Le nau­frage de Spiel­berg

LE BGG (LE BON GROS GÉANT), PAR STE­VEN SPIEL­BERG. FILM D’AVEN­TURE AMÉ­RI­CAIN, AVEC MARK RY­LANCE, RU­BY BARN­HILL, RE­BEC­CA HALL, PE­NE­LOPE WIL­TON, JEMAINE CLEMENT (1H55).

L'Obs - - Critiques - GUILLAUME LOI­SON

Di­sons-le tout net : « le Bon Gros Géant », en sé­lec­tion o cielle (hors com­pé­ti­tion) du der­nier Fes­ti­val de Cannes, est le plus mau­vais film de Ste­ven Spiel­berg. Pire, ce sal­mi­gon­dis d’e ets spé­ciaux bâ­clés, de per­son­nages en car­ton et d’hu­mour tré­pa­né at­teint un tel de­gré de nul­li­té qu’on peine à croire qu’un ci­néaste d’une telle sta­ture en soit vrai­ment l’ar­ti­san. Il est as­sez ai­sé, pour­tant, de de­vi­ner ce qui a bien pu in­té­res­ser l’au­teur d’« E.T. » dans le livre de Roald Dahl, qu’il adapte ici plu­tôt fi­dè­le­ment.

Cette his­toire d’ami­tié entre une or­phe­line lon­do­nienne et un géant vé­gane par­lant comme Franck Ri­bé­ry est une in­vi­ta­tion au mer­veilleux dans un uni­vers simple, naïf, un peu brut, où la ma­lice et la tri­via­li­té, qui ins­pirent ha­bi­tuel­le­ment Spiel­berg, co­ha­bitent le plus sim­ple­ment du monde. C’était un dé­fi que l’on croyait ga­gné d’avance. Or, le film se ra­masse au bout de trois plans. Du moins tré­buche-t-il dès la pre­mière ap­pa­ri­tion du géant, dont les gros doigts nu­mé­riques, qui flottent dans l’air avec la consis­tance de sau­cisses gor­gées d’eau, té­moignent d’un sé­rieux pro­blème de fi­ni­tion. C’est bien simple : des dé­cors aux mou­ve­ments d’ap­pa­reils, du grain de l’image (presque tou­jours flou) aux trognes de syn­thèse des créa­tures qui le peuplent, « le Bon Gros Géant » s’ap­pa­rente à une co­pie de tra­vail plu­tôt qu’à un block­bus­ter de base, dont les contours n’évoquent même pas la mau­vaise ca­ri­ca­ture des pires films de Spiel­berg. A cô­té, « Hook », son plus gros ra­té jus­qu’alors, passe pour un pan­théon de bon goût. Le som­met de lai­deur et d’ina­ni­té est at­teint avec une es­pèce de mare aux ca­nards ma­gique où s’im­mergent les deux hé­ros à mi-par­cours, sorte de pause oni­rique dans le ré­cit et de no man’s land vi­suel, où Spiel­berg semble aus­si ha­gard que ses per­son­nages, comme pa­ra­ly­sé, to­ta­le­ment dé­pas­sé par l’ab­sur­di­té en­vi­ron­nante dont il est le prin­ci­pal ins­ti­ga­teur.

Qu’y a-t-il d’à peu près vi­sible et sau­vable dans ce film ? Une sé­quence de fla­tu­lence col­lec­tive à Bu­ckin­gham Pa­lace cor­rec­te­ment cho­ré­gra­phiée, dans ce qui ap­pa­raît comme la seule idée de mise en scène du film. Et, plus tard, un plan-sé­quence bien ré­glé du com­bat que livrent les hé­li­co­ptères de l’ar­mée bri­tan­nique à une horde de géants. Ac­tion fluide comme de l’eau de roche, jeu d’échelles par­fai­te­ment exé­cu­té : ces quelques ins­tants de vir­tuo­si­té rap­pellent pour la pre­mière fois que c’est bien Ste­ven Spiel­berg qui tient les com­mandes de cette ma­chine dé­tra­quée, spon­gieuse, ô com­bien dé­gé­né­rée.

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