Les en­fants n’ont pas de mots pour dire la ter­reur

Mi­chèle Vi­try*, psy­cho­logue cli­ni­cienne et membre du dis­po­si­tif des Cump (Cel­lules d’Ur­gence mé­di­co-psy­cho­lo­gique), ex­plique com­ment ai­der les en­fants à sur­mon­ter le trau­ma­tisme post-at­ten­tat

L'Obs - - Attentat De Nice - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR NA­THA­LIE BENSAHEL

Vous avez été mo­bi­li­sée comme psy­cho­logue après les at­ten­tats du 13 no­vembre, pour prendre en charge des adultes en état de choc. De­puis le drame de Nice, ce sont beau­coup d’en­fants qui sont en si­tua­tion post­trau­ma­tique. Quels symp­tômes pré­sentent-ils ? Jus­qu’à 9 ou 10 ans, un en­fant ne sait pas vrai­ment ce qu’est la mort, c’est une no­tion confuse. Il ne peut pas ré­pondre aux ques­tions qu’on lui pose, il n’a pas de mots pour dire la ter­reur. Les symp­tômes ob­ser­vables des en­fants trau­ma­ti­sés sont donc es­sen­tiel­le­ment com­por­te­men­taux, c’est soit le mu­tisme, soit l’agi­ta­tion. Dans le pre­mier cas, les en­fants sont ha­gards, les yeux dans le vague, ne disent rien de ce qu’ils ont vu ou en­ten­du, ne ré­pondent pas quand on leur parle. Ce sont sou­vent les cas les plus in­quié­tants. A l’in­verse, les agi­tés calment leur an­xié­té par une hy­per­ac­ti­vi­té. Ils ne crient pas, ils ne pleurent pas mais ils sont ex­ci­tés, courent par­tout, font du bruit. Ces en­fants ne pou­vant pas par­ler, com­ment sont-ils trai­tés ? Nous uti­li­sons le jeu, et no­tam­ment les fi­gu­rines, ain­si que le des­sin pour es­sayer de mettre en scène par d’autres moyens la ter­reur qu’ils ont vé­cue. La plu­part du temps, ces jeux dé­clenchent la pa­role, qui per­met de mettre l’évé­ne­ment à dis­tance… mais pas tou­jours. En ef­fet, con­trai­re­ment à celle de l’adulte, l’en­ve­loppe psy­chique de l’en­fant est très fine, ce­la le rend très vul­né­rable. Chez lui, l’ef­frac­tion psy­chique peut être mas­sive. Com­ment me­sure-t-on l’ef­fi­ca­ci­té de la prise en charge thé­ra­peu­tique ? Nous dis­tin­guons trois temps. Si, dans les pre­mières qua­rante-huit heures, les en­fants par­viennent à par­ler, à faire émer­ger les images atroces du drame, on peut se dire que le tra­vail psy­chique fonc­tionne. Si les com­por­te­ments de mu­tisme et d’agi­ta­tion sub­sistent au-de­là, ils peuvent se trans­for­mer en symp­tômes plus clas­siques et sou­vent plus gê­nants du syn­drome psy­cho­trau­ma­tique : troubles du som­meil, de l’ali­men­ta­tion, an­xié­té ma­jeure. Après le 13 no­vembre, nous avons re­çu beau­coup de jeunes en­fants qui étaient im­bi­bés d’images des at­ten­tats vues à la té­lé et qui ne vou­laient plus ja­mais se sé­pa­rer de leurs pa­rents, ni pour al­ler à l’école, ni pour dor­mir, tel­le­ment ils avaient peur de tout, tout le temps. En­fin, cer­taines jeunes vic­times vont dé­ve­lop­per des troubles chro­niques, qui peuvent s’ins­tal­ler sur le très long terme. Donne-t-on des mé­di­ca­ments aux en­fants trau­ma­ti­sés ? Lorsque les troubles an­xieux sont sé­vères, les pé­do­psy­chiatres pres­crivent des an­xio­ly­tiques lé­gers adap­tés afin de faire di­mi­nuer la ré­so­nance des symp­tômes. La fa­mille et l’en­vi­ron­ne­ment proche font-ils for­cé­ment par­tie de la prise en charge ? Oui. Un en­fant, on ne le traite pas tout seul. Notre tra­vail, c’est aus­si d’es­ti­mer le nombre de per­sonnes tou­chées dans la même fa­mille, les trau­ma­ti­sés, les bles­sés, les décès lors­qu’il y en a. Nous de­vons éga­le­ment éva­luer quelles sont « les per­sonnes res­sources » pour l’en­fant, celles qui peuvent ser­vir de re­lais af­fec­tif lorsque les pa­rents sont at­teints. Dans le cas des tout-pe­tits, qui sont to­ta­le­ment dé­pen­dants des adultes, on met en place une prise en charge pa­rent-bé­bé. Et au-de­là des pe­tits en­fants ? Quel est le dis­po­si­tif en­vi­sa­gé pour les ado­les­cents ? Ils sont très fra­giles, en tran­si­tion entre les en­fants qu’ils étaient et les adultes qu’ils de­viennent. Le plus sou­vent ils ne veulent pas par­ler et on ne peut pas leur de­man­der de des­si­ner, ils sont trop grands. Alors ce­la prend du temps, il faut les ap­pri­voi­ser, les mettre en confiance. Parce que ce qu’ils disent, le plus sou­vent, au dé­part, c’est « Ch’ai pas com­ment dire. » (*) Psy­cha­na­lyste et ex­pert près la cour d’ap­pel de Pa­ris.

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