L’ÉTÉ DES PHI­LO­SOPHES (2/6) Leib­niz par Oli­vier Roy

Spé­cia­liste de l’is­lam mais aus­si phi­lo­sophe, Oli­vier Roy nous fait dé­cou­vrir un Leib­niz mé­con­nu, pas­sion­né par la Chine, an­ti­co­lo­nia­liste avant l’heure et pré­cur­seur du lan­gage in­for­ma­tique

L'Obs - - Le Sommaire - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR MA­RIE LEMONNIER ILLUS­TRA­TIONS : DEL­PHINE LE­BOUR­GEOIS

Né en 1646 dans une Al­le­magne meur­trie par la guerre de Trente Ans et mort en 1716 à l’aube du siècle des Lu­mières, Gott­fried Wil­helm Leib­niz rê­ve­ra toute sa vie de l’uni­té du monde. Ré­pu­té être « le plus grand in­tel­lec­tuel d’Eu­rope », ce phi­lo­sophe, ju­riste, di­plo­mate, phy­si­cien et ma­thé­ma­ti­cien de gé­nie fut aus­si le der­nier uni­ver­sa­liste à em­bras­ser tous les sa­voirs. « Je ne mé­prise presque rien », avai­til cou­tume de dire. Une ap­proche du monde qui sé­duit le po­li­to­logue Oli­vier Roy, alors étu­diant en phi­lo­so­phie et dé­jà voya­geur. Loin de la ca­ri­ca­ture vol­tai­rienne, le por­trait que nous dresse l’au­teur de « la Sainte Igno­rance » est ce­lui d’un homme en­ga­gé dans les dé­bats po­li­tiques de son temps et à l’ori­gine de bien des dé­cou­vertes qui ont fon­dé le nôtre. Vous êtes très connu pour vos tra­vaux sur l’islamisme et les re­li­gions com­pa­rées, au point qu’on oc­culte sou­vent votre for­ma­tion de phi­lo­sophe, qui nour­rit pour­tant la sin­gu­la­ri­té de vos ana­lyses. Beau­coup se­ront éton­nés de l’ap­prendre, mais votre pre­mier livre, pu­blié en 1972 aux édi­tions Vrin alors que vous n’aviez que 23 ans, s’in­ti­tule « Leib­niz et la Chine ». Com­ment en êtes-vous ve­nu à étu­dier ce phi­lo­sophe al­le­mand ? Ce pre­mier livre était la re­pro­duc­tion fi­dèle de mon mé­moire de maî­trise. C’est mon di­rec­teur de sou­te­nance, Yvon Be­la­val, au­teur de « Leib­niz, cri­tique de Des­cartes » (1960), qui m’avait pous­sé à le faire pu­blier. Mais Leib­niz n’était pas du tout à la mode dans les an­nées 1960. Les grands au­teurs d’alors, c’étaient Spi­no­za, Des­cartes, Nietzsche, Marx ou He­gel, ain­si que Pla­ton sous l’in­fluence de Fran­çois Châ­te­let. Leib­niz, lui, gar­dait une image né­ga­tive, sauf chez les épis­té­mo­logues et les ma­thé­ma­ti­ciens, à cause de ses tra­vaux sur le cal­cul in­fi­ni­té­si­mal. Leib­niz était en e et un ex­tra­or­di­naire pion­nier en ma­thé­ma­tiques : c’est lui qui est à l’ori­gine du sys­tème bi­naire qu’on uti­lise de nos jours en in­for­ma­tique! Mais sa phi­lo­so­phie était consi­dé­rée comme de la mé­ta­phy­sique un peu da­tée, d’au­tant qu’il res­tait dans une pers­pec­tive théiste : Leib­niz était chré­tien et pen­sait e ec­ti­ve­ment que Dieu di­ri­geait le monde. Sa théo­rie de la mo­nade pa­rais­sait un peu rin­garde et était plu­tôt un su­jet de plai­san­te­ries. En réa­li­té, on en était res­té à la cri­tique que Vol­taire avait faite de lui dans « Can­dide ». Dans ce conte, le plus lu des Lu­mières, Vol­taire avait même été as­sas­sin à l’égard de Leib­niz en le pa­ro­diant en béat op­ti­miste, à tra­vers le per­son­nage de Pan­gloss, qui sou­tient que « tout va le mieux qu’il soit pos­sible » dans le « meilleur des mondes ». Etaitce fi­dèle à la pen­sée de Leib­niz ? Vol­taire est évi­dem­ment de mau­vaise foi. Leib­niz, dans ses « Es­sais de théo­di­cée » (1710), ne dit ja­mais « tout est bien dans le meilleur des mondes », mais il dit que notre monde est le meilleur des mondes « pos­sibles » dans la pers­pec­tive ra­tio­na­liste qui est la sienne. Il s’agit, comme tou­jours dans le sys­tème leib­ni­zien, d’équi­libre, d’e ca­ci­té et de cal­cul. Se­lon sa « Mo­na­do­lo­gie » (1714), l’uni­vers est com­po­sé d’uni­tés ap­pe­lées « mo­nades », qui n’ont « ni porte ni fe­nêtre », mais qui re­flètent cha­cune un point de vue sur l’uni­vers. Ces mo­nades ont toutes leur sys­tème propre de dé­ve­lop­pe­ment, qui com­prend l’union de l’âme et du corps, et un pro­gramme pré­éta­bli du cours de leur exis­tence. Or Dieu, dans sa très grande sa­gesse, a or­ga­ni­sé l’har­mo­nie des mo­nades, en fonc­tion de la lo­gique de pos­si­bi­li­té. Ain­si, pour que des mo­nades vivent, il faut que d’autres meurent… Pour le dire au­tre­ment, Dieu a mis dans chaque mo­nade un lo­gi­ciel in­di­vi­duel. Tous ces lo­gi­ciels in­di­vi­duels co­existent en ré­seau et obéissent aux mêmes règles, puisque Dieu as­sure leur har­mo­nie. En quelque sorte, le dieu de Leib­niz, c’est Google : vous croyez être tout seul sur votre or­di­na­teur et tout à coup vous vous aper­ce­vez qu’il a été re­boo­té par « Dieu » qui a in­tro­duit une cor­rec­tion dans le lo­gi­ciel… Pa­ra­doxa­le­ment, c’est donc sa théo­rie de la mo­nade et du meilleur des mondes pos­sibles, pour la­quelle il avait été si vio­lem­ment cri­ti­qué, qui fait au­jourd’hui sa très grande mo­der­ni­té. Ce n’est ce­pen­dant ni pour sa mé­ta­phy­sique ni pour sa ma­thé­ma­tique que j’ai ren­con­tré Leib­niz.

Po­li­to­logue et phi­lo­sophe, OLI­VIER ROY est pro­fes­seur à l’Ins­ti­tut uni­ver­si­taire eu­ro­péen de Flo­rence. Il a ra­con­té son iti­né­raire dans « En quête de l’Orient per­du » (Seuil, 2014).

Par quoi avez-vous été at­ti­ré ? Je cher­chais au dé­part un phi­lo­sophe qui se soit in­té­res­sé à l’exo­tisme et po­sé la ques­tion de l’autre, de la culture et du voyage, en lien avec mes propres voyages, puisque je re­ve­nais d’un sé­jour en Af­gha­nis­tan. Mon­taigne et Mon­tes­quieu, c’était dé­jà connu, je n’avais pas en­vie de re­faire ce qui avait dé­jà été fait. Et puis, un jour, une amie m’a ap­pris que Leib­niz avait écrit sur la Chine. C’était très peu su, alors j’ai dé­ci­dé d’al­ler vé­ri­fier ce­la par moi­même. Il se trouve que, de plus, à cette époque, je sui­vais des cours de chi­nois, le soir, à la fac. Et, après quelques fouilles à la bi­blio­thèque uni­ver­si­taire in­ter­na­tio­nale, j’ai dé­cou­vert qu’il s’était e ec­ti­ve­ment pas­sion­né pour la Chine du­rant plus de vingt ans et avait en­tre­te­nu une abon­dante cor­res­pon­dance sur le su­jet, par­ti­cu­liè­re­ment avec les jé­suites, qui y étaient mis­sion­naires. Son in­té­rêt n’était donc pas du tout anec­do­tique, mais cen­tral. Bien sûr, quand j’ai pro­po­sé d’écrire sur Leib­niz et la Chine, per­sonne ne m’a pris au sé­rieux, sauf Be­la­val, qui sa­vait que je te­nais une piste. Et, fi­na­le­ment, je me suis pris de fas­ci­na­tion pour le per­son­nage! Pas vrai­ment pour sa per­son­na­li­té : Leib­niz avait, comme Kant, une vie bien ré­glée, il n’a ja­mais été ma­rié, il a été fonc­tion­naire d’un prince, il a oc­cu­pé son bu­reau à la bi­blio­thèque du Bruns­wick pen­dant qua­rante an­nées… Mais il avait pas mal voya­gé en tant que di­plo­mate et in­tel­lec­tuel, et cor­res­pon­dait avec un nombre in­fi­ni de gens, par­mi les plus grands es­prits de son temps, aus­si bien en al­le­mand, en fran­çais, en ita­lien qu’en la­tin. Ce qui m’a plu chez lui, c’était en fin de compte son ap­proche du monde.

C’est-à-dire ? Leib­niz est un uni­ver­sa­liste, qui construit un sys­tème ca­pable de conte­nir tous les sa­voirs en­semble. Il est réel­le­ment le der­nier en­cy­clo­pé­diste au sens de la Re­nais­sance, le der­nier éru­dit to­tal à re­ven­di­quer le sa­voir uni­ver­sel. Après, on ne trou­ve­ra plus ce genre de sa­vants à la Pic de la Mi­ran­dole, puisque, en vou­lant au­to­no­mi­ser la rai­son, les Lu­mières vont en fait scin­der les sciences des autres sa­voirs.

Leib­niz est donc le der­nier à tout faire, non seu­le­ment des ma­thé­ma­tiques, de la phy­sique et de la phi­lo­so­phie, mais aus­si du droit – il avait d’ailleurs sou­te­nu une thèse –, de l’his­toire – il est his­to­rio­graphe du prince et se­ra en­voyé à Rome pour consul­ter les ar­chives – ou en­core de la phi­lo­lo­gie – il se pas­sion­nait pour les langues et s’était lan­cé à la quête d’une langue uni­ver­selle. Et, dans chaque do­maine, il vi­sait à l’éru­di­tion, au sens po­si­tif du terme, c’est-à-dire pour pen­ser le monde dans sa com­plexi­té et sa to­ta­li­té.

Il m’a ain­si don­né la convic­tion qu’il est pos­sible de tout faire à la fois, dans mon cas al­ler en Af­gha­nis­tan, faire la guerre, ré­flé­chir à la phi­lo­so­phie, ap­prendre le per­san, étu­dier l’Is­lam, etc. et que c’est bien de le faire puisque tout com­mu­nique. Comme j’ai ten­dance à faire des cor­res­pon­dances entre des choses à pre­mière vue sans lien, grâce à Leib­niz je peux me ré­cla­mer d’une fi­gure tu­té­laire de la phi­lo­so­phie et des sciences. Com­ment Leib­niz ré­sout-il l’ap­pa­rent pa­ra­doxe d’être à la fois ra­tio­na­liste et croyant ? Il pense que la langue de Dieu est la rai­son et que, l’homme étant à l’image de Dieu, la rai­son est en cha­cun. Ce qui fait de lui un grand dé­fen­seur de l’iden­ti­té de la na­ture hu­maine. Dans le contexte pré­co­lo­nial qui est le sien, c’est fon­da­men­tal, Leib­niz est un an­ti­co­lo­nia­liste par an­ti­ci­pa­tion. C’est un an­ti-Mon­tes­quieu. Il ne croit pas aux cultures ni aux men­ta­li­tés, dans les­quelles il ne voit qu’un simple ha­billage de la rai­son. Et, par consé­quent, il ne croit pas à l’infériorité des races ou des cultures. Non parce qu’il se­rait bon ou re­la­ti­viste, mais bien parce qu’il est pro­fon­dé­ment ra­tio­na­liste : Dieu est ra­tion­nel, la créa­tion est ra­tion­nelle, l’homme est ra­tion­nel, et la rai­son et le bien sont une seule et même chose. La Chine que dé­couvrent les Eu­ro­péens du siècle est un em­pire riche et puis­sant. En quoi cette dé­cou­verte d’une ci­vi­li­sa­tion com­pa­rable à celle de l’Oc­ci­dent bou­le­verse-t-elle le re­gard de Leib­niz et de ses contem­po­rains sur les cultures étran­gères ? L’ir­rup­tion de la Chine, à la veille du siècle des Lu­mières, pose des pro­blèmes phi­lo­so­phiques fon­da­men­taux, qui sont en­core les nôtres à bien des égards. Mais il faut avoir à l’es­prit que la no­tion de « culture » n’ap­pa­raît vrai­ment qu’au

e siècle. Au­jourd’hui, on fait une lec­ture ana­chro­nique des croi­sades, par exemple, mais, au Moyen Age, l’is­lam n’est pas une « culture », c’est une hé­ré­sie, c’est le chris­tia­nisme in­ver­sé. On est dans le même monde fi­na­le­ment. Les mu­sul­mans ne sont d’ailleurs ja­mais dé­crits comme des bar­bares. Les bar­bares, ce sont les Mon­gols, les Huns, les Afri­cains… mais le mu­sul­man, c’est l’autre. En re­vanche, avec la dé­cou­verte au e siècle de l’Amé­rique la­tine, des In­cas, du Ja­pon, de l’Inde et de la Chine, on trouve vé­ri­ta­ble­ment d’autres mondes riches et co­hé­rents. Quelle at­ti­tude adop­ter face à ce­la ? Que faire de la « culture » de ces peuples (on parle alors de croyances et de su­per­sti­tions)? La grande a aire qui en dé­coule est la « que­relle des rites », qui sou­le­vait la ques­tion des mé­thodes de conver­sion et de co­lo­ni­sa­tion. Deux vi­sions s’a rontent. Il y a, d’un cô­té, celle, pu­re­ment ins­tru­men­tale, des Mis­sions étran­gères, pour qui la culture in­di­gène n’est que su­per­sti­tion et obs­tacle au sa­lut des peuples – elle est donc à dé­truire ; si on peut ap­prendre la langue lo­cale comme un moyen de prêche, l’élite doit être for­mée à l’oc­ci­den­tale, et les cu­rés, en la­tin. Et, de l’autre, celle, d’em­blée uni­ver­sa­liste, de la ma­jo­ri­té des jé­suites, qui veulent dé­ve­lop­per la pré­di­ca­tion à par­tir de la culture lo­cale, qu’il faut com­prendre et res­pec­ter. C’est en fait la nais­sance d’un sem­pi­ter­nel dé­bat entre « as­si­mi­la­tion » et « in­cul­tu­ra­tion ».

Les pre­miers vont donc se mon­trer in­tran­si­geants sur le dogme et pros­crire les rites chi­nois, qu’ils dé­crivent comme païens. Tan­dis que les se­conds les pré­sentent comme des rites ci­viques non re­li­gieux, qu’il faut sa­voir to­lé­rer si l’on veut pou­voir conver­tir. Les jé­suites vont, en outre, créer le mythe d’une Chine pos­sé­dant une mo­rale et une re­li­gion na­tu­relles qui s’ap­pa­rentent au chris­tia­nisme. Seu­le­ment, ce mythe ren­ver­sait la concep­tion ju­déo-cen­triste du monde…

Com­ment Leib­niz se po­si­tionne-t-il dans ce dé­bat ? La ren­contre entre l’uni­ver­sa­lisme de Leib­niz et ce­lui des jé­suites est évi­dente. Pour lui comme pour eux, der­rière la culture de l’autre il y a la rai­son uni­ver­selle, qui est la grâce de Dieu. Il faut donc ra­me­ner cha­cun à la vé­ri­té de sa propre culture qu’est la rai­son. Leib­niz se pro­pose alors de don­ner aux jé­suites la phi­lo­so­phie de leur po­li­tique. Quand les jé­suites ex­po­se­ront leurs idées dans les « No­vis­si­ma Si­ni­ca », Leib­niz en si­gne­ra la pré­face, où il montre que les ci­vi­li­sa­tions chi­noise et eu­ro­péenne sont com­plé­men­taires. Puis il écrit en 1715 la « Lettre sur la phi­lo­so­phie chi­noise à M. de Ré­mond » pour s’éle­ver au-des­sus de la que­relle des rites et ten­ter de mon­trer

“LEIB­NIZ NE CROIT PAS À L’INFÉRIORITÉ DES RACES OU DES CULTURES.”

que sur les trois pro­blèmes mé­ta­phy­siques de Dieu, des es­prits et de l’âme, la pen­sée chi­noise peut se conci­lier avec la théo­lo­gie chré­tienne grâce à la théo­rie de l’har­mo­nie pré­éta­blie.

Cet uni­ver­sa­lisme de la rai­son va fon­der la pos­si­bi­li­té d’une conver­gence re­li­gieuse du monde dans une « théo­lo­gie ra­tion­nelle ». Son idée, c’est qu’il en va de la théo­lo­gie comme de la lo­gique. On peut consi­dé­rer qu’il y a des uni­tés de base in­con­tour­nables, telles que les concepts de dieu, de créa­tion ou d’âme. Et si l’on dé­couvre que, dans toutes les re­li­gions du monde, il y a ces briques de ra­tio­na­li­té, ce­la vou­dra dire que Dieu a mis dans la mo­nade de chaque peuple un em­bryon de théo­lo­gie. Il règle ain­si la ques­tion de la Ré­vé­la­tion. Le su­jet, au fond, n’est plus de sa­voir si les Chi­nois ont ja­dis été prê­chés par un apôtre, mais si on trouve chez eux les prin­cipes fon­da­men­taux du chris­tia­nisme. Pas­cal s’élè­ve­ra contre la théo­lo­gie ra­tion­nelle et se re­ven­di­que­ra du dieu d’Abra­ham plu­tôt que du dieu des phi­lo­sophes, qui ne lais­sait au­cune place au Ch­rist. Evi­dem­ment, c’était plus fa­cile à ac­cep­ter pour un pro­tes­tant qui peut se pas­ser des in­ter­mé­diaires ; or Leib­niz est lu­thé­rien.

Quel était le sens de sa re­cherche d’une langue uni­ver­selle ? Leib­niz est un iré­niste, il rêve de l’uni­té po­li­tique du monde. Il est en ce­la un pré­cur­seur de Kant, avec son pro­jet de paix per­pé­tuelle, et de la So­cié­té des Na­tions. Trou­ver un lan­gage uni­ver­sel qui soit le mi­roir du rai­son­ne­ment lo­gique, qui est le même pour chaque homme, c’était à ses yeux o rir aux mis­sion­naires et aux sa­vants le lan­gage de l’iré­nisme. De­puis la fin du e siècle et la ré­forme pro­tes­tante qui a ren­du aux langues ver­na­cu­laires une di­gni­té égale à celle des langues sa­crées que sont l’hé­breu et le la­tin, les éru­dits étaient très pré­oc­cu­pés par la ques­tion de la langue ori­gi­nelle. Pour Leib­niz, le pro­blème n’est pas de cher­cher quelle est la langue la plus an­cienne, mais de trou­ver la langue de base au sens ra­tion­nel, c’est-à-dire le sys­tème de pen­sée de base. La pen­sée étant com­po­sée d’idées simples com­bi­nées entre elles, il fal­lait donc trou­ver les struc­tures de pen­sée élé­men­taires et leur com­bi­na­toire. Son but était de créer une langue ar­ti­fi­cielle qui ne se par­le­rait pas for­cé­ment, mais qui s’écri­rait – exac­te­ment ce qu’on re­trou­ve­ra avec les lan­gages in­for­ma­tiques…

Aus­si, quand Leib­niz a en­ten­du par­ler des idéo­grammes chi­nois, c’est-à-dire des ca­rac­tères com­plexes com­po­sés de ca­rac­tères simples com­bi­nés entre eux, ça a été l’illu­mi­na­tion. Et le fait que cette écri­ture soit uti­li­sée par des gens qui n’avaient pas la même langue par­lée était à ses yeux la preuve qu’il s’agis­sait d’une langue ra­tion­nelle. On sait de­puis que Leib­niz s’est trom­pé et que le ca­rac­tère chi­nois n’est pas une vé­ri­table com­bi­na­toire. Mais, sur­tout, l’Eu­rope n’a pas vou­lu de la vi­sion du monde que lui o rait Leib­niz. Elle n’avait que faire d’une thèse sur l’uni­té du monde. L’Eu­rope ne se conce­vait que triom­phante, et seule dé­ten­trice de la Rai­son.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.