Jack l’éven­treur

VERS L’INDE, PAR JACK THIEULOY, PRÉ­FACE DE JEAN-CLAUDE PERRIER, ARTHAUD, 846 P., 35 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - JÉ­RÔME GARCIN

Né­pal, fin des an­nées 1960. Sur le bord d’une ri­vière, des hommes pro­cèdent, se­lon le rite boud­dhique, à la cré­ma­tion de dé­funts et at­tisent un grand feu. Jack Thieuloy tend à l’un d’eux un billet de 5 rou­pies en mon­trant du doigt la jambe d’une morte. On la lui dé­coupe en riant. Aus­si­tôt, il la fait bouillir dans l’eau, l’ar­rose de ci­tron et en mange un mor­ceau « gri­sâtre comme une peau de lé­zard ». Il fait ça avec ap­pli­ca­tion et avec, dit-il, l’« as­sen­ti­ment du plus pro­fond de moi-même ». Jack Thieuloy n’était pas seu­le­ment can­ni­bale à ses heures, il en pi­quait aus­si pour les jeunes gar­çons et s’adon­nait vo­lon­tiers à l’ex­hi­bi­tion­nisme. La mort le fas­ci­nait, la fange l’at­ti­rait, la fo­lie le guet­tait. Il n’écri­vait pas, il éruc­tait. Sa prose char­riait des mètres cubes de boue, des ca­davres pes­ti­len­tiels, des or­dures mé­na­gères et, par­fois, des phrases étin­ce­lantes aux images rim­bal­diennes. Un co­chon d’Inde ca­pable d’illu­mi­na­tions.

Bien avant de dé­frayer la chro­nique, à Pa­ris, pour ses at­ten­tats contre le mi­lieu lit­té­raire (il as­per­gea Mi­chel Tour­nier de ket­chup chez Drouant, dé­po­sa des en­gins in­cen­diaires sur les paillas­sons de Fran­çoise Mal­let-Jo­ris, Georges Cha­ren­sol, Mat­thieu Ga­ley, me­na­ça avec un re­vol­ver le pa­tron de Gras­set, Jean-Claude Fas­quelle, fi­nit par éco­per d’un sé­jour à la San­té et de l’ami­tié en­com­brante de Jean-Edern Hal­lier), Jack Thieuloy pas­sa le plus clair de sa jeu­nesse contes­ta­taire et ri­ca­nante sur les routes. C’est ain­si qu’il par­tit, en Com­bi Volks­wa­gen, alias « Vé­vé », pour l’Asie, via la Tur­quie, l’Iran et les mon­tagnes af­ghanes. Il en rap­por­ta « l’Inde des grands che­mins », « ma­gni­fique et sor­dide » se­lon Lu­cien Bo­dard, qui pa­rut en 1971 chez Gal­li­mard, et lui va­lut le sur­nom de « Ke­rouac fran­çais ». Un livre fleuve où, de Bé­na­rès à Cal­cut­ta, de Cey­lan à Goa, de Bom­bay à Del­hi, Jack Thieuloy pro­mène sa mé­ga­lo­ma­nie, exor­cise sa haine de l’Oc­ci­dent « bour­sou­flé », es­saie d’adop­ter Ba­bou, un ado­les­cent du Ke­ra­la, ap­plau­dit la ven­tri­lo­quie des vaches, se laisse hap­per par le « Gange de roues qui coule dans les rues », cé­lèbre la « no­blesse » et la « qua­li­té d’âme » des In­diens, mange comme un chancre, compte ses fu­roncles, se clo­char­dise, s’éro­tise et « tro­pi­ca­lise » à tout-va. De ce long pé­riple, Jack Thieuloy ra­me­na aus­si une gue­non, bap­ti­sée Chi­chi, qu’il ini­tia au whis­ky et au ta­bac de pipe, et avec la­quelle il vé­cut dans le plus grand dé­nue­ment jus­qu’à sa mort, en 1996. Vingt ans plus tard, la ré­édi­tion de ses trois road trips chao­tiques donne la me­sure de l’homme écor­ché et dé­tra­qué qu’il fut, de l’écri­vain pas­sion­né et ré­vol­té qu’il de­meure.

Jack Thieuloy et sa gue­non Chi­chi, en 1990.

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