La sor­tie des usines Lu­mière

LA TOUTE PRE­MIÈRE FOIS (4/6)

L'Obs - - Le Sommaire - FRAN­ÇOIS FO­RES­TIER

Tout com­mence dans un bis­trot, évi­dem­ment. Ce­lui de la mère Du­mas, che­min Saint-Vic­tor à Lyon. La mai­son­nette a été al­louée à Gas­ton Ver­nier, le contre­maître de l’usine des frères Lu­mière. Ce 19 mars 1895, la France est prin­ta­nière : alors que les jours pré­cé­dents étaient pour­ris, brus­que­ment, il fait beau. En cette fin de ma­ti­née, les frères Lu­mière ont ins­tal­lé leur ap­pa­reil – va­gue­ment co­pié sur les ma­chines à coudre – der­rière les vo­lets. Sont pré­sents les deux frères, Au­guste et Louis, et leur jeune« ci né ma­to gra­phiste» Alexandre Pro­mio, un ex-re­pré­sen­tant des cham­pagnes Mer­cier, sé­duc­teur im­pé­ni­tent qui rêve d’une car­rière de ba­ry­ton. La lé­gende pré­tend que ce der­nier au­rait ap­por­té une bonne bou­teille, juste pour mar­quer le coup. Après tout, la pe­tite bande va es­sayer de réa­li­ser une « vue pho­to­gra­phique ani­mée », sur sup­port de cel­lu­loïd (et non sur le pa­pier trans­parent ha­bi­tuel). Au­guste Lu­mière s’a aire : le ca­drage doit être juste, et per­sonne, en face, ne doit se dou­ter de ce qui se passe. De l’autre cô­té de la rue, le grand han­gar blanc bouche l’ho­ri­zon. Les mi­nutes s’écoulent. Il fait chaud. Louis Lu­mière, la main sur la hanche, at­tend. Pas ques­tion de ra­ter : la pel­li­cule à per­fo­ra­tions rondes fait 17 mètres de lon­gueur, soit, à rai­son de deux tours de ma­ni­velle par se­conde, en­vi­ron 45 se­condes. C’est bref. Mi­di moins deux. Mi­di moins une. Mi­di. On tourne.

Le por­tail des usines s’ouvre. Tout un flot de gis­quettes se pré­ci­pitent sous le so­leil. Des femmes ba­vardent sous leurs cha­peaux clairs, quelques hommes en me­lon passent, noyés dans cette houle de femmes, un vé­lo­ci­pé­diste avance et manque de chu­ter, une voi­ture à che­vaux fend la foule, il y a des vestes, des bour­ge­rons, des mous­taches, des sa­bots, des ta­bliers, toutes les robes sont longues, trois autres vé­lo­ci­pé­distes passent, et le van­tail se re­ferme, juste au mo­ment où le chien de Ver­nier, un gros nou­nours pa­taud, rentre dans l’usine, en­fin ren­due à la quié­tude de l’heure du re­pas. C’est tout ? C’est tout. Mais c’est énorme. Comme le no­te­ra le jour­nal « la Poste » : « Tout ce­la s’agite et grouille. C’est la vie même, c’est le mou­ve­ment pris sur le vif. » Félix Mes­guich, qui ar­rive en pan­ta­lon de zouave – il vient d’être dé­mo­bi­li­sé du 3e ré­gi­ment, et va de­ve­nir l’opé­ra­teur his­to­rique des films Lu­mière – s’écrie­ra, avec les spec­ta­teurs pré­sents à la pro­jec­tion : « Ce sont des sor­ciers, ces pa­trons ! »

Il ne croit pas si bien dire : « la Sor­tie de l’usine Lu­mière à Lyon » in­vente tout : le siècle de la ma­chine, la pré­sence du pro­lé­ta­riat, l’évi­dence d’une ci­vi­li­sa­tion in­dus­trielle, le cadre de la pho­to ani­mée, la né­ces­si­té pour les ac­teurs de ne pas fixer l’ob­jec­tif, la pro­fon­deur de champ, la plas­ti­ci­té de la lu­mière, le do­cu­men­taire, et même le concept de re­make : car, pour peau­fi­ner leur in­ven­tion, les Lu­mière vont tour­ner deux autres ver­sions de cette « Sor­tie », l’une en mai, l’autre en juillet. Ce qui in­tri­gue­ra long­temps les his­to­riens du ci­né­ma, dans l’igno­rance de ces re­makes, qui s’échar­pe­ront pour faire re­mar­quer que, dans cer­taines images, les per­son­nages sont en­di­man­chés – donc mis en scène – alors que, dans d’autres, les gens sont en cou­til.

Le 28 dé­cembre 1895 a lieu la pre­mière séance de ci­né­ma­to­graphe au Sa­lon in­dien, une salle de billard du Grand Ca­fé, au 14, bou­le­vard des Ca­pu­cines (dont il ne reste rien au­jourd’hui). En­trée : 1 franc. Il est 9 heures du soir. Un quart d’heure de spec­tacle, dix films di érents, quelques spec­ta­teurs in­tri­gués, par­mi les­quels Mé­liès, ma­gi­cien, et sa muse Je­hanne d’Al­cy. La lu­mière s’éteint, un cli­que­tis, un fais­ceau de lu­mière et… voi­ci la sor­tie des usines, le re­pas de bé­bé, le jar­di­nier ar­ro­sé, la place des Cor­de­liers à Lyon, le tra­vail des for­ge­rons, et la mer, avec des en­fants en chaus­sures et en maillot rayé. « C’est la réa­li­té même, s’ex­clame Jules Cla­re­tie, di­rec­teur du Théâtre-Fran­çais, qui nous rend le spectre des vi­vants, la dou­ceur et les ca­resses des chers êtres dis­pa­rus. » Au même mo­ment, H. G. Wells pu­blie : « la Ma­chine à ex­plo­rer le temps ».

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