An­ti­ter­ro­risme : l’im­pos­sible risque zé­ro

L’ap­pa­ri­tion de nou­veaux pro­fils de ter­ro­ristes, ra­di­ca­li­sés ra­pi­de­ment, rend très dif­fi­cile leur dé­tec­tion par les ser­vices de ren­sei­gne­ment

L'Obs - - Le Sommaire - VIOLETTE LAZARD ET VINCENT MONNIER

Le 30 oc­tobre 2015, Ous­mane N. té­lé­phone au Centre na­tio­nal d’As­sis­tance et de Pré­ven­tion de la Ra­di­ca­li­sa­tion (CNAPR). Il sou­haite dé­non­cer un homme s’ap­prê­tant à pas­ser à l’acte : lui­même ! Il est ar­rê­té – en plein dé­lire – dans la fou­lée de son ap­pel. Ra­di­ca­li­sé au cours d’un sé­jour en pri­son, cet in­di­vi­du, im­pli­qué par le pas­sé dans des af­faires de stu­pé­fiants, pro­je­tait d’as­sas­si­ner une dé­pu­tée pa­ri­sienne. Deux mois plus tard, en dé­cembre 2015, Na­bil F., in­con­nu des ser­vices de po­lice, dé­fonce au vo­lant d’une voi­ture de so­cié­té la bar­rière d’ac­cès à la cour d’hon­neur des In­va­lides. Il fi­nit sa course un peu plus loin sans faire d’autres dom­mages. Pla­cé en hô­pi­tal psy­chia­trique, il tient des pro­pos in­co­hé­rents pour ex­pli­quer son geste. En­fin, trois mois plus tard, au pe­tit ma­tin, Amar T., un homme d’une tren­taine d’an­nées connu pour des faits de vio­lence, fonce dé­li­bé­ré­ment, avec la La­gu­na grise de sa mère, sur l’en­trée du com­mis­sa­riat de po­lice de Fir­mi­ny, une pe­tite ville du dé­par­te­ment de la Loire.

Coup de fo­lie re­le­vant du droit com­mun? C’est ain­si que sont pré­sen­tés à l’époque ces trois faits di­vers dans la presse ré­gio­nale. Pour­tant, le rap­port de la com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire sur les moyens mis en oeuvre par l’Etat pour lut­ter contre le ter­ro­risme, pu­blié à la mi­juillet, éclaire dif­fé­rem­ment ces évé­ne­ments. D’après les dé­pu­tés, ces trois cas illus­trent plu­tôt l’une des trois formes de me­nace qui pè­se­raient sur la France, avec les at­ten­tats fo­men­tés par des ré­seaux struc­tu­rés et les per­sonnes ra­di­ca­li­sées frus­trées de ne pou­voir re­joindre la Sy­rie et sou­hai­tant me­ner le com­bat sur le sol na­tio­nal : « Des in­di­vi­dus qui, sans être plei­ne­ment ga­gnés par l’idéo­lo­gie de l’is­lam ra­di­cal, pour­raient, en rai­son de fra­gi­li­tés psy­cho­lo­giques, pas­ser à l’acte violent se­lon des modes opé­ra­toires ins­pi­rés des mé­thodes dji­ha­distes, s’in­quiète le rap­port. […] Ces in­di­vi­dus pré­sentent la ca­rac­té­ris­tique com­mune de pas­ser à l’acte de fa­çon in­di­vi­duelle, spon­ta­née et contre des cibles sym­bo­liques de l’ordre ré­pu­bli­cain comme des com­mis­sa­riats de po­lice, des ca­sernes, des po­li­ciers ou des mi­li­taires. » Ces lignes sont tris­te­ment pré­mo­ni­toires: deux jours après leur pu­bli­ca­tion dans le rap­port

par­le­men­taire, Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel pas­sait à l’ac­tion.

De­puis les at­ten­tats de jan­vier 2015, et plus en­core de­puis ceux du 13 no­vembre, les ser­vices de ren­sei­gne­ment fran­çais s’or­ga­nisent pour faire face à une at­taque ter­ro­riste de plus grande am­pleur. Le spectre d’un 11-Sep­tembre à l’eu­ro­péenne est même re­dou­té. La nou­velle me­nace semble pour­tant ailleurs. Les ré­centes tue­ries per­pé­trées sur le ter­ri­toire fran­çais, re­ven­di­quées par Daech, ont été com­mises par des hommes agis­sant seuls, sans com­pli­ci­tés, sans lien avé­ré avec un ré­seau or­ga­ni­sé : le tueur du couple de po­li­ciers de Ma­gnan­ville, pour­tant pla­cé sur écoute et fi­ché S, n’a pu être re­pé­ré avant l’at­taque. La­ros­si Ab­bal­la était certes ra­di­ca­li­sé et avait été condam­né pour ap­par­te­nance à une fi­lière dji­ha­diste. Mais, comme le tueur de Nice, il au­rait agi seul, en de­hors de tout ré­seau, sans re­ce­voir au­cun ordre de Sy­rie. Ce n’est qu’après son pas­sage à l’acte que l’homme a fil­mé son al­lé­geance à l’au­to­pro­cla­mé « Etat is­la­mique ». « Nous sommes face à une telle me­nace, les ob­jec­tifs en termes de nombre sont tel­le­ment im­por­tants que nous sommes obli­gés de prio­ri­ser. Nous nous at­ta­chons à tra­quer les ré­seaux, les re­tours de Sy­rie, ceux qui sont en lien avec Daech. Prio­ri­ser, ce­la si­gni­fie que rien ne nous échappe, mais c’est for­cé­ment s’ex­po­ser à se trom­per… » nous ex­pli­quait, il y a quelques se­maines, un haut gra­dé du ren­sei­gne­ment, sous cou­vert d’ano­ny­mat.

“UBER-TER­RO­RISME”

Avec l’émer­gence de Daech, un nou­veau pro­fil a fait son ap­pa­ri­tion dans la ga­laxie du dji­ha­disme : les « ra­di­ca­li­sés express ». Des in­di­vi­dus pour les­quels in­ter­net a sou­vent joué le rôle de ser­gent re­cru­teur. Et les ré­seaux so­ciaux ce­lui de gou­rou. « Au­cun d’entre eux ne se ré­clame de l’is­lam de leurs pa­rents. Ce sont des “born again” : un mois avant de pas­ser à l’ac­tion ter­ro­riste, ils com­mencent à prier, ils truffent leur dis­cours de mots arabes fraî­che­ment ap­pris », ain­si que les dé­cri­vait ré­cem­ment le cher­cheur Oli­vier Roy. Si l’ex­pres­sion de « ra­di­ca­li­sa­tion ra­pide » a été uti­li­sée pour la pre­mière fois par le mi­nistre de l’In­té­rieur, Ber­nard Ca­ze­neuve, à pro­pos de Mo­ha­med La­houaiej Bouh­lel, ce pro­fil a dé­jà été iden­ti­fié en de­hors de l’Hexa­gone. « En Gran­deB­re­tagne, vous avez le cas d’un jeune Ni­gé­rian de confes­sion chré­tienne qui, en mars 2013, se conver­tit à l’is­lam, ra­conte Claude Mo­ni­quet, an­cien de la Sé­cu­ri­té ex­té­rieure et ex­pert en ter­ro­risme. Il gre­nouille alors dans un mi­lieu sa­la­fiste. Dé­but juillet, il se met à te­nir des dis­cours pro-dji­had et, fin août, il est ar­rê­té dans les rues de Londres alors qu’il se ba­lade avec un cou­teau et une hache à la re­cherche d’un po­li­cier à at­ta­quer. En six mois, ce chré­tien de nais­sance est de­ve­nu un ter­ro­riste en puis­sance. »

Le ter­ro­risme est en­tré dans l’ère de l’au­to-en­tre­pre­na­riat avec Daech. « L’“ubé­ri­sa­tion” du ter­ro­risme rend la tâche des ser­vices de ren­sei­gne­ment beau­coup plus com­plexe car la cible n’est pas une struc­ture clai­re­ment dé­fi­nie, consi­dère Ma­rius-Cris­tian Frun­za, un éco­no­miste qui tra­vaille no­tam­ment sur le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme. La lutte contre le fi­nan­ce­ment du ter­ro­risme de­vient aus­si dif­fi­cile, car l’“uber-ter­ro­risme” ne né­ces­site ni un fi­nan­ce­ment struc­tu­ré à long terme ni des trans­ferts im­por­tants de fonds. » Ces bas­cu­le­ments ra­pides ne concernent pas seu­le­ment des in­di­vi­dus iso­lés. Il n’a fal­lu que neuf mois de ges­ta­tion à Bi­lal Had­fi, un des membres des com­man­dos du 13 no­vembre, pour se trans­for­mer en ka­mi­kaze. En jan­vier 2015, ce jeune Fran­çais de 20 ans ré­si­dant à Bruxelles se si­gnale par ces pro­pos ra­di­caux lors d’une dis­cus­sion avec un de ses pro­fes­seurs, dans sa classe, sur la tue­rie de « Char­lie Heb­do ». Un mois plus tard, il ral­lie la Sy­rie. Un co­pain du quar­tier de­vait l’ac­com­pa­gner mais lui fe­ra faux bond au der­nier mo­ment. En no­vembre 2015, Bi­lal Had­fi se fait ex­plo­ser de­vant le Stade de France.

Iso­lés ou non, ces in­di­vi­dus pré­sentent néan­moins un point com­mun : ils ont sou­vent un pas­sé de dé­lin­quants, un goût pro­non­cé pour le can­na­bis et par­fois des pen­chants « non cer­ti­fiés ha­lal ». Ce qui n’est pas un pro­blème pour l’Etat is­la­mique. « Con­trai­re­ment à Al-Qai­da, Daech a un dis­cours bien ro­dé à l’égard de ces per­sonnes : “Tu es un pé­cheur car tu es la vic­time des tares de la so­cié­té mé­créante dans la­quelle tu vis. Tu peux re­de­ve­nir un bon mu­sul­man en de­ve­nant un mar­tyr” », ex­plique Claude Mo­ni­quet. Dans ses dis­cours, Daech mul­ti­plie les al­lu­sions aux « an­ciens dé­bau­chés », leur pro­met­tant ré­demp­tion et pa­ra­dis à condi­tion de la­ver leurs pé­chés dans une mare de sang. Un dis­cours qui peut trou­ver un écho chez les per­sonnes fra­gi­li­sées ou en crise exis­ten­tielle…

Im­pos­sible de ré­agir? « Il est hors de ques­tion de dire que l’on ne peut rien faire, même si le risque zé­ro n’existe pas, pro­teste un haut res­pon­sable des ser­vices. Il faut, plus que ja­mais, que nous res­tions le plus près pos­sible du moindre si­gna­le­ment. » Des pro­fils si­mi­laires à ce­lui de La­houaiej sont dé­jà cap­tés par les ra­dars des ren­sei­gne­ments ter­ri­to­riaux : des per­sonnes vio­lentes, fra­giles psy­cho­lo­gi­que­ment et en voie de ra­di­ca­li­sa­tion sont ré­per­to­riées. « Main­te­nant, il faut se pen­cher de plus en plus sur ces types de pro­fils », pour­suit notre in­ter­lo­cu­teur. Un voeu pieux? Com­ment sur­veiller toutes les per­sonnes in­stables, po­ten­tiel­le­ment vio­lentes ? « On ne peut pas. Mais ces pro­fils sont sou­vent re­pé­rés par les po­li­ciers de la BAC, dans les com­mis­sa­riats. Les connaître, les iden­ti­fier, per­met de re­pé­rer une éven­tuelle bas­cule. Il faut que plus rien ne nous échappe, il faut que nous as­sis­tions à l’ac­cou­che­ment du moindre pe­tit phé­no­mène. Le type qui vient de di­vor­cer, qui re­garde des vi­déos ul­tra­vio­lentes… On est face à quelque chose de très dif­fi­cile à mo­dé­li­ser. Mais notre mé­tier, c’est de trou­ver des mo­dèles… »

700 IN­DI­VI­DUS SURVEILLÉS

Aux Etats-Unis, la po­lice de New York au­rait mis en place un ré­seau d’in­for­ma­teurs par­mi les agences de lo­ca­tion de voi­tures, les hô­te­liers, les taxis, afin de faire re­mon­ter les com­por­te­ments qui semblent sus­pects. « La lutte an­ti­ter­ro­riste n’est pas un mur, c’est un fi­let. Si nous construi­sions un mur, nous ne se­rions plus dans une dé­mo­cra­tie mais dans un Etat po­li­cier », pré­vient tou­te­fois un membre du ren­sei­gne­ment.

Pour dé­tec­ter ces pro­fils que les pro­fes­sion­nels du ren­sei­gne­ment si­tuent dans le « bas du spectre », il existe un ser­vice spé­cia­li­sé : le Ser­vice cen­tral de Ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial (SCRT). Les an­ciens RG. Ses 2500 agents ré­par­tis sur tout le ter­ri­toire ont pour mis­sion de sur­veiller ces per­sonnes à risque, sou­vent fi­chées S. Seul pro­blème : de­vant la com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire, sur les 3600 per­sonnes ap­par­te­nant au bas ou au mi­lieu du spectre, le pa­tron de ce ser­vice, Jé­rôme Léon­net, a es­ti­mé à 700 le nombre d’in­di­vi­dus iso­lés pré­sen­tant « des fra­gi­li­tés telles qu’un pas­sage à l’acte violent est en­vi­sa­geable ». Ils vont faire l’ob­jet au­jourd’hui d’en­quêtes ap­pro­fon­dies. « Mais on ne peut pas dire que ça n’ar­ri­ve­ra plus, lâche un po­li­cier. Prendre 100% de pré­cau­tions ne per­met pas de ga­ran­tir 0% de risque. A part in­ter­dire aux gens de sor­tir de chez eux, il n’y a au­cun moyen de ga­ran­tir le risque zé­ro. »

Fran­çois Hol­lande en­tou­ré du mi­nistre de l’In­té­rieur, Ber­nard Ca­ze­neuve, et du Pre­mier mi­nistre, Ma­nuel Valls, lors de la cé­ré­mo­nie en mé­moire du couple de po­li­ciers tués à Ma­gnan­ville en juin der­nier.

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