Hilla­ry Clin­ton

UNE HIS­TOIRE AMÉ­RI­CAINE

L'Obs - - La Une - DE NOTRE COR­RES­PON­DANT PHI­LIPPE BOU­LET-GERCOURT

UNE ÉLÈVE MO­DÈLE

Le pré­sident est aux toi­lettes, il ne peut vous prendre au té­lé­phone. » Nous sommes le 19 no­vembre 2008, et Rahm Ema­nuel, tout juste nom­mé chef de ca­bi­net de Ba­rack Oba­ma, est à court de stra­ta­gèmes pour em­pê­cher l’ir­ré­pa­rable. De­puis le ma­tin, Hilla­ry Clin­ton tente de joindre le pré­sident élu pour lui si­gni­fier sa dé­ci­sion ir­ré­vo­cable : elle ne se­ra pas sa se­cré­taire d’Etat. Ses amis proches l’en dis­suadent, la plu­part de ses col­la­bo­ra­teurs lèvent les yeux au ciel à l’idée de la voir se ral­lier au ri­val dé­tes­té. Mais Oba­ma in­siste. Lorsque Hilla­ry fi­nit par lui par­ler, le soir, il re­fuse de prendre son non pour ar­gent comp­tant. Hilla­ry lui re­dit son re­fus, il la ca­jole : « J’ai be­soin de vous dans mon équipe. » Nou­veau sus­pense, nou­veau tour­nant. Nou­veau « et si? »… La vie de cette femme n’est pas une ligne droite. C’est la mon­tée de l’Alpe-d’Huez.

Nous en connais­sons tous les vi­rages, toutes les épingles à che­veux. Nous étions au bord de la route quand elle s’est lan­cée. « Nous sa­vons qui sont Hilla­ry et Bill, main­te­nant », écri­vait il y a quelques jours dans le « New York Times » l’édi­to­ria­liste Mau­reen Dowd, en­ne­mie ju­rée des Clin­ton. A force de l’en­cou­ra­ger ou de la conspuer, elle nous est de­ve­nue fa­mi­lière. Et l’usure est ap­pa­rue. La fa­tigue du vi­rage de trop : nous avons fi­ni par ou­blier tous les re­cords qu’a ac­cu­mu­lés Hilla­ry Clin­ton, par né­gli­ger son ex­tra­or­di­naire des­ti­née. Voi­là une femme qui vit sous la pro­tec­tion conti­nuelle du Se­cret Ser­vice de­puis vingt­quatre ans, dis­pute sa qua­tor­zième élec­tion (si l’on compte celles de Bill), a été sé­na­trice puis se­cré­taire d’Etat, est de­puis qua­torze ans sans in­ter­rup­tion (et vingt au to­tal) la « femme amé­ri­caine la plus ad­mi­rée » dans le son­dage an­nuel de l’ins­ti­tut Gallup… Et tente, bien en­ten­du, de dé­cro­cher l’ul­time maillot jaune de pre­mière femme pré­sident des Etats-Unis, à la suite de qua­ran­te­quatre hommes.

Mau­reen Dowd se trompe: nous ne sa­vons pas qui est Hilla­ry Clin­ton. Lors­qu’elle est élue sé­na­trice de New York, en 2000, son col­lègue Chuck Schu­mer pré­vient ses troupes: « Elle est la per­sonne la plus opaque que vous ren­con­tre­rez de toute votre vie. » « La plus grande er­reur de la presse amé­ri­caine est de croire qu’ils la connaissent », confirme sa proche amie Mag­gie Williams. « Je suis un test de Ror­schach », a-t-elle dit elle-même, et ce n’est pas seule­ment de l’au­to­dé­fense. Hilla­ry Clin­ton est une pro­tes­tante mé­tho­diste dou­blée d’une po­li­ti­cienne à l’an­cienne. « “Qui êtes-vous ?” Je ne crois pas que ce soit la bonne ques­tion, lâche-t-elle pen­dant sa cam­pagne sé­na­to­riale. Même les gens que vous croyez connaître ex­trê­me­ment bien, connais­sez-vous toute leur per­son­na­li­té? Ré­vèlent-ils com­plè­te­ment qui ils sont, à chaque mo­ment où vous êtes en leur com­pa­gnie? Bien sûr que non. Nous at­ten­dons dé­sor­mais que les gens évo­luant dans l’arène pu­blique fassent ce­la, mais je n’en vois pas le be­soin. » Ce­la va même plus loin, jus­qu’à une concep­tion presque mé­ca­niste de la po­li­tique: « Je ne crois pas que l’on change les coeurs, lance-t-elle l’an der­nier. On change les lois, l’al­lo­ca­tion des res­sources. La fa­çon dont fonc­tionnent les sys­tèmes. » Elle avance mas­quée. Elle a dé­crit son en­fance à Park Ridge comme une image d’Epi­nal. Une ban­lieue blanche de Chi­ca­go, ho­mo­gène, où les en­fants cou­raient d’un jar­din à l’autre, ven­daient de la li­mo­nade et jouaient aux dames, un père qu’elle « ado­rait » et guet­tait au coin de la rue pour l’ac­cueillir à son re­tour du bou­lot. En réa­li­té, Hugh Rod­ham, pa­tron de la PME fa­mi­liale de dra­pe­ries, était un pa­triarche dur, condes­cen­dant, ja­mais sa­tis­fait de ses en­fants. Un homme qui cou­pait in­va­ria­ble­ment le chauf­fage en al­lant se cou­cher, même par nuit po­laire. « Si du­rant son en­fance Bill Clin­ton a fait l’ex­pé­rience de vio­lences phy­siques ré­pé­tées dans sa fa­mille, Hilla­ry Rod­ham a, dans la sienne, été confron­tée à des vio­lences psy­cho­lo­giques peut-être plus sub­tiles, mais non moins lourdes de consé­quences », note l’his­to­rien William Chafe, au­teur d’un livre sur « Bill et Hilla­ry ». Heu­reu­se­ment il y a Do­ro­thy, la mère, qui adore son élève mo­dèle de fille et ne cesse d’ai­guillon­ner une am­bi­tion qui re­double quand, à l’âge de 14 ans, elle re­çoit une ré­ponse écrite de la Na­sa à sa lettre de­man­dant quelles ma­tières étu­dier à l’uni­ver­si­té pour de­ve­nir as­tro­naute: « Dé­so­lé, les femmes ne peuvent pas de­ve­nir as­tro­nautes. »

On pour­rait dé­rou­ler sa vie étape par étape, avant l’épreuve de mon­tagne dé­ci­sive. Le pro­blème est qu’il y a trop de Hilla­ry Clin­ton. Cette femme est Pro­tée : étu­diante brillante à l’uni­ver­si­té de Wel­les­ley puis à Yale, où elle ren­contre Bill, jeune avo­cate pen­dant le Wa­ter­gate, épouse du gou­ver­neur de l’Ar­kan­sas, First La­dy, épouse

trom­pée et hu­mi­liée, sé­na­trice ap­pré­ciée, can­di­date mal­heu­reuse à la pré­si­den­tielle, se­cré­taire d’Etat, can­di­date à nou­veau… Ajou­tez à ce­la les chan­ge­ments de look et de coif­fure in­ces­sants, les scan­dales qui se suivent et ne se res­semblent pas… Pi­tié! Mieux vaut suivre le fil conduc­teur qu’elle nous tend: la com­plexi­té. Celle de ses idées po­li­tiques, d’abord. A 18 ans, elle écrit à Don Jones, un pas­teur qui s’oc­cupe de jeunes et l’in­fluen­ce­ra pro­fon­dé­ment: « Peut-on avoir un es­prit conser­va­teur et un coeur de gauche? » Elle plonge dans l’ac­ti­visme an­ti­ra­ciste, se pas­sionne pour les pro­blèmes de pau­vre­té et les droits de l’en­fance, re­joint dé­fi­ni­ti­ve­ment la gauche en 1968 et fré­quente même, de loin, les Black Pan­thers. « Elle est cer­tai­ne­ment plus à gauche que Bill dans cer­tains do­maines, confie Mike Lux, un consul­tant qui fut l’un des col­la­bo­ra­teurs proches de la First La­dy. Sur la ré­forme de la san­té, elle était plus pro­gres­siste et agres­sive que son ma­ri; sur la ré­forme de l’aide so­ciale, elle était mal à l’aise avec des me­sures qu’il fit adop­ter. » En un sens, son vi­rage à gauche de ces der­niers mois, sous l’im­pul­sion de Ber­nie San­ders, est à l’op­po­sé d’une vi­site chez le den­tiste pour un ar­ra­chage de dent, plu­tôt un re­tour aux ori­gines, une es­pèce de li­bé­ra­tion.

Mais il y a éga­le­ment l’autre Hilla­ry, l’al­liée so­lide de Wall Street qui em­poche 375000 dol­lars (340000 eu­ros) pour trois dis­cours or­ga­ni­sés par Gold­man Sachs, ou en­core l’ex-se­cré­taire d’Etat qui se com­porte comme la reine d’An­gle­terre et fac- ture 300 000 dol­lars un speech d’une de­mi­heure à l’uni­ver­si­té de Los An­geles (avec, exige son agent, un quar­tier de ci­tron dans de l’eau à tem­pé­ra­ture am­biante, un cous­sin rec­tan­gu­laire spécial, du hou­mous et des cru­di­tés). L’autre Hilla­ry, aus­si, ayant gran­di dans un Middle West ré­pu­bli­cain mar­qué par la guerre froide. « Mes convic­tions po­li­tiques trouvent leurs ra­cines dans le conser­va­tisme po­li­tique dans le­quel j’ai été éle­vée », confie-t-elle après l’élec­tion de Bill à la pré­si­dence. Hilla­ry le fau­con, qui a vo­té l’in­va­sion de l’Irak et ne se re­con­naît pas dans le « don’t do stu­pid shit » (« ne faites pas de conne­rie ») ré­su­mant la doc­trine de po­li­tique étran­gère d’Oba­ma. « Ce n’est pas parce que nous avons le meilleur mar­teau que chaque pro­blème est un clou », dit le pré­sident sor­tant. A quoi elle ré­pond: « “Ne faites pas de conne­rie” n’est pas un prin­cipe or­ga­ni­sa­teur. » Com­pa­rée à l’in­clas­sable Oba­ma, elle se coule dans une tra­di­tion in­ter­ven­tion­niste so­lide au sein du Par­ti dé­mo­crate, un « pen­chant pour l’ac­tion » qu’ont in­car­né avant elle Dean Ache­son ou Har­ry Tru­man et qui est « mieux adap­té à 2016 qu’à 2008 », sou­ligne Jake Sullivan, son prin­ci­pal conseiller au Dé­par­te­ment d’Etat. Elle a quand même mis pas mal d’eau dans son vin « néo­con », re­con­nais­sant que l’Amé­rique, « aus­si puis­sante et forte soi­telle, ne peut pas re­cons­truire les so­cié­tés ». « Les Etats-Unis ne peuvent pas ré­soudre tous les pro­blèmes du monde, re­con­naît-elle en 2012. Mais les pro­blèmes du monde ne peuvent être ré­so­lus sans les Etats-Unis. » Com­ment faire sens à par­tir de ce Ror­schach idéo­lo­gique? Avec un mot: le com­pro­mis. Hilla­ry est une prag­ma­tique, de­puis tou­jours. A Wel­les­ley, « le moyen de par­ve­nir à ses fins l’in­té­res­sait plus que de prendre une po­si­tion phi­lo­so­phique qui ne la mè­ne­rait nulle part. Si on la pous­sait sur ce plan, elle ré­pon­dait: “On ne peut rien ac­com­plir à moins de ga­gner” », confie­ra Geof­frey Shields, son pe­tit co­pain de l’époque. « Que vous soyez de gauche ou de droite, vous ne pou­vez pas être per­sua­dé de dé­te­nir la seule vé­ri­té. Ce n’est pas ain­si que fonc­tionne la dé­mo­cra­tie. Ce n’est pas comme ce­la que notre pays a trou­vé le suc­cès. Vous de­vez écou­ter les autres et, oui, trou­ver un com­pro­mis », in­siste-t-elle. Mais, pour ga­gner, il faut connaître à fond ses dos­siers. Hilla­ry, comme Bill mais l’ins­tinct po­pu­liste en moins, est une femme de dos­siers, de me­sures obs­cures et d’ali­néas ou­bliés. Elle pos­sède une connais­sance dé­taillée de ce qui est pos­sible et de ce qui ne l’est pas. Lau­rie Ru­bi­ner, son as­sis­tante par­le­men­taire de 2005 à 2007, re­çoit un jour l’ordre mys­té­rieux de blo­quer deux heures de « temps pour la table à jeu de cartes ». Le mo­ment ve­nu, elle se rend dans une pièce et dé­couvre deux tables de jeu à cô­té de deux énormes va­lises. Elles sont rem­plies de notes de conver­sa­tion, lec­tures et autres bribes que Clin­ton a col­lec­tées et qu’il s’agit main­te­nant de clas­ser par thèmes. Qu’estce qui est im­por­tant, qu’est-ce qui l’est moins ? Les infos qui passent la barre nour­ri­ront son tra­vail lé­gis­la­tif. Au Sé­nat puis au Dé­par­te­ment d’Etat, elle a fait ses classes. Son cô­té « femme d’ac­tion » sé­duit d’au­tant plus Oba­ma qu’il se double d’une loyau­té sans faille. Hilla­ry sait que le coeur du ré­ac­teur di­plo­ma­tique est à la Mai­son-Blanche, pas au Dé­par­te­ment d’Etat, et elle l’ac­cepte. « L’in­fluence d’un se­cré­taire d’Etat pro­vient presque ex­clu­si­ve­ment de sa re­la­tion avec le pré­sident. S’il est per­çu comme un confi­dent ou, mieux, un man­da­taire du com­man­dant en chef, il ou elle peut ac­com­plir des choses. De toute évi­dence, Clin­ton et Oba­ma n’étaient dans au­cun de ces deux cas de fi­gure », rap­pelle le jour­na­liste Mark Land­ler, au­teur d’un livre sur la re­la­tion Oba­ma-Clin­ton du­rant ces an­nées. Mais ces deux grands fauves po­li­tiques dé­ve­loppent une vraie com­pli­ci­té, qui éclate au grand jour à la confé­rence de Co­pen­hague sur le cli­mat, en dé­cembre 2009. Les né­go­cia­tions étant blo­quées, Hilla­ry té­lé­phone à Oba­ma, qui saute dans un avion et vole à sa rescousse. Apprenant que

les Chi­nois mènent leurs pour­par­lers en ca­ti­mi­ni, tous deux dé­cident de s’in­vi­ter à leur réunion. Hilla­ry passe sous le bras d’un of­fi­ciel chi­nois ten­tant de les stop­per et pousse la porte, Oba­ma sur ses ta­lons. « Hi, eve­ry­bo­dy ! », lance Oba­ma, hi­lare, avant de se tour­ner vers un Wen Jia­bao dé­com­po­sé : « Mon­sieur le Pre­mier mi­nistre, êtes-vous prêt à me voir, main­te­nant? »

LE TAN­DEM “BILLARY”

Com­pa­rée à ses ri­vaux de droite comme de gauche, dans la pré­si­den­tielle de 2016, « Hilla­ry Clin­ton est la seule adulte dans la pièce », confiait ré­cem­ment à « l’Obs » l’écri­vain Jo­na­than Fran­zen, ré­su­mant l’opi­nion de mil­lions d’Amé­ri­cains qui vo­te­ront pour elle sans hé­si­ta­tion. Com­bien d’autres po­li­ti­ciens ont une ex­pé­rience aus­si longue et in­tense sur un nombre aus­si vaste de su­jets ? Tous ceux qui la cô­toient mettent en avant son in­tel­li­gence ai­guë, sa ca­pa­ci­té d’écoute, son at­ten­tion au dé­tail. Et son sens pu­ri­tain, presque sa­cré, du ser­vice de l’Etat. Un ma­tin en­nei­gé de fé­vrier 2010, juste avant sa réunion heb­do­ma­daire avec Oba­ma dans le bu­reau Ovale, Hilla­ry re­çoit un mes­sage alar­mant: Bill vient d’être ad­mis dans un hô­pi­tal new-yor­kais avec des dou­leurs à la poi­trine, il doit su­bir d’ur­gence une opé­ra­tion car­diaque. Elle ne dit rien à per­sonne et as­siste à sa réunion avec le pré­sident. Après quoi, elle se pré­ci­pite dans le pre­mier vol pour New York…

Il se pour­rait bien que Clin­ton fasse une ex­cel­lente pré­si­dente. C’est en tout cas le spin, l’image, qu’elle cherche à vendre: je suis peut-être une can­di­date mé­diocre mais une fois aux com­mandes, vous ne se­rez pas dé­çus ! Elle vient de le re­dire dans une in­ter­view à « Vox » : « Quand j’ai un job, ma cote de po­pu­la­ri­té est vrai­ment bonne; quand je suis au tra­vail, je suis ré­élue au Sé­nat avec 67% des voix. Comme se­cré­taire d’Etat, j’ai un taux d’ap­pro­ba­tion de 66%. Et puis je fais cam­pagne, et […] tous ces ar­gu­ments et ces at­taques re­sur­gissent. » Cer­tains ont d’ailleurs vu ve­nir de loin ses dif­fi­cul­tés ac­tuelles dans les son­dages. En no­vembre 2013, avant même qu’elle ne se lance, l’édi­to­ria­liste Frank Bru­ni pré­dit dans le « New York Times » qu’elle au­ra « de sé­rieux pro­blèmes comme can­di­date po­ten­tielle en 2016 », vu la vague de po­pu­lisme mon­tante et la mé­fiance du pu­blic à son égard.

Pour com­prendre ce désa­mour d’une par­tie de l’Amé­rique, il faut re­mon­ter bien en ar­rière. Il faut par­ler de « Billary », cet in­dis­so­ciable tan­dem Bill-Hilla­ry. Leur ma­riage est une as­so­cia­tion d’égaux – deux êtres hu­mains su­pé­rieu­re­ment in­tel­li­gents et pas­sion­nés par la po­li­tique. Da­vid Ger­gen, qui a conseillé plu­sieurs pré­si­dents, a eu un jour cette jo­lie for­mule: « Elle était l’ancre, il était la voile. Lui le rê­veur, elle la réa­liste. Le stra­tège, la tac­ti­cienne. » Hilla­ry, en tout cas, n’a ja­mais pré­vu de jouer les deuxièmes vio­lons. Après l’élec­tion de Bill comme gou­ver­neur de l’Ar­kan­sas, elle scan­da­lise cet Etat conser­va­teur en in­sis­tant pour gar­der son nom de jeune fille. Quand Bill est élu pré­sident, elle dé­cide car­ré­ment d’être son chef de ca­bi­net ! Il fau­dra lui ex­pli­quer que c’est im­pos­sible po­li­ti­que­ment. Mais Hilla­ry ne se dé­monte pas.

C’est elle qui fait condam­ner le cor­ri­dor re­liant la salle de presse à la West Wing, se met­tant à dos tous les jour­na­listes de Wa­shing­ton. Elle a même le pro­jet de les faire dé­mé­na­ger dans l’Exe­cu­tive Of­fice Buil­ding, de l’autre cô­té de l’ave­nue et de ré­amé­na­ger dans leur an­cienne salle la pis­cine in­té­rieure qu’uti­li­sait Frank­lin Roo­se­velt pour soi­gner sa po­lio ! Le jour de son ins­tal­la­tion à la Mai­son-Blanche, Bill de­mande à son conseiller presse pour­quoi le cou­loir a été fer­mé. Ré­ponse de George Ste­pha­no­pou­los: « Elle a dit que c’était pour que vous puis­siez vous dé­pla­cer li­bre­ment, sans avoir des re­por­ters re­gar­dant par-des­sus votre épaule. » Clin­ton reste si­len­cieux. Des an­nées plus tard, il dé­cri­ra cette me­sure comme une er­reur ter­rible, sans men­tion­ner que son épouse en était à l’ori­gine. Même si­lence à propos de la ré­forme de san­té pi­lo­tée par Hilla­ry, où son ins­tinct po­li­tique in­dique pour­tant à son époux que l’af­faire est très mal en­ga­gée.

Leur al­liance est un rap­port de forces qui ne ces­se­ra de fluc­tuer au gré des in­fi­dé­li­tés de Bill, dont Hilla­ry est au fait de­puis le dé­but. « Le pen­chant de Bill pour l’adul­tère a ani­mé leur al­liance, lui a don­né sa dy­na­mique, es­time l’his­to­rien William Chafe. Les ad­dic­tions de Bill sont au centre de la mon­tée en puis­sance de Hilla­ry, elles ont joué un rôle pi­vot dans leur re­la­tion. » Dans l’Amé­rique des an­nées 1990, l’in­fi­dé­li­té est un in­ter­dit po­li­tique pour un pré­sident amé­ri­cain, et les in­car­tades de Bill ne ces­se­ront de l’af­fai­blir… et de ren­for­cer l’in­fluence de Hilla­ry. Elle au­rait pu le quit­ter. « Les dé­ci­sions les plus dif­fi­ciles que j’ai prises, dans ma vie, ont été de res­ter ma­riée à Bill et de faire cam­pagne pour le poste de sé­na­trice de New York », écri­ra-telle. Mais elle a « des sen­ti­ments forts à propos du di­vorce et de ses ef­fets sur les en­fants », et ne peut se ré­soudre à quit­ter « la per­sonne la plus in­té­res­sante, sti­mu­lante et pleine de vie qu’[elle ait] ja­mais ren­con­trée ». Ce qu’elle confir­me­ra en 2013 : « Mon ma­ri est mon meilleur ami. Nous avons une conver­sa­tion sans fin. Nous ne nous en­nuyons ja­mais. »

Elle pré­fère l’éman­ci­pa­tion. Après l’échec de la pro­cé­dure de des­ti­tu­tion contre Bill, en 1999, elle confie à une proche : « J’y vais, main­te­nant. C’est mon tour. » Elle a re­pris le flam­beau d’Elea­nor Roo­se­velt, son hé­roïne, avec l’am­bi­tion d’at­teindre cette fois la marche ul­time du pou­voir. Et à chaque fois que Bill re­tombe dans ses vieux ré­flexes, elle le rap­pelle à la réa­li­té. A la conven­tion dé­mo­crate de Den­ver, en 2008, elle dé­couvre un brouillon ré­crit du dis­cours qu’elle doit pro­non­cer quelques heures plus tard. Bill est pas­sé par là… L’ordre tombe, sans ap­pel : « C’est mon dis­cours. » La ver­sion pré­cé­dente, la sienne, est ré­ta­blie… en conser­vant, tout de même, quelques for­mules bien sen­ties de Bill.

A Den­ver, jus­te­ment, Hilla­ry sou­tient Oba­ma de tout son poids. En même temps, elle pro­cède à une au­top­sie mé­ti­cu­leuse de sa cam­pagne ca­tas­tro­phique. Elle mé­nage l’ave­nir, fai­sant en­voyer 16054 mots de re­mer­cie­ment aux vo­lon­taires, do­na­teurs, po­li­ti­ciens qui l’ont ai­dée. Elle et son époux ont consti­tué un ré­seau d’al­liances et de sou­tiens peut-être unique dans l’his­toire du pays, cette « cons­tel­la­tion des Clin­ton » qui les fait sou­vent com­pa­rer à une fa­mille royale. Eux-mêmes se com­portent d’ailleurs par­fois comme des têtes cou­ron­nées, pla­çant leur fille sur un pié­des­tal comme s’ils la pré­pa­raient pour la suc­ces­sion. Chel­sea fe­rait une pré­si­dente en­core meilleure que Hilla­ry, confie un jour Bill, « parce qu’elle en sait plus que nous sur tout! »

Cette dy­na­mique étrange du couple Clin­ton fas­cine l’Amé­rique et le monde de­puis près d’un quart de siècle. En exa­gé­rant un peu, on pour­rait dire que les Clin­ton sont les vic­times pa­ra­doxales du mot d’ordre lan­cé par le Wo­men’s Lib (Mou­ve­ment de Li­bé­ra­tion des Femmes) dans les an­nées 1960: « Ce qui est per­son­nel est po­li­tique. » Pour la droite conser­va­trice, en tout cas, ils in­carnent tout ce qui est dé­tes­table dans les an­nées 1960 et qui les ré­vulse chez les ba­by­boo­mers : pro­mis­cui­té sexuelle, fé­mi­nisme, au­to­com­plai­sance… On ne peut pas com­prendre l’hos­ti­li­té à Hilla­ry sans prendre en compte la rage ob­ses­sion­nelle de cette droite à leur égard de­puis le dé­but. A peine les Clin­ton ont-ils mis le pied à la Mai­sonB­lanche que le mil­liar­daire Ri­chard Mel­lon Scaife lance un « pro­jet Ar­kan­sas », fi­nan­cé à hau­teur de 2,4 mil­lions de dol­lars, pour fouiller dans leur pas­sé et les dis­cré­di­ter. Les at­taques n’ont ja­mais ces­sé de­puis, chaque in­ci­dent étant éle­vé au rang de scan­dale ma­jeur, et elles ont fi­ni par in­fluen­cer jus­qu’à la presse res­pec­table, « The Eco­no­mist » croyant dé­ce­ler (en 1994) « une cu­rieuse ten­dance aux sui­cides et à la vio­lence » en­tou­rant « les gens liés aux Clin­ton »! « Croire que vous pou­vez échap­per à la ma­chine de guerre des ré­pu­bli­cains, et ne pas en sor­tir très im­po­pu­laire, c’est faire abs­trac­tion de ce qui se passe dans la po­li­tique amé­ri­caine de­puis vingt ans », no­tait Hilla­ry en 2007, une opi­nion qui n’a cer­tai­ne­ment pas chan­gé de­puis.

Elle ne cache pas ses sen­ti­ments pour la presse, qui rêve certes tou­jours du scoop ul­time aux dé­pens des Clin­ton mais conti­nue d’être dé­tes­tée par Hilla­ry au-de­là du rai­son­nable. « Ecou­tez, elle vous hait. Point barre. Ce­la ne chan­ge­ra ja­mais », fi­nit par lâ­cher, il y a deux ans, un conseiller de Hilla­ry à un jour­na­liste de « Po­li­ti­co ». Les Clin­ton n’ont ces­sé de mettre les cha­riots en cercle et de re­pous­ser les as­sauts, pro­té­gés par un rang étroit de proches fa­na­ti­que­ment dé­voués et sou­vent agres­sifs comme des pit­bulls. Le mo­dus ope­ran­di du clan Clin­ton évoque plus un épi­sode des « So­pra­no » qu’une tranche de dé­mo­cra­tie, avec sa loi du si­lence, la loyau­té qui prime tout, y com­pris par­fois la com­pé­tence, et les ven­geances mes­quines ser­vies froides… Une opa­ci­té que le charme de Bill fai­sait ou­blier, mais qui éclate au grand jour avec Hilla­ry. Dans son in­ter­view à « Vox » en juin, elle in­siste pour­tant sur le fait que « la dé­mo­cra­tie re­pose sur la confiance », qu’« il doit exis­ter le sen­ti­ment, dur comme de la roche, que cette tran­sac­tion entre nous, élec­teurs et ci­toyens, re­pose sur

“Mon ma­ri est mon meilleur ami”, jure-t-elle.

quelque chose de pro­fond et sa­cré ». Elle ne per­çoit pas le cô­té iro­nique de ses propos.

L’ EMAILGATE

Que fait-elle, à peine ar­ri­vée au Dé­par­te­ment d’Etat? Elle se cache, une nou­velle fois, en uti­li­sant un compte hé­ber­gé sur un ser­veur de sa mai­son de Chap­pa­qua (New York) pour ses cour­riels o ciels et pri­vés. A l’ori­gine de l’Emailgate, il y a ce sou­ci lé­gi­time de pré­ser­ver une vie pri­vée dans la­quelle ses ad­ver­saires et les mé­dias ne cessent de fouiller. En 2010, sa conseillère Hu­ma Abe­din (que les Clin­ton consi­dèrent comme leur se­conde fille) lui re­com­mande d’uti­li­ser la mes­sa­ge­rie du Dé­par­te­ment d’Etat. Ré­ponse de Hilla­ry: « Je ne veux ris­quer à au­cun prix que ce qui est per­son­nel soit ac­ces­sible. » « Pour­quoi ne pou­vait-elle pas uti­li­ser deux comptes sé­pa­rés, ce­lui du gou­ver­ne­ment pour sa cor­res­pon­dance o cielle et un compte pri­vé pour ses mes­sages per­son­nels? Il n’y a au­cune ex­pli­ca­tion vrai­ment ra­tion­nelle à ce­la », s’étonne So­phia McC­len­nen, pro­fes­seur à la Penn State Uni­ver­si­ty et spé­cia­liste des in­ter­ac­tions entre po­li­tique, culture et so­cié­té. Mais le pire est son ré­flexe après la dé­cou­verte du scan­dale: la dé­né­ga­tion, le men­songe, le lé­ga­lisme étroit.

« Si elle avait tout de suite avoué son er­reur et dit, avant qu’on ne l’y force: “J’ai fait une grosse bê­tise, c’était une idée ter­rible”, les gens au­raient com­pris », es­time McC­len­nen. Mais non. Les frasques de son pré­sident de ma­ri ne sont plus qu’un loin­tain sou­ve­nir, mais Hilla­ry ne par­vient pas à chan­ger de lo­gi­ciel. A un quart de siècle d’in­ter­valle, elle ré­édite presque à l’iden­tique la dé­ci­sion dé­sas­treuse des Clin­ton de ne pas com­mu­ni­quer au « Wa­shing­ton Post » les do­cu­ments per­son­nels re­la­tifs à leurs in­ves­tis­se­ments dans l’a aire im­mo­bi­lière Whi­te­wa­ter, dé­ci­sion qui avait conduit tout droit à la no­mi­na­tion du pro­cu­reur in­dé­pen­dant Ken­neth Starr. « Dans les deux cas, elle a été gui­dée par l’ob­ses­sion de contrô­ler sa ré­pu­ta­tion et sa vie pri­vée. C’est un angle mort de sa per­son­na­li­té, quelque chose qui a à voir avec sa peur in­time, son an­xié­té liée à l’image de soi », ana­lyse William Chafe. Dans les deux a aires, il est vrai, Hilla­ry est res­tée du bon cô­té de la loi : dans l’a aire Whi­te­wa­ter, les pro­cu­reurs avaient je­té l’éponge en 1998, es­ti­mant qu’elle n’avait que 10% de chances d’être condam­née ; dans la contro­verse sur les e-mails, le di­rec­teur du FBI a es­ti­mé qu’« au­cun pro­cu­reur rai­son­nable » n’en­ga- ge­rait de pour­suites contre elle. Mais en po­li­tique, lé­ga­li­té n’est pas lé­gi­ti­mi­té.

Il reste un peu plus de trois mois à Hilla­ry pour trou­ver ce « mo­ment hu­main », cette faille né­ces­saire dans la cui­rasse de tout can­di­dat. Le pro­blème est qu’elle ne maî­trise pas le scé­na­rio. « La di culté, avec Hilla­ry Clin­ton, est que nous sommes for­cés de la consi­dé­rer soit comme une cri­mi­nelle soit comme une sainte, constate So­phia McC­len­nen. Il n’y a plus de place pour une ap­pré­cia­tion ob­jec­tive de sa per­sonne et de ses idées. » L’in­té­res­sée le re­grette-t-elle? Elle a eu un jour ce cri du coeur: « Je suis une per­sonne réelle. » Et puis elle a ra­bais­sé la herse et re­mon­té le pont-le­vis.

« Elle se­ra une pré­si­dente ex­cep­tion­nelle », a af­fir­mé Mi­chelle Oba­ma à la conven­tion des dé­mo­crates, le 25 juillet.

Sa fon­da­tion a re­çu des dons ve­nant de l’étran­ger qui font po­lé­mique.

First La­dy en 1993.

Ber­nie San­ders ap­porte dé­sor­mais un sou­tien to­tal à son ex-ri­vale de la pri­maire.

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