« Com­ment “vivre avec” », par Frédéric Worms, phi­lo­sophe

Pour le phi­lo­sophe Frédéric Worms, « vivre avec » la me­nace ter­ro­riste, ce n’est ni du fa­ta­lisme, ni de l’op­ti­misme béat. C’est af­fron­ter plu­sieurs ordres de me­naces par au­tant de gestes de ré­sis­tance

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Quinze ans ou presque après le 11 sep­tembre 2001, voi­ci en­core un vé­hi­cule dé­tour­né qui dé­truit et cherche à dé­truire une ville et des vies, des corps et la ci­té. Dès le 11-Sep­tembre, cer­tains n’avaient-ils pas sen­ti un bas­cu­le­ment et an­non­cé des ré­pé­ti­tions? Il y en a eu. Par­tout. Et en France, de­puis dix-huit mois, plus d’un ter­rible at­ten­tat. Etrange ré­pé­ti­tion, qui semble de­ve­nue notre condi­tion. Avec la­quelle nous de­vons ap­prendre à vivre.

Mais il faut faire at­ten­tion. Il ne faut pas se trom­per sur le sens de ce « vivre avec », qui peut être trom­peur, et tra­gique, et ag­gra­ver en­core la vio­lence. Il se­ra trom­peur, ce « vivre avec », si l’on y voit un fa­ta­lisme fon­dé sur une confu­sion. C’est ain­si. Ce se­ra ain­si. Non. Car il n’y a pas de fa­ta­li­té et chaque ir­rup­tion non seu­le­ment se dis­tin­gue­ra des autres, mais sus­ci­te­ra un re­fus tou­jours aus­si ab­so­lu. Au risque, si­non, d’une dé­faite to­tale. Mais alors ce re­fus, ce re­bond, ne donnent-ils pas un autre sens au « vivre avec » ? Oui. Certes. Mais, là aus­si, il ne faut pas s’y trom­per. Le « vivre avec » se­ra aus­si trom­peur si l’on y voit l’op­ti­misme d’une « ré­si­lience » qui se­rait à coup sûr une ré­sur­rec­tion. Elle existe, ou plu­tôt elle peut exis­ter, mais elle n’est ja­mais ga­ran­tie. Elle a des condi­tions (y com­pris pour les vic­times, et leurs proches). Or, pour com­prendre à quelle condi­tion cette ré­si­lience, ce re­vivre sont pos­sibles, il faut creu­ser en­core ce que la ré­pé­ti­tion et cet autre re­vivre (né­ga­tif ), peuvent avoir de tra­gique.

Car la ré­pé­ti­tion des at­ten­tats est plus grave en­core que la suc­ces­sion d’événe- ments tra­giques, mais iso­lés, comme si rien ne bouillon­nait entre eux, ne me­na­çait en per­ma­nence. En France comme par­tout, cette ré­pé­ti­tion com­mence à chan­ger le sens du pré­sent, à faire époque. A chaque at­ten­tat, c’est le bouillon­ne­ment des ex­trêmes qui me­nace plus for­te­ment en­core. On ne le sent pas for­cé­ment. L’émo­tion semble éclip­ser l’idéo­lo­gie, la dou­leur masque les haines, qui l’ins­tru­men­ta­lisent. Mais ils sont là, la han­tise et le soup­çon en­tre­te­nus, qui dé­mul­ti­plient la peur et la co­lère lé­gi­times.

Il faut en avoir conscience pour com­prendre l’exi­gence d’un « vivre avec ». Ce ne se­ra pas seu­le­ment une ré­si­lience mé­ca­nique (le terme vient de la phy­sique des ma­té­riaux) ni psy­cho­lo­gique. Mais une ré­sis­tance dé­mo­cra­tique. Non seu­le­ment face à l’évé­ne­ment, mais entre les évé­ne­ments. Tout se passe comme si, mal­gré la ré­pé­ti­tion, nous consi­dé­rions en­core ces évé­ne­ments comme des faits iso­lés. Comme des « crises ». Mais ils sont le signe, dans leur ré­pé­ti­tion, de quelque chose de plus pro­fond. Des « crises », peut-être, mais dans un mal qui de­vient « chro­nique ». Non pas des ac­cès de fièvre qui pas­se­ront avant un re­tour à la nor­male. Mais des signes d’un autre mal « avec » le­quel on peut vivre, à condi­tion de lut­ter contre lui, aus­si.

« Vivre avec », ce n’est pas fa­ta­lisme ou op­ti­misme bruts, c’est af­fron­ter plu­sieurs ordres de me­naces par au­tant de gestes de ré­sis­tance. Les at­ten­tats ap­pellent des actes. Mais les dis­cours qui sus­citent ces at­ten­tats exigent des mots. Chaque jour, sur chaque ter­rain. Et les dis­cours qui pré­tendent ré­pondre à la haine mais en l’imi­tant, en l’ag­gra­vant, dans une sur­en­chère qui ne cesse de croître, il faut lut­ter contre eux aus­si, chaque ma­tin, chaque fois qu’on les en­tend (et par­fois en soi, pe­tite voix ma­ligne mais sur­tout sur les tré­teaux et les pla­teaux, « dé­com­plexée », et pas seu­le­ment par Trump). Donc, ne confon­dons pas. Pas de fa­ta­lisme ou d’op­ti­misme simples, qui confondent tout. Ne pas se conten­ter d’une seule ré­ponse, dans un seul ordre, même si elle est vi­tale.

Vivre ou re­vivre avec, c’est ré­sis­ter dans plus d’un ordre, dans tous les ordres. Face à l’agres­sion, par la dé­fense lé­gi­time. Face au dis­cours, par le dis­cours. Face aux pa­roles qui poussent à l’acte (de des­truc­tion), par des actes qui font re­naître la pa­role (et la créa­tion). Face aux rup­tures dans le temps long, par la construc­tion dans le temps long. De l’évé­ne­ment, jus­qu’à l’édu­ca­tion, à la jus­tice et au soin. Cha­cun, cha­cune, dans son ordre. Tout semble vi­sé et at­teint pêle-mêle par des avions, des ca­mions, des ex­plo­sions. Ré­sis­ter, ce n’est pas seu­le­ment em­pê­cher ces ex­plo­sions, mais em­pê­cher cette confu­sion.

Vivre avec, on le sait dé­sor­mais, c’est d’abord vivre contre ce qui nous em­pêche de vivre avec, c’est-à-dire en­semble. Une lutte sur plu­sieurs fronts, où tout compte. L’ai­gu, comme le chro­nique. Les actes et les mots. Dans tous les ordres. Comme le di­sait Ca­mus : « Rien n’est in­utile. »

FRÉDÉRIC WORMS Phi­lo­sophe, membre du Co­mi­té consul­ta­tif na­tio­nal d’Ethique, di­rec­teur ad­joint de l’ENS, spé­cia­liste de Berg­son, il a no­tam­ment pu­blié « Re­vivre. Éprou­ver nos bles­sures et nos res­sources » (Flam­ma­rion).

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