Pour­quoi Jup­pé a dé­ra­pé

A la baisse dans les son­dages, l’ex-Pre­mier mi­nistre a haus­sé le ton contre le gou­ver­ne­ment, de ma­nière in­ha­bi­tuelle. Afin de ne pas lais­ser le champ libre à Sar­ko­zy sur le ter­rain sé­cu­ri­taire

L'Obs - - Le Sommaire - CA­ROLE BARJON

On n’a vu que lui pen­dant deux jours. Alain Jup­pé n’a pas per­du de temps après l’at­ten­tat sur­ve­nu à Nice jeu­di 14 juillet. Dès le len­de­main, le maire de Bor­deaux est par­tout : RTL, Eu­rope 1, France 3 Aqui­taine… Un dé­ploie­ment mé­dia­tique et un tem­po in­ha­bi­tuels chez lui. Un ton of­fen­sif, nou­veau éga­le­ment. Sur RTL le 15 juillet, Jup­pé com­mence fort. « Si tous les moyens avaient été pris, le drame n’au­rait pas eu lieu », af­firme-t-il, à la stu­peur du gou­ver­ne­ment, ha­bi­tué à plus de man­sué­tude de sa part. Deux jours plus tard, il en­fonce le clou dans « le Pa­ri­sien-Au­jourd’hui en France » : « Le fa­ta­lisme n’est pas une po­li­tique [...]. Il faut pas­ser à la vi­tesse su­pé­heu­reuse rieure. » La dé­ci­sion an­non­cée, le soir du drame, par Fran­çois Hol­lande, de faire ap­pel aux ré­ser­vistes ? « C’est tard », ob­serve Jup­pé, cruel, qui pointe des « dé­faillances [...] dans le ren­sei­gne­ment ter­ri­to­rial », dé­nonce l’in­ca­pa­ci­té du gou­ver­ne­ment à « ti­rer les consé­quences » de l’état d’ur­gence sur l’or­ga­ni­sa­tion des ma­ni­fes­ta­tions pu­bliques et s’in­ter­roge sur la réa­li­té de la sé­cu­ri­té à Nice…

Bref, un chan­ge­ment ra­di­cal com­pa­ré à sa ré­ac­tion après les at­ten­tats contre « Char­lie Heb­do » et l’Hy­per Ca­cher en jan­vier 2015. En de­hors d’un hom­mage aux vic­times et de quelques mots sur la né­ces­saire uni­té na­tio­nale, il était de­meu­ré bien si­len­cieux. Comme em­bar­ras­sé par la ques­tion de l’islamisme ra­di­cal, lui qui plai­dait et plaide en­core pour une « iden­ti­té ». Après les at­ten­tats de no­vembre, il avait dur­ci le ton et pré­sen­té ses pro­po­si­tions « pour un Etat fort ». Mais il était res­té avant tout sou­cieux de ras­sem­bler au-de­là de son propre camp, de ré­cu­pé­rer sur sa gauche les dé­çus de Hol­lande, at­ten­tif aus­si à ne pas com­mettre d’im­pair qui au­rait pu en­ta­mer sa cote de po­pu­la­ri­té.

Jus­qu’à pré­sent, Jup­pé a mis un point d’hon­neur à in­car­ner un style dif­fé­rent de ce­lui de Ni­co­las Sar­ko­zy. Ren­voyer l’image d’un homme po­sé face à un ri­val agi­té. Conser­ver de la dis­tance face aux évé­ne­ments, quitte à sem­bler loin des pré­oc­cu­pa­tions des Fran­çais et à don­ner le sen­ti­ment de « gé­rer son avance » dans les en­quêtes d’opi­nion, comme le dit un an­cien mi­nistre. Jus­te­ment. On a alors l’im­pres­sion qu’il flotte dans la stra­to­sphère tan­dis que Sar­ko­zy, lui, joue son rôle de chef de l’op­po­si­tion. A en croire les son­dages, au­jourd’hui tous à la hausse pour le chef des Ré­pu­bli­cains et tous à la baisse pour le maire de Bor­deaux, son at­ti­tude semble n’être plus com­prise, après avoir été payante.

Dé­sor­mais, « les choses doivent être dites ». En clair, Jup­pé a sen­ti qu’un res­pon­sable de l’op­po­si­tion ne doit pas se conten­ter de for­mu­ler des pro­po­si­tions pour l’ave­nir, il doit aus­si ex­pri­mer les sen­ti­ments de la base, en l’oc­cur­rence la co­lère, pour mon­trer qu’il les com­prend. A cause des at­ten­tats et de l’af­fai­blis­se­ment in­édit de Fran­çois Hol­lande, le cli­mat est au re­tour de l’au­to­ri­té, qua­li­té d’abord prê­tée à Ni­co­las Sar­ko­zy. Pas ques­tion donc de lais­ser le champ libre à son ri­val sur ce ter­rain-là. C’est ain­si que Jup­pé lui a grillé la po­li­tesse dans les mé­dias le week-end der­nier.

Et qu’on ne vienne pas at­ta­quer, comme Stéphane Le Foll, son « manque to­tal de res­pon­sa­bi­li­té ». La ré­ponse ar­rive, cin­glante : « Je me sou­viens de la ré­ac­tion de Fran­çois Hol­lande après les crimes abo­mi­nables de Mo­ha­med Me­rah… » Jup­pé ne va pas jus­qu’à rap­pe­ler ex­pli­ci­te­ment que le can­di­dat so­cia­liste avait alors ac­cu­sé Sar­ko­zy d’avoir créé un cli­mat fa­vo­rable à l’ex­trême droite, dont il pen­sait qu’elle était à l’ori­gine des as­sas­si­nats, mais c’est tout comme.

Après avoir ap­pli­qué long­temps une stra­té­gie de se­cond tour d’élec­tion pré­si­den­tielle, le maire de Bor­deaux a ma­ni­fes­te­ment dé­ci­dé d’en re­ve­nir à un sché­ma plus clas­sique. Et de ré­pondre à la de­mande de l’élec­to­rat de la droite qui, sou­ligne un élu, « hon­nit » le pré­sident sor­tant « comme ja­mais ». Do­ré­na­vant, Jup­pé veut être le meilleur op­po­sant à Hol­lande.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.