailles, jus­qu’au 30 oc­tobre.

« Your Sense of Uni­ty », une ins­tal­la­tion d’Ola­fur Elias­son pré­sen­tée au châ­teau de Ver­sailles de­puis le 7 juin.

« Au­to­por­trait en plus grand ver de terre du monde » de Jan Fabre, Mu­sée du Louvre, 2008.

« Pour Mont­ma­jour I », de Gé­rard Tra­quan­di.

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