La ra­di­ca­li­sa­tion d’un psy­cho­pathe

A Nice, “l’Obs” a re­trou­vé les té­moins du par­cours de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel. Le tueur de masse, adou­bé par l’Etat is­la­mique, s’était jusque-là fait re­mar­quer en ter­ro­ri­sant femme, en­fants et en­tou­rage, mais son bas­cu­le­ment est pas­sé in­aper­çu

L'Obs - - Le Sommaire - MA­RIE VATON ET ELSA VIGOUREUX ENVOYÉES SPÉ­CIALES À NICE ET VIOLETTE LAZARD

Content de lui. Comme en­ivré avant de pas­ser à l’acte. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel a pris soin d’im­mor­ta­li­ser son sou­rire deux heures avant de com­mettre son mas­sacre. Sur la pro­me­nade des An­glais, entre tou­ristes, Ni­çois et ba­dauds, il s’est pris en pho­to avec son té­lé­phone por­table. Vi­sage ra­dieux, ap­pa­rence heu­reuse. Il a en­voyé deux cli­chés sou­ve­nirs de « la fête » à son pe­tit frère, Ja­beur, en Tu­ni­sie. C’était le 14 juillet, fa­milles et en­fants rem­plis­saient dou­ce­ment la cé­lèbre ave­nue lon­geant le bord de mer pour as­sis­ter au feu d’ar­ti­fice pro­gram­mé à 22 heures. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel a at­ten­du que les vi­sages se tournent vers le ciel, que les re­gards s’aban­donnent dans l’éclat co­lo­ré du bou­quet fi­nal. Les spec­ta­teurs étaient vul­né­rables, c’était le mo­ment d’écra­ser les sou­rires. Droit de­vant, la foule, noire et com­pacte, s’of­frait à lui. Au vo­lant de son ca­mion blanc, dans la puis­sance d’une ac­cé­lé­ra- tion, il a re­gar­dé vo­ler les corps, zig­za­gué, tra­qué la masse. Bi­lan de la tue­rie : 84 morts, dont 10 en­fants et ado­les­cents, 19 per­sonnes au pro­nos­tic vi­tal en­ga­gé, 202 bles­sés. Une at­taque aus­si in­vrai­sem­blable que ter­rible pour la ville de Nice, un at­ten­tat re­ven­di­qué par Daech qua­ran­te­huit heures plus tard. Un de plus. L’hor­reur de­ve­nue ba­nale.

Le nom de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel fait le tour du monde au­jourd’hui. Avant, il n’était rien. Si ce n’est un lo­ser pa­thé­tique et sa­dique. Mais mé­ga­lo­mane. Dans un ul­time dé­lire de toute-puis­sance, il a feint de don­ner un sens à son exis­tence en l’ache­vant dans le sang des autres. Il a ma­quillé sa haine en cause, col­lé le la­bel « Daech » à sa bou­che­rie. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel est tueur de masse et ter­ro­riste à la fois. Il a sui­vi à la lettre le mode d’ac­tion prô­né par le porte-pa­role of­fi­ciel de l’or­ga­ni­sa­tion dji­ha­diste Etat is­la­mique (voir en­ca­dré). La ra­di­ca­li­sa­tion de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel est là, dans cette in­jonc­tion pousse-au-crime, dans cette cou­ver­ture que Daech offre à tous les désaxés prêts au pire. Les en­quê­teurs n’ont rien vu ve­nir. Pas de fiche S. Au­cune proxi­mi­té avé­rée avec une quel­conque mou­vance chez les sa­la­fistes, pour­tant très pré­sents à Nice.

Dans ses contacts, les en­quê­teurs ont bien trou­vé des liens avec des per­sonnes sur­veillées pour leur ra­di­ca­li­sa­tion, mais ils sont an­ciens et s’ex­pli­que­raient da­van­tage par la proxi­mi­té géo­gra­phique que par l’ap­par­te­nance à une fi­lière. « On cherche le fil à ti­rer dans cette pe­lote, mais pour l’ins­tant il n’y en a pas », té­moigne

une source proche du dos­sier. Qui a « re­cru­té » le tueur de Nice ? Per­sonne. L’homme semble s’être ra­di­ca­li­sé tout seul, via in­ter­net, par le vi­sion­nage de vi­déos ul­tra­vio­lentes dont cer­taines de dé­ca­pi­ta­tions. Quelques jours avant de pas­ser à l’acte, il com­mence à évo­quer Daech de­vant l’un de ses amis et s’in­digne que « l’EI » ne puisse « pré­tendre à un ter­ri­toire ». Huit jours avant, il se laisse pous­ser la barbe. Cet homme qui n’a ja­mais res­pec­té le moindre pré­cepte de la re­li­gion mu­sul­mane ex­plique que cet acte à une si­gni­fi­ca­tion re­li­gieuse. En­ten­du par les en­quê­teurs, un proche de La­houaiej Bouh­lel qui a as­sis­té à cette trans­for­ma­tion dit ne pas s’en être in­quié­té outre me­sure. Il sa­vait que tout ne tour­nait pas bien rond dans la tête de son ami, et a pris sa fas­ci­na­tion su­bite pour Daech pour une nou­velle to­cade, une de plus, qui pas­se­rait comme les autres. Dans ses af­faires per­son­nelles, sur son or­di­na­teur, les en­quê­teurs ont re­trou­vé la trace de re­cherches concer­nant les tue­ries de Dal­las et d’Or­lan­do, et le double meurtre de po­li­ciers de Ma­gnan­ville. Mais pas de tes­ta­ment ni de signe d’al­lé­geance à l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique ou à son ca­life au­to­pro­cla­mé.

De mu­sul­man, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel n’avait que le pré­nom. A la pe­tite mos­quée de Nice nord, dans le quar­tier où il a vé­cu avec femme et en­fants, on n’a ja­mais vu ce gar­çon ; « ce qu’il a fait n’a rien à voir avec la re­li­gion, c’est un acte de fo­lie », dit l’un des fi­dèles. Sa propre fa­mille elle-même peine à y croire. « Je ne peux pas pen­ser que mon frère est l’au­teur d’une telle tue­rie, confie son pe­tit frère Ja­beur, 20 ans, en Tu­ni­sie… Il était comme un Fran­çais, je vous as­sure que l’is­lam n’était pas sa pré­oc­cu­pa­tion prin­ci­pale. Mon frère man­geait du porc, bu­vait de l’al­cool, et n’a ja­mais fait le ra­ma­dan. » Un té­moi­gnage qui confirme tous les autres, à Nice. Du bou­le­vard Hen­ri-Sap­pia à la route de Tu­rin, où La­houaiej Bouh­lel a vé­cu, ceux qui l’ont croi­sé font la même des­crip­tion du tueur : un « gars à vé­lo », so­li­taire, qui di­sait à peine bon­jour dans l’as­cen­seur ou l’es­ca­lier, ta­ci­turne. Chauf­feur-li­vreur. Fu­meur de joints. Dan­seur de sal­sa. Un pro­fil qui est loin des cli­chés vé­hi­cu­lés jusque-là sur les « com­bat­tants » ou les « sol­dats du ca­li­fat » re­cru­tés par Daech. Ou qui confirme qu’il n’y en a fi­na­le­ment au­cun. Que toute vel­léi­té cri­mi­nelle sied à l’am­bi­tion ter­ro­riste de l’or­ga­ni­sa­tion.

Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel est né en jan­vier 1985 à M’sa­ken, en Tu­ni­sie, dans la ré­gion de Sousse. Non loin de l’en­droit où, en juin 2015, un ti­reur fou a as­sas­si­né sur la plage d’El-Kan­taoui 39 per­sonnes à la ka­lach­ni­kov, dont de nom­breux tou­ristes. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel est le deuxième en­fant d’une fra­trie qui en compte neuf. Une mère au foyer, un père com­mer­çant, pro­prié­taire d’une grande écu­rie et d’un éle­vage de vaches lai­tières. Son pe­tit frère Ja­beur as­sure que tout le monde a gran­di « dans le confort ; on est plu­tôt une fa­mille riche vu de chez nous ». Tous les étés, les en­fants voient l’el­do­ra­do

“On a toutes cap­té as­sez vite que c’était un mec pas net, le genre de per­sonne à fuir.” ISA

fran­çais en mi­roir, avec « le re­tour au bled » de ceux qui sont al­lés cher­cher « la réus­site » de l’autre cô­té de la Mé­di­ter­ra­née. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel était un « bon élève, plu­tôt in­tel­li­gent, qui a au moins un bac+4 », sou­tient Ma­j­di, une connais­sance de la fa­mille. « Il a sui­vi des études d’in­gé­nie­rie, pré­cise Ja­beur. Mais il n’en a rien fait. » Ses pa­rents lui avaient or­ga­ni­sé un ave­nir, « un mariage ar­ran­gé avec sa cou­sine, Ha­jer, qui vi­vait en France ». Mais en 2000, il a eu des pro­blèmes. Son père ra­conte qu’il « de­ve­nait co­lé­rique, il criait, il cas­sait tout ce qu’il trou­vait de­vant lui ». Lui évoque une « dé­pres­sion » alors que son fils avait même ten­té de le sé­ques­trer. Mais le diag­nos­tic d’un psy­chiatre de Sousse est plus sé­vère. Il lui pres­crit de l’Hal­dol, mé­di­ca­ment neu­ro­lep­tique des­ti­né à soi­gner les états psy­cho­tiques chro­niques et ai­gus, avec dé­lires pa­ra­noïaques. Trois ans plus tard, en 2008, c’est le dé­part pour la France. La­houaiej Bouh­lel s’ins­talle avec sa femme au dou­zième étage de l’im­meuble Bre­tagne, bou­le­vard Hen­ri-Sap­pia, dans le nord de Nice. Sa femme, ori­gi­naire du quar­tier, « lui a tout don­né, trois en­fants, le confort, un ap­par­te­ment, du bou­lot… », font re­mar­quer à l’en­trée du bâ­ti­ment deux jeunes hommes qui la connaissent bien. Elle lui avait aus­si per­mis d’ob­te­nir, en 2009, un titre de sé­jour. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel a tra­vaillé quelque temps dans un hô­tel, « il était va­let de chambre avec un de nos co­pains », ra­conte un ha­bi­tant du quar­tier.

Mais la fa­çade so­ciale ain­si bâ­tie de Mon­sieur Tout-le-Monde n’a pas ré­sis­té. Der­rière, il y avait l’autre, dés­équi­li­bré, à ten­dance per­verse, do­mi­né par ses pul­sions. Ceux qui l’ont croi­sé sont una­nimes : La­houaiej Bouh­lel était bi­zarre, agres­sif, il « ta­pait sa femme », l’hu­mi­liait. A un voi­sin de pa­lier, il vou­lait faire consta­ter qu’elle ne fai­sait pas la vais­selle. Et, il y a six ans, il y a eu « l’al­ter­ca­tion », dont plu­sieurs ha­bi­tants ont été té­moins. Pris d’un coup de fo­lie, il avait dé­fé­qué sur le lit de sa fille, « la­cé­ré une pe­luche de ses en­fants à coups de cou­teau » en en vi­dant le conte­nu, et me­na­çait de se je­ter sur sa femme. Ce n’était pas la pre­mière fois qu’Ha­jer des­cen­dait dans la rue pour ap­pe­ler au se­cours, de­man­der qu’on les sé­pare, qu’on calme les fu­reurs de ce conjoint abu­sif. Son avo­cat Jean-Yves Ga­ri­no évoque des vio­lences ré­pé­tées, du har­cè­le­ment, des plaintes, un di­vorce en ins­tance. Ha­jer a réus­si à le pous­ser hors du do­mi­cile conju­gal, voi­là dix-huit mois. Ce qui a mis La­houaiej Bouh­lel en rage. A son cou­sin comme à des col­lègues, il ré­pé­tait qu’ils en­ten­draient par­ler de lui. Le tri­bu­nal cor­rec­tion­nel de Nice l’a condam­né en mars der­nier à six mois de sur­sis pour vio­lences vo­lon­taires com­mises avec arme. Deux mois plus tôt, pour une queue de pois­son, « il est des­cen­du de son vé­hi­cule avec un bout de bois pour co­gner un au­to­mo­bi­liste qui a éco­pé d’une in­ter­rup­tion tem­po­raire de tra­vail in­fé­rieure à huit jours », ra­conte son avo­cat Co­ren­tin De­lo­bel, qui se sou­vient d’un client « bour­rin, dé­lin­quant, im­pul­sif ».

Ins­tal­lé route de Tu­rin, dans un pe­tit im­meuble de quatre étages, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel était libre. Il s’est oc­cu­pé de lui. Lui qui était « ob­sé­dé » par son ap­pa­rence phy­sique de­puis son en­fance s’est je­té dans le sport et les ana­bo­li­sants. Sel­fies à go­go. Le pré­da­teur s’est mis en chasse. Hommes, femmes… Jeunes ou vieux, qu’im­porte. L’ap­pé­tit sexuel de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel n’avait pas de li­mite. Les en­quê­teurs ont au­di-

tion­né un homme de 73 ans, pré­sen­té comme son prin­ci­pal amant. Il était en quête de proies. Fin 2014, Isa (1), 33 ans, a re­çu un mes­sage sur Fa­ce­book d’un dan­seur de sal­sa ano­nyme : « Il m’a écrit m’avoir vue à la sal­sa ven­dre­di der­nier, il di­sait que je dan­sais bien et que j’avais un beau corps, avec des al­lu­sions sexuelles », rap­porte-t-elle. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel se ca­chait der­rière un pro­fil ano­nyme, mais, par re­cou­pe­ments, la jeune femme a com­pris. Le « dra­gueur lourd » fré­quen­tait les mêmes soi­rées sal­sa qu’elle, aux Stu­dios de la Vic­to­rine. « J’étais pas la seule à qui il avait fait des avances de ce genre via des ré­seaux so­ciaux. Mais le plus étrange, c’est que lors­qu’on le croi­sait en­suite vrai­ment il ne nous par­lait ja­mais et res­tait à l’écart en ma­tant. » Elle se sou­vient qu’il l’a in­vi­tée une fois à dan­ser : « C’était af­freux : plu­tôt mau­vais dan­seur, il avait sur­tout un re­gard fou, des gestes brusques, il avait l’air très mal­sain. » Ses co­pines ont eu la même im­pres­sion qu’elle. « On a toutes cap­té as­sez vite que c’était un mec pas net, le genre de per­sonne à fuir. »

Au dé­but de ce mois de juillet, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel fré­quen­tait en­core le mi­lieu de la sal­sa ni­çoise. A l’un des dan­seurs, il confie avoir dé­sor­mais son per­mis poids lourd. Le 4 juillet, sur in­ter­net, il ré­serve un ca­mion fri­go­ri­fique de 19 tonnes dans une agence ins­tal­lée dans la zone in­dus­trielle de Saint-Laurent-du-Var. Mais ses ob­ses­sions ma­cabres de ca­ram­bo­lages et de tue­ries ne datent pas d’hier. Dès le 1er jan­vier, Bouh­lel avait pho­to­gra­phié dans « Nice-Ma­tin » un ar­ticle ti­tré « Il fonce vo­lon­tai­re­ment sur la ter­rasse d’un res­tau­rant ». Il avait en­suite ef­fec­tué plu­sieurs re­cherches en uti­li­sant les mots-clés « Hor­rible ac­ci­dent mor­tel », « Ter­rible ac­ci­dent mor­tel » ou en­core « Vi­déo choc, âmes sen­sibles s’abs­te­nir ». Il au­rait pu pas­ser à l’acte sans uti­li­ser le ver­nis bar­bare de Daech. Il a choi­si de s’af­fi­lier à l’or­ga­ni­sa­tion ter­ro­riste. Il a frap­pé la France au coeur de l’été, à quelques mois de l’élec­tion pré­si­den­tielle. A Nice, une ville tra­di­tion­nel­le­ment très an­crée à droite, qui concentre une forte com­mu­nau­té d’an­ciens de l’Al­gé­rie. Une ville qui compte cinq mil­lions de vi­si­teurs par an, par­ti­cu­liè­re­ment en ce mois de juillet. Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel vou­lait tuer, en masse. Daech veut ter­ro­ri­ser le monde. Deux haines pour un même pro­jet de mort. (1) Le pré­nom a été chan­gé.

Cette pho­to in­édite montre Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel dans un cours de sal­sa en no­vembre 2014.

L’ap­par­te­ment du ter­ro­riste à Nice après les per­qui­si­tions.Dans ses af­faires per­son­nelles, dans son or­di­na­teur, les po­li­ciers ont re­trou­vé la trace de re­cherches sur les tue­ries de Dal­las et d’Or­lan­do.

Le ca­mion de la tue­rie a été loué le 4 juillet sur in­ter­net.

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