L’Eglise mar­ty­ri­sée

L’at­taque qui a coû­té la vie à un prêtre près de Rouen marque un nou­veau tour­nant dans la vague d’at­ten­tats qui frappe la France de­puis un an et de­mi. Et pose dé­jà des ques­tions ma­jeures sur l’ef­fi­ca­ci­té des dis­po­si­tifs de sur­veillance et de lutte an­ti­ter

L'Obs - - La Une - SER­VICE INVESTIGATION (E. B., M. D., V. L., E. V., C. S.)

C’était un jour or­di­naire à SaintE­tienne-du-Rou­vray. En plein centre de cette pe­tite ville à deux pas de Rouen, le père Jacques Ha­mel ve­nait d’ou­vrir l’église pour la messe ma­ti­nale. Un mar­di d’été, seuls cinq fi­dèles avaient fait le dé­pla­ce­ment dans l’édi­fice en briques du pays, en­tiè­re­ment ré­no­vé après un in­cen­die vo­lon­taire il y a quelques an­nées. Le père Ha­mel, 86 ans, dont le vi­sage était connu dans les mi­lieux ca­tho­liques de la rive gauche de l’ag­glo­mé­ra­tion rouen­naise, avait fê­té son ju­bi­lé d’or – cin­quante ans de mi­nis­tère – en 2008. De­puis, il sou­hai­tait « de­meu­rer au ser­vice de l’Eglise ». A Saint-Etien­ne­du-Rou­vray, il of­fi­ciait comme prêtre auxi­liaire, en rem­pla­ce­ment du cu­ré ti­tu­laire, par­ti en va­cances dans son pays na­tal, le Con­go.

Les tueurs sont ar­ri­vés vers 9h30, en plein of­fice. Sans doute sont-ils pas­sés par l’ar­rière de l’édi­fice

Dans le centre-ville, les forces de l’ordre ont pris po­si­tion et bou­clé tout le quar­tier.

re­li­gieux. Ils ont pris en otage les cinq fi­dèles. L’un d’eux a été griè­ve­ment bles­sé et se trou­vait entre la vie et la mort à l’heure où nous im­pri­mons ces pages. Le père Ha­mel, lui, a été contraint de se mettre à ge­noux avant d’être égor­gé, comme sur les vi­déos de pro­pa­gande dé­sor­mais tris­te­ment cé­lèbres de l’or­ga­ni­sa­tion Etat is­la­mique. Tout s’est pas­sé si vite et si si­len­cieu­se­ment que même les voi­sins les plus proches n’ont rien en­ten­du. Saint-Etienne était dé­sert à cette heu­re­là. Ceux qui tra­vaillent à Rouen en étaient dé­jà par­tis. Les autres n’étaient pas en­core ré­veillés. Quand les pre­miers ef­fec­tifs de po­lice sont ar­ri­vés, à toute vi­tesse, pré­ve­nus par l’une des soeurs, qui a réus­si à s’échap­per de l’église, les ha­bi­tants sont res­tés si­dé­rés. Le dé­noue­ment de la prise d’otages a été ra­pide. Quand les deux pre­neurs d’otages sont sor­tis sur le par­vis de l’église, ils se sont re­trou­vés face à des hommes de la bri­gade de re­cherche et d’in­ter­ven­tion (BRI) de Rouen. Les deux ter­ro­ristes, seule­ment ar­més de cou­teaux, ont été abat­tus. Une femme et une fillette qui pas­saient par là ont fi­lé, prises de pa­nique. Un homme sur un scoo­ter rouge a été som­mé de mettre les mains en l’air. Très vite en­suite, les si­rènes ont re­ten­ti. Les pom­piers. Les élus. Un pé­ri­mètre comme pour « Char­lie Heb­do » ou la pro­me­nade des An­glais. Daech ve­nait de s’in­vi­ter à Saint-Etienne-duRou­vray. Une at­taque dans une église, qui plus est dans une pe­tite ville, voi­là pré­ci­sé­ment le scé­na­rio que re­dou­taient de­puis des mois les ex­perts de l’an­ti­ter­ro­risme. Après s’en être pris à un jour­nal, à la com­mu­nau­té juive, à la po­lice, à une salle de concert, des ter­rasses de res­tau­rant et à la fête na­tio­nale, le 14 juillet der­nier, Daech a pour­sui­vi sa stra­té­gie de ter­reur en s’at­ta­quant de fa­çon ci­blée pour la pre­mière fois à des chré­tiens sur le sol fran­çais. Quelques mi­nutes seule­ment après l’at­taque, l’agence de presse « of­fi­cielle » de l’Etat is­la­mique a re­ven­di­qué la tue­rie.

En s’ap­pro­chant des deux corps qui gi­saient sur les pa­vés du par­vis de la pe­tite église, les po­li­ciers lo­caux ont im­mé­dia­te­ment re­con­nu le vi­sage de l’un des deux as­saillants. Un en­quê­teur de la po­lice ju­di­ciaire de Rouen a le pre­mier iden­ti­fié A. K., qui avait gran­di à quelques rues de là, dans le quar­tier du parc Mau­ri­ceT­ho­rez. Agé de 19 ans, le jeune homme avait été in­car­cé­ré après avoir ten­té de re­joindre la Sy­rie à deux re­prises. Une pre­mière fois il avait ten­té de par­tir pour la Tur­quie alors qu’il était en­core mi­neur en mars 2015. Quelques mois plus tard, dé­but mai, il tente à nou­veau de ga­gner Is­tan­bul en pas­sant cette fois par la Suisse. Mais A. K., qui a été si­gna­lé par les au­to­ri­tés

fran­çaises, est in­ter­pel­lé à l’aé­ro­port d’Is­tan­bul puis ex­tra­dé vers la France. Il est im­mé­dia­te­ment pla­cé en dé­ten­tion pré­ven­tive. Il se­ra re­mis en li­ber­té pro­vi­soire en mars der­nier avec un bra­ce­let élec­tro­nique à la che­ville. A l’époque le par­quet avait fait ap­pel de cette dé­ci­sion. En vain.

De re­tour à Saint-Etienne-du-Rou­vray, A. K. ne se fai­sait plus vrai­ment re­mar­quer. « Un bouf­fon », dit un jeune du quar­tier qui l’avait connu au col­lège PaulE­luard. « Un es­prit faible », ajoute un autre qui sou­ligne que le jeune homme avait peu d’amis : « La Sy­rie, ça fai­sait peur à tout le monde. » Après son in­ter­pel­la­tion, sa mère avait confié à un jour­nal suisse que son fils s’était ra­di­ca­li­sé très ra­pi­de­ment, en à peine trois mois, via Fa­ce­book. A son re­tour, croient sa­voir plu­sieurs té­moins, il avait ten­té de re­ve­nir à la mos­quée « Châ­teau-Blanc » de Saint-Etienne-du-Rou­vray, mais « l’imam l’avait vi­ré, à cause de son voyage en Sy­rie ».

Com­ment ce jeune homme, ul­tra­con­nu de la jus­tice, por­tant un bra­ce­let élec­tro­nique, est-il pas­sé à l’ac­tion ? En plein trau­ma­tisme après l’at­ten­tat de Nice, la ques­tion pro­met dé­jà de nour­rir de nom­breuses po­lé­miques. De­puis sa mise en exa­men, A. K. n’était en ef­fet plus sui­vi par les ser­vices de ren­sei­gne­ment. Il a ain­si pu com­mettre cet at­ten­tat en pro­fi­tant de son au­to­ri­sa­tion de sor­tie quo­ti­dienne, fixée de 8h30 à 12h30. Il n’était pas sur­veillé. Comme l’ont ex­pli­qué les res­pon­sables de la DGSI (sé­cu­ri­té in­té­rieure) de­vant la com­mis­sion d’en­quête par­le­men­taire sur les moyens consa­crés au ter­ro­risme au prin­temps der­nier, une même per­sonne ne peut faire l’ob­jet d’une en­quête ju­di­ciaire et de ren­sei­gne­ment. « Nous ne pou­vons mettre en oeuvre au­cune tech­nique de ren­sei­gne­ment concer­nant un in­di­vi­du mis en exa­men afin qu’il ne soit pas por­té at­teinte aux droits de la dé­fense, a ain­si ex­pli­qué Pa­trick Cal­var, le pa­tron de la DGSI. Nous ne pou­vons donc agir dans cette cir­cons­tance : il s’agit d’un angle mort. » Com­ment com­bler cette faille? « Il est né­ces­saire de pré­voir des me­sures de contrôle ju­di­ciaire qui soient très fortes et ap­pli­quées à la lettre. Il faut faire en sorte que si, à un mo­ment ou à un autre, ces gens-là ne se rendent pas au com­mis­sa­riat pour poin­ter comme il est pré­vu, une réac­tion im­mé­diate soit en­vi­sa­gée », a pour­sui­vi le pa­tron du ren­sei­gne­ment fran­çais lors de son au­di­tion. L’un des ter­ro­ristes du Ba­ta­clan, Samy Amimour, avait ain­si re­joint la Sy­rie après avoir ré­cu­pé­ré ses pa­piers d’iden­ti­té alors qu’il se trou­vait tou­jours sous contrôle ju­di­ciaire… Il avait ex­pli­qué au juge en avoir be­soin pour cher­cher du tra­vail.

La sec­tion an­ti­ter­ro­riste du par­quet de Pa­ris s’est sai­sie de l’en­quête. A Saint-Etienne-du-Rou­vray, après avoir as­sis­té au bou­clage de tout le quar­tier si­tué au­tour de l’église, les ha­bi­tants ont vu les hommes du Raid avan­cer dans le lotissement. Les pre­mières per­qui­si­tions ont dé­bu­té dans l’après-mi­di. Puis des gardes à vue ont été an­non­cées. Comme après chaque at­ten­tat. Comme un éter­nel re­com­men­ce­ment.

En haut à gauche, Fran­çois Hol­lande et le maire de Saint-Etienne-du-Rou­vray En bas à gauche, le père Ha­mel, 86 ans, of­fi­ciait en­core de temps en temps pour rendre ser­vice. Ci-des­sus, des po­li­ciers sur­veillent le quar­tier où ha­bi­tait le tueur. A droite, l’église où le père Ha­mel a été as­sas­si­né.

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