La té­lé-ti­re­lire in­fer­nale

Dans les an­nées 1970 en Pi­car­die, le cé­lèbre avo­cat des Droits de l’Homme est bru­ta­le­ment em­bar­qué dans un pro­cès où sont mê­lés mi­sère so­ciale, ter­rible drame per­son­nel et aveu­gle­ment de la jus­tice. Sur les bancs de la presse, un jeune des­si­na­teur nom­mé C

L'Obs - - Le Sommaire - MATHIEU DELAHOUSSE BRU­NO COUTIER

C’était un temps où des so­cié­tés louaient des « té­lé-ti­re­lires » à ceux qui n’avaient pas les moyens de s’ache­ter un poste bien à eux. L’écran, vo­lu­mi­neux, était aus­si lourd qu’un meuble, avec son tube ca­tho­dique pour la cou­leur, son bou­ton pour les trois chaînes et sa mire qui se po­sait là en ma­jes­té du­rant la nuit. Pour re­gar­der « Bé­bel » vi­re­vol­ter dans le film du di­manche soir sur la pre­mière chaîne, il fal­lait s’ac­quit­ter d’un loyer et sur­tout glis­ser deux francs par heure dans le mon­nayeur. A la ma­nière d’un sou­te­neur, le loueur de té­lés pas­sait tous les mois « re­le­ver les comp­teurs ». Per­sonne n’ima­gi­ne­rait au­jourd’hui qu’on puisse com­pa­raître de­vant une cour d’as­sises pour une an­ti­qui­té pa­reille.

Dans son bu­reau de la rue Cas­sette à Pa­ris, Hen­ri Leclerc trouve que l’écran plat de son or­di­na­teur prend en­core trop de place sur sa table. Il y tra­vaille tou­jours, mais n’y re­çoit plus, pré­fé­rant pour ses en­tre­tiens une grande console en verre do­mi­née des trois seuls cro­quis d’au­dience que Tou­louse-Lau­trec ait ja­mais des­si­nés. Me Leclerc doit plai­der le

len­de­main dans l’est de la France. Ses in­to­na­tions ou cette ex­pres­sion in­di­gnée qui un ins­tant fige son vi­sage nous font pen­ser im­man­qua­ble­ment à l’une des grandes af­faires qui ont nour­ri la chro­nique ju­di­ciaire ces cin­quante der­nières an­nées. Me Leclerc fut de toutes les ba­tailles de la gauche dans les an­nées 1970. Il fut une grande voix au pro­cès du mi­li­cien Paul Tou­vier à Ver­sailles, en 1990. Il as­sume son mau­vais rôle dans l’af­faire Omar Rad­dad, dont il ne dé­fend pas l’in­no­cence, bien au contraire. Il ba­tailla pour le compte de DSK, et faillit se faire cas­ser la gueule dans l’af­faire Ri­chard Ro­man. Il fut tout ça. Oui, mais il se sou­vient sur­tout de la té­lé-ti­re­lire d’Yvonne Hu­riez.

C’était à Saint-Mi­chel-sous-Gland, près de Laon, dans l’Aisne, en 1972. La lu­carne de lo­ca­tion était ins­tal­lée dans le sa­lon de la pe­tite ma­sure pi­carde, qui abri­tait huit en­fants, par­mi les­quels Thier­ry, l’aî­né, âgé de 14 ans. Yvonne Hu­riez, une « pe­tite bonne femme », vit avec « un co­losse », se sou­vient Hen­ri Leclerc. Qua­rante-cinq ans plus tard, l’oeil per­du dans le vide, il sou­rit comme s’il voyait le couple Hu­riez s’avan­cer vers lui.

A l’époque, Re­né tra­vaille tant à l’ex­té­rieur qu’il est peu pré­sent dans la mai­son fa­mi­liale. L’avo­cat ap­pren­dra qu’en réa­li­té seuls les quatre der­niers en­fants, dont un nou­veau-né, sont de lui. « J’ai­mais beau­coup ce type, et elle, elle m’avait beau­coup tou­ché », ra­conte Leclerc. On s’étonne de la pré­ci­sion de ses sou­ve­nirs. Il en rit presque. « Les af­faires que l’on res­sasse sont en gé­né­ral celles que l’on a perdues, confie-t-il. Moi, nor­ma­le­ment, je fi­nis par les ou­blier. » En réa­li­té, quand il perd, il en est lit­té­ra­le­ment ma­lade pen­dant huit jours. Mais cette ba­taille-là, qu’il n’a pas vrai­ment per­due, est res­tée. No­tam­ment cet épi­sode clé qui le ré­volte en­core : l’ar­ri­vée des gen­darmes dans le sa­lon fa­mi­lial.

“C’ÉTAIT UNE JUS­TICE IMBÉCILE”

Le drame com­mence bê­te­ment quand la So­cié­té hor­lo­gère du Doubs, ba­sée à Pa­ris et loueuse des fa­meuses té­lé-ti­re­lires, s’in­quiète du fait que les Hu­riez ne paient plus la leur, et qu’ils ne l’ont pas ren­due non plus. L’ont-ils cas­sée, ven­due ? Ont-ils dé­mé­na­gé ? « Ce­la n’avait pas de sens, ils l’avaient juste po­sée dans un coin de leur sa­lon. Ils ne s’en ser­vaient plus », s’in­digne en­core leur avo­cat. Mais une plainte est dé­po­sée. Quelques cen­taines de francs sont en jeu. Yvonne Hu­riez est convo­quée par la jus­tice, mais le cour­rier ar­rive ma­ni­fes­te­ment à une mau­vaise adresse. Deux fois, un tri­bu­nal constate son ab­sence. Une peine de quatre mois de pri­son est pro­non­cée par « ité­ra­tif dé­faut ». Yvonne ignore évi­dem­ment sa condam­na­tion. Rien ne se passe jus­qu’au ma­tin du 25 sep­tembre 1972, quand les gen­darmes, qui trouvent la bonne adresse plus fa­ci­le­ment que les créan­ciers, dé­barquent chez les Hu­riez.

Les bras bal­lants, Hen­ri Leclerc nous mime la si­dé­ra­tion d’Yvonne et de sa fa­mille. « Vous ima­gi­nez? L’ar­ri­vée des gen­darmes dans une fa­mille pour une his­toire de té­lé­vi­sion! Nous avons là une jus­tice aveugle qui agit dans un cadre pro­cé­du­ral sans se po­ser de ques­tions. » L’avo­cat joue la scène, fai­sant mine de te­nir un com­bi­né té­lé­pho­nique. « Les gen­darmes ap­pellent le pro­cu­reur et lui disent : “C’est em­bê­tant, dites donc, c’est une femme avec huit en­fants !” Mais le pro­cu­reur ré­torque que c’est la loi. “Il y a un fils de 14 ans et un père qui tra­vaille à l’ex­té­rieur ? Très bien, ils s’oc­cu­pe­ront des autres !” C’était fait. Voi­là com­ment la jus­tice les a condam­nés sans même les voir. »

Yvonne Hu­riez, le soir même, va pas­ser sa pre­mière nuit à la pri­son d’Amiens. Re­né rentre tard, mais in­siste pour s’oc­cu­per des en­fants sans as­sis­tante so­ciale. L’aî­né, Thier­ry, bon élève, est de fac­to char­gé de fa­mille. Il en­caisse non seule­ment l’image de sa mère em­bar­quée dans l’Es­ta­fette bleue, mais aus­si les quo­li­bets à ré­pé­ti­tion des ga­mins du vil­lage et du col­lège. Il est de­ve­nu le « fils de la vo­leuse ». « Tout le monde avait vu sa mère par­tir avec les gen­darmes », se la­mente Leclerc. La scène est aus­si hu­mi­liante que dans « l’Au­ver­gnat » de Bras­sens.

Thier­ry, un mois et de­mi après l’ar­res­ta­tion de sa ma­man dans le sa­lon fa­mi­lial, n’en peut plus. Il avale une très forte dose de bar­bi­tu­riques. Il ne vou­lait pas mou­rir, croient sa­voir ses proches. Il pen­sait qu’en tom­bant gra­ve­ment ma­lade il per­met­trait la li­bé­ra­tion de sa mère. Yvonne Hu­riez sort bien de pri­son, mais c’est pour al­ler pleu­rer son aî­né.

Un mort et une té­lé im­payée. Si, fin 1972, la presse ra­conte cette his­toire dé­chi­rante, il n’y au­ra pas de pro­cès. Ni pour l’un ni pour l’autre. La loi se­ra certes

mo­di­fiée pour évi­ter que soient pro­non­cées de pa­reilles condam­na­tions par « ité­ra­tif dé­faut », mais le mal est fait. Yvonne et Re­né in­carnent à leur corps dé­fen­dant la réa­li­té d’un ra­té ju­di­ciaire. Ont-ils été vic­times d’une jus­tice de classe ? Ont-ils af­fron­té des pro­cé­dures aveugles et in­sen­sibles à leur si­tua­tion de fa­mille? Hen­ri Leclerc pose un diag­nos­tic plus net. « C’était une jus­tice imbécile », dit-il en sou­pi­rant, une main sur le front. Ses doigts se crispent un peu plus sur son crâne lors­qu’il se re­mé­more les deux mois qu’Yvonne Hu­riez a pas­sés en pri­son dans l’igno­rance to­tale de ce qui la condui­sait là. Il peste : « C’est moi qui lui ai ex­pli­qué pour­quoi elle avait été condam­née. Elle pen­sait qu’elle avait fait un chèque sans pro­vi­sion. »

“COMME UN NAUFRAGÉ”

On au­rait pu en res­ter là. Mais, le 10 mai 1973, vers mi­di, se pro­duit un nou­veau drame. Yvonne et Re­né Hu­riez, ex­cé­dés, épui­sés, en­deuillés et en­ra­gés, ex­plosent. Ils ont eu des mots, au­raient dit pu­di­que­ment des voi­sins. En vrai, ils ont une ter­rible en­gueu­lade. Qui est res­pon­sable de la mort de Thier­ry ? Les murs tremblent. Re­né prend le fu­sil et file. Il s’ar­rête pour ache­ter dix car­touches puis roule jus­qu’à la gen­dar­me­rie d’Hir­son, à quelques ki­lo­mètres de là. De­vant la ca­serne, il tire cinq fois de suite. Hurle un nombre in­cal­cu­lable de fois le mot « Fu­miers! ». Des vitres éclatent sous les coups de feu. Re­né se bat avec les gen­darmes ve­nus le maî­tri­ser. Il est illi­co in­cul­pé – on di­sait « in­cul­pé » à l’époque, et pas en­core « mis en exa­men ». Et de­vra ré­pondre aux as­sises de ten­ta­tive d’as­sas­si­nat sur des agents dé­po­si­taires de la force pu­blique. Il lui faut un avo­cat. Ce se­ra Hen­ri Leclerc.

Face aux ju­rés de l’Aisne, à Laon, le spec­tacle com­mence avec le brave Re­né Hu­riez, veste à car­reaux, épaules larges, re­gard sombre et al­lure dé­bon­naire, pé­né­trant dans le box des ac­cu­sés où le pro­cu­reur l’at­tend comme s’il était un ter­rible tueur de flics. Hen­ri Leclerc chasse en­core au­jourd’hui les fan­tômes du mau­vais rêve. « On le pour­sui­vait pour as­sas­si­nat ! Pour meurtre avec pré­mé­di­ta­tion ! Ce n’est pas sé­rieux ! Les gen­darmes avaient eu tout le temps de le voir ar­ri­ver. Une re­cons­ti­tu­tion a été or­ga­ni­sée, mon­trant de ma­nière très claire que les gen­darmes avaient pu se mettre à l’abri. Hu­riez ne ve­nait pas pour tuer ! Il n’a pas ti­ré sur les gen­darmes. Il avait, ivre de co­lère, ti­ré sur une gen­dar­me­rie. »

A l’au­dience, en 1974, Me Leclerc lance : « Cet homme a ti­ré un coup de fu­sil en l’air, comme un naufragé. Qui est res­pon­sable de ce gâ­chis ? » L’avo­cat, évi­dem­ment, ne se borne pas à plai­der la seule scène du coup de co­lère ca­ra­bi­né de­vant la ca­serne. Yvonne est ve­nue à la barre. Et Thier­ry est om­ni­pré­sent dans sa stra­té­gie de dé­fense. Il ré­clame l’ac­quit­te­ment au nom d’un « sur­croît de jus­tice, parce que Re­né Hu­riez a su­bi un sur­croît d’in­jus­tice ». L’avo­cat gé­né­ral re­quiert cinq ans de pri­son. L’ac­cu­sé écope de dix-huit mois, tout juste de quoi cou­vrir la dé­ten­tion pro­vi­soire qu’il a dé­jà ef­fec­tuée. Une peine de prin­cipe.

« C’est une af­faire qui reste très pré­sente dans ma mé­moire », énonce sim­ple­ment l’avo­cat. A vrai dire, elle avait quit­té ses nuits de cau­che­mars ju­di­ciaires jus­qu’à très ré­cem­ment. Elle a re­fait sur­face par un san­glant ha­sard, en jan­vier 2015, lorsque les frères Kouachi sont al­lés mé­tho­di­que­ment exé­cu­ter au­tour de leur table de tra­vail les membres de la ré­dac­tion de « Char­lie Heb­do ». Ce jour-là, Ca­bu est tom­bé sous les balles. Le des­si­na­teur as­sas­si­né était un vi­sage fa­mi­lier pour l’avo­cat, qui ha­bi­tuel­le­ment ne garde pas les vieux pa­piers, ou fi­nit tou­jours par les perdre. Mais là, il se sou­vient d’avoir conser­vé de vieilles planches si­gnées par le créa­teur du « Grand Du­duche » ou de « Mon Beauf’ ». Des des­sins qui datent des an­nées 1970, quand Ca­bu s’est briè­ve­ment adon­né à la chro­nique ju­di­ciaire, dé­jà pour « Char­lie Heb­do ».

Dans ce nu­mé­ro d’oc­tobre 1974, Ca­bu a cro­qué « Hu­riez, 95 ki­los » et « Leclerc, 70 ki­los », sou­dés comme un pack de rugby face à un pré­sident et un pro­cu­reur « cul et che­mise » avec les gen­darmes. Le trait de crayon est fé­roce pour le pro­cu­reur, peu à son avan­tage. « Ce­lui-là même qui n’avait pas dai­gné faire li­bé­rer Yvonne Hu­riez et qui au lieu de dis­pa­raître dans un trou de rat et de s’écra­ser conti­nuait d’en­fon­cer Yvonne : c’est de la faute à Yvonne si Hu­riez en est ar­ri­vé là ! Et pa­ta­ta… », est-il pré­ci­sé en lé­gende des cro­quis.

Au­jourd’hui en­core, Leclerc s’ar­rête sur chaque bulle, son­geur. Il faut dire que la double page de des­sins est très « Char­lie ». Il l’ob­serve d’in­ter­mi­nables mi­nutes. On le croit contem­pla­tif. Presque som­nolent. Dort-il ? Pas du tout. Il vo­ci­fère ! Et plaide en­core : « Le pire, sa­vez-vous, c’est que, quand les gen­darmes sont ve­nus la cher­cher chez Yvonne, la té­lé avait dé­jà été re­prise par la so­cié­té. Ils l’avaient ré­cu­pé­rée. Avec la ti­re­lire à moi­tié pleine. »

Dans les an­nées 1970, Ca­bu s’était briè­ve­ment adon­né à la chro­nique ju­di­ciaire. En oc­tobre 1974, dans « Char­lie Heb­do », il avait cro­qué l’af­faire Re­né Hu­riez.

Re­né Hu­riez em­me­né par les gen­darmes au pa­lais de jus­tice de Laon. Le 10 mai 1973, « il n’a pas ti­ré sur les gen­darmes. Il avait, ivre de co­lère, ti­ré sur une gen­dar­me­rie », di­ra Hen­ri Leclerc.

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