Et Nice per­dit ses anges

Ja­mais un at­ten­tat en France n’avait fait au­tant de jeunes vic­times, fau­chées par le ca­mion du tueur. D’autres, nom­breuses, en sont sor­ties bles­sées, dans leur corps et dans leur in­no­cence. Re­por­tage

L'Obs - - Le Sommaire - NA­THA­LIE FU­NÈS ET BÉRÉNICE ROCFORT-GIOVANNI

Os­sem a l’ha­bi­tude de fer­mer son épi­ce­rie à mi­nuit et de­mi. Ce soir-là, il ne se rap­pelle plus exac­te­ment quand, il a vu sur­gir un père, af­fo­lé, les yeux exor­bi­tés, avec son fils, bles­sé, dans les bras, qui pleu­rait, hur­lait, cou­rait, et s’est en­gouf­fré dans le hall de Len­val, l’hô­pi­tal pour en­fants de Nice, sur le trot­toir d’en face. « Après, ils ont été des di­zaines à dé­bou­ler… » Os­sem a bais­sé le ri­deau de sa bou­tique, fi­lé vers le bord de mer. « Des corps, par­tout, cer­tains mi­nus­cules, re­cou­verts de draps, des pous­settes cas­sées, des jouets aban­don­nés… »

C’est à quelques mètres de l’hô­pi­tal Len­val, troi­sièmes urgences pé­dia­triques de France, que le poids lourd de 19 tonnes a dé­mar­ré sa course meur­trière. Les at­ten­tats de jan­vier 2015 ont tué les jour­na­listes de « Char­lie Heb­do » et les clients de l’Hy­per Ca­cher de la porte de Vin­cennes, ve­nus faire leurs courses la veille du shab­bat ; les at­taques du 13 no­vembre ont fau­ché la jeu­nesse des quar­tiers bo­bos de la ca­pi­tale. Le mas­sacre de la pro­me­nade des An­glais a frap­pé, lui, beau­coup de fa­milles, celles des­cen­dues des ci­tés po­pu­laires du nord et de l’est de Nice et celles des tou­ristes dé­bar­quées pour quelques jours ou quelques se­maines sur la Côte d’Azur, toutes là pour le feu d’ar­ti­fice. Au moins quatre-vingt-quatre morts, dont dix en­fants et ado­les­cents. Ja­mais de­puis la guerre un at­ten­tat n’avait fait au­tant de jeunes vic­times en France mé­tro­po­li­taine (voir en­ca­dré). Le long de la « Prom », comme disent les Ni­çois, des cha­pelles ar­dentes ont été dres­sées un peu par­tout, sur les traces de sang qui en­tachent en­core le gou­dron à l’en­droit où le ca­mion a été stop­pé dans sa course, sur les bar­rières de sé­cu­ri­té… Des fleurs, des bou­gies, des lettres d’hom­mage, mais aus­si des pe­luches, des our­sons, des la­pins, des pou­pées, des cou­pures de presse de « Nice-Ma­tin » avec les pho­tos des en­fants tués, des des­sins et des mots de ga­mins. « Les ter­ro­ristes sont mé­chants », a écrit une fillette sur une feuille de pa­pier blanc. Des­sous, un coeur et une sil­houette, avec deux couettes, deux larmes.

« Les urgences pé­dia­triques en France n’ont ja­mais eu à gé­rer au­tant de bles­sés en si peu de temps, ra­conte Phi­lippe Babe, chef ad­joint des urgences à l’hô­pi­tal Len­val. Une qua­ran­taine d’en­fants, de 6 mois à 18 ans, pris en charge, une ving­taine hos­pi­ta­li­sés. Des plaies, des frac­tures, beau­coup de jambes cas­sées, de trau­ma­tismes crâ­niens, ab­do­mi­naux, tho­ra­ciques, d’hé­mor­ra­gies pul­mo­naires, comme lors d’un ac­ci­dent de la route très grave. Le plus dou­lou­reux, pour les soi­gnants, a été de réunir les fa­milles. Elles ne sa­vaient plus où étaient leurs proches. Lors de l’at­taque, tout le monde s’est dis­per­sé, a cou­ru dans tous les sens. Cer­tains ont été tel­le­ment cho­qués qu’ils ne pou­vaient même plus don­ner leur iden­ti­té. » L’hô­pi­tal Len­val, im­mense bâ­ti­ment blanc aux vitres fu­mées plon­geant dans la Mé­di­ter­ra­née, est ins­tal­lé là de­puis la fin du xixe siècle. A l’in­té­rieur, des fresques mu­rales en­va­hies de gi­rafes et de sou­ris, avec pour ins­crip­tion : « Doc­teur bon­heur, c’est vous ! ». Plus de dix heures après l’at­ten­tat, la salle des urgences, au sous-sol mal éclai­ré, est en­core as­saillie par les fa­milles de jeunes bles­sés. Une femme, blouse noire, de­bout, est agrip­pée aux bras du fau­teuil rou­lant de son fils, en­dor­mi, les jambes meur­tries, l’une à moi­tié re­cou­verte de plâtre. Elle ra­conte au couple as­sis en face d’elle : « On a mis vingt mi­nutes à re­trou­ver mon autre fils de 6 mois. Je sais qu’on a eu beau­coup de chance. »

LA TOUR­NÉE DES HÔPITAUX

Le len­de­main, c’est le pre­mier étage, ce­lui du ser­vice de ré­ani­ma­tion, qui est bon­dé. Cinq en­fants y sont en­core hos­pi­ta­li­sés. Dans le cou­loir, les pères, les mères, les oncles, les tantes, les cou­sins, les grand­spa­rents, at­tendent, pros­trés, hé­bé­tés, comme hyp­no­ti­sés. Beau­coup as­sis par terre, la tête entre les ge­noux. Une femme, les yeux gon­flés, épui­sée par les nuits sans som­meil, mur­mure à sa voi­sine : « C’était un ci­me­tière à ciel ou­vert. » Vio­rel, 47 ans, mar­brier dans les quar­tiers nord de Nice, erre dans les cou­loirs. Il a dans son por­table la pho­to d’une fa­mille rou­maine qui était en va­cances à Nice et a dis­pa­ru dans la nuit du 14 juillet : De­nis Co­man, 7 ans et de­mi, et ses deux pa­rents. Des amis de son vil­lage na­tal, Fa­get, près de Ti­mi­soa­ra, lui ont de­man­dé de faire la tour­née des hôpitaux avec le cli­ché. Plus tard, l’éta­blis­se­ment confir­me­ra que l’un des en­fants en ré­ani­ma­tion est bien le pe­tit Rou­main. « Ce sont les grands-pa­rents ma­ter­nels, ar­ri­vés de Rou­ma­nie, qui l’ont re­con­nu sur son lit d’hô­pi­tal, ra­conte Vio­rel. La mère, Adria­na, est morte. On ne sait tou­jours pas où est le père. »

Comme pour chaque at­ten­tat, les ré­seaux so­ciaux Twit­ter et Fa­ce­book ont été sub­mer­gés par les avis de re­cherche. Tak­wa, une jeune femme brune et fine de 31 ans, et Skan­der, son bé­bé de 11 mois, n’ont pas don­né signe de vie pen­dant deux jours. « On a pu­blié des mes­sages sur Fa­ce­book, on a fait le tour de Nice, des hôpitaux, on est même al­lés à la morgue, ra­conte Sa­brine Je­day, 19 ans, sa cou­sine. Ils étaient sains et saufs, chez des in­con­nus qui les avaient re­cueillis. Mais Tak­wa était tel­le­ment cho­quée par les tirs, par ce qu’elle a vu, qu’elle ne pou­vait pas pro­non­cer un mot, pas même dire son nom. » Autre mi­racle, lar­ge­ment re­pris par le web : Ty­lian, un bé­bé de 8 mois, sé­pa­ré de ses pa­rents et ré­cu­pé­ré deux heures après la pu­bli­ca­tion par sa tante d’un mes­sage sur Fa­ce­book, re­layé 22 000 fois : « Pe­tit gar­çon per­du pen-

dant le mou­ve­ment de foule […], ty­pé mal­gache lao­tien dans une pous­sette bleue. » Il avait été re­cueilli par une Ni­çoise. La pho­to de Killian, 4 ans, de grands yeux noirs, une che­mise blanche, un cha­peau sur la tête, a elle aus­si beau­coup tour­né. Le père, Ta­har Me­j­ri, dont la femme a été tuée sur le coup par le ca­mion, a cher­ché son fils pen­dant 48 heures avant d’ap­prendre son décès à l’hô­pi­tal Pas­teur.

“J’AI PANIQUÉ, J’AI CRIÉ”

Les pré­noms et les âges des en­fants fau­chés s’égrènent au fil des jours. Killian, 4 ans ; Ya­nis, 4 ans, le fils unique d’un couple de Gre­no­blois ins­tal­lés à Nice ; Lau­ra, 13 ans et de­mi, une col­lé­gienne ni­çoise iden­ti­fiée par l’ADN de sa mère ; Bro­die, 11 ans, un jeune Texan en va­cances et dont le père a éga­le­ment été tué ; Kay­la, 6 ans, une Suis­sesse qui ha­bi­tait dans le can­ton de Vaud ; Amie, 12 ans, la fille d’un jour­na­liste lo­cal ; Meh­di, 13 ans… La fa­mille de Meh­di, ori­gi­naire d’un vil­lage ma­ro­cain près de Mar­ra­kech, a émi­gré dans les an­nées 1960 et ha­bite les quar­tiers nord de Nice. Le grand-père tra­vaillait dans le bâ­ti­ment, le père, pour Cal­ber­son, une so­cié­té de trans­ports. Pour le deuxième soir consé­cu­tif, il quitte l’hô­pi­tal Len­val à la nuit tom­bée et fran­chit la haie de jour­na­listes ve­nus du monde en­tier, ar­més de leurs ca­mé­ras, mi­cros, ap­pa­reils pho­to, car­nets, sty­los. « Mon fils est mort sous les roues du ca­mion, de­vant les yeux de ma femme. Elle était par­tie au feu d’ar­ti­fice avec ses deux soeurs ; l’une, Fa­ti­ma, est dé­cé­dée aus­si sur le coup. Ma fille Che­rine, la soeur ju­melle de Meh­di, est en­core hos­pi­ta­li­sée, on ne sait pas com­ment elle va s’en sor­tir. » Un peu plus loin, un père las­sé s’agace, pro­tège son vi­sage des flashs : « Je suis fa­ti­gué, ce­la fait deux nuits que je ne dors pas, je ra­mène ma fa­mille et je re­viens au che­vet de mon fils, lais­sez-moi tran­quille. » Une femme voi­lée et un ga­min le suivent, le re­gard vi­dé.

Près de deux cents fa­milles ont af­flué à la cel­lule d’aide psy­cho­lo­gique de l’hô­pi­tal. « Des pa­rents, des en­fants très ébran­lés dans un état de dé­tresse ab­so­lue, d’hé­bé-

“Une pe­tite fille a des­si­né toute sa fa­mille avec des ailes, dans le ciel.” FLO­RENCE ASKENAZY, PÉDOPSYCHIATRE.

tude, de si­dé­ra­tion, ex­plique Flo­rence Askenazy, pédopsychiatre à Len­val. Ils ne souffrent pas d’amné­sie post-trau­ma­tique, bien au contraire, ils livrent des té­moi­gnages très dé­taillés, ils parlent du ca­mion qui vi­sait les pous­settes, du tueur qui les re­gar­dait dans les yeux et qui sou­riait, des corps en­tas­sés… On a vu ar­ri­ver des jeunes de tous les âges, de 1 an et de­mi à 16 ans. Cer­tains ados pleurent, les plus pe­tits sont ter­ro­ri­sés de voir leurs pa­rents dans un tel état d’an­xié­té. Les mères culpa­bi­lisent : “Pour­quoi j’ai fait vivre ça à mon en­fant ? Pour­quoi je l’ai em­me­né à ce feu d’ar­ti­fice ?” Une pe­tite fille, qui n’a pour­tant per­du per­sonne pen­dant l’at­taque, a des­si­né toute sa fa­mille avec des ailes, dans le ciel. Elle m’a dit : “Ils se font des bi­sous, ils sont tous en­semble, ils sont bien.” Elle s’est créé un monde ima­gi­naire pour se dé­fendre. »

Me­riem, la qua­ran­taine, ori­gi­naire de Bé­jaïa en Al­gé­rie, est ve­nue pas­ser un mois de va­cances en fa­mille à Nice. Le soir du feu d’ar­ti­fice, son ma­ri, em­ployé dans le bâ­ti­ment, était dé­jà ren­tré dans le 20e ar­ron­dis­se­ment de Pa­ris où ils ha­bitent. Elle est sor­tie avec ses trois en­fants, Ya­nis, 12 ans, Rayan, 10 ans, Li­lya, 5 ans et de­mi. C’est l’aî­né, le pre­mier, qui a en­ten­du les coups de feu. Il a sau­té sur la plage de ga­lets, deux mètres et de­mi en contre­bas. « J’ai paniqué, j’ai pleu­ré, j’ai crié », dit-il. Le reste de la fa­mille a en­jam­bé le pa­ra­pet à son tour et cou­ru jus­qu’à l’ap­par­te­ment loué en cen­tre­ville. « Ya­nis s’en veut, il n’ar­rête pas de ré­pé­ter qu’il a été lâche d’avoir sau­té le pre­mier », ra­conte Me­riem. Les en­fants n’osent plus sor­tir seuls dans la rue, pas même pour ache­ter une ba­guette, au pied de l’im­meuble. La nuit, ils dorment tous les quatre en­semble dans le sa­lon, la lu­mière du cou­loir al­lu­mée.

Le 15 juillet, la pro­me­nade des An­glais après le drame.

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