LES GRANDES RUP­TURES (4/6)

Cé­zanne as­sas­si­né par Zo­la

L'Obs - - Le Sommaire - BER­NARD GÉNIÈS

Emile ne l’a pas ou­blié. Emile ne l’ou­blie ja­mais. Emile, c’est un ami, c’est un frère. Il est aus­si un écri­vain. Alors il ne manque ja­mais de lui adres­ser ses ro­mans. Le 3 avril 1886, Paul Cé­zanne re­çoit donc à son do­mi­cile d’Aixen-Pro­vence le 14e vo­lume des « Rou­gon-Mac­quart », pu­blié par Char­pen­tier et Cie. Plus qu’un signe, c’est une fa­veur puis­qu’il re­çoit l’ou­vrage au mo­ment même de sa sor­tie en li­brai­ries. Le titre et le nom de l’au­teur se dé­tachent en lettres noires sur fond jaune : « l’OEuvre », par Emile Zo­la. L’épais­seur du vo­lume (491 pages) n’est pas pour dé­cou­ra­ger Cé­zanne. Il aime lire : Vir­gile, Ho­mère, Hugo, Bau­de­laire, Sten­dhal comptent par­mi les au­teurs de sa bi­blio­thèque. Que pense-t-il des ré­cits de Zo­la? Di cile à dire. L’an­née pré­cé­dente, il a re­mer­cié l’écri­vain pour l’en­voi d’un livre, sans doute « Ger­mi­nal ». Cette fresque de la co­lère ou­vrière ne lui a vi­si­ble­ment pas re­tour­né les sens. Il écrit : « Mon cher Emile, J’ai re­çu le vo­lume que tu as bien vou­lu m’adres­ser il y a une di­zaine de jours. Des dou­leurs né­vral­giques as­sez fortes, qui ne me lais­saient de lu­ci­di­té que par mo­ments, m’ont fait ou­blier de te re­mer­cier. » Il est d’ailleurs vi­si­ble­ment un adepte de la pro­cras­ti­na­tion. En 1881 : « Je vou­lais te re­mer­cier de l’en­voi que tu m’as fait de ton der­nier vo­lume. J’en ai com­men­cé la lec­ture, mais je ne l’ai pas en­core fi­ni, quoique je croie en avoir lu pas mal. » En mars 1883, re­be­lote : « Je suis as­sez en re­tard pour te re­mer­cier de l’en­voi de ton der­nier ro­man. Voi­ci ce­pen­dant la cause at­té­nuante de ce re­tard. J’ar­rive de l’Es­taque où je suis al­lé pas­ser quelques jours. »

Avec « l’OEuvre », Cé­zanne grille les étapes. Cette fois, il n’a ni mi­graine ni voyage. Dès le len­de­main de la ré­cep­tion du livre, il prend la plume. La lettre, da­tée du 4 avril 1886, est la­co­nique. « Cher Emile, Je re­mer­cie l’au­teur des “Rou­gon-Mac­quart” de ce bon té­moi­gnage de sou­ve­nir, et je lui de­mande de me per­mettre de lui ser­rer la main en son­geant aux an­ciennes an­nées. Tout à toi sous l’im­pres­sion des temps écou­lés. Paul Cé­zanne. » C’est tout ? C’est tout. Certes, il ar­rive à Cé­zanne de se mon­trer très bref lors­qu’il sol­li­cite au­près de son ami une somme d’ar­gent ou ré­clame un ser­vice – par exemple lors­qu’il lui de­mande de re­ce­voir son cour­rier puis de le faire suivre en poste res­tante, his­toire de sous­traire à la cu­rio­si­té de son épouse des lettres com­pro­met­tantes. Mais, d’ha­bi­tude, il agré­mente ses mis­sives d’anec­dotes, d’im­pres­sions per­son­nelles, de brefs ré­cits liés à sa vie quo­ti­dienne. Là, il semble prendre ses dis­tances, s’adres­sant à « l’au­teur des “Rou­gon-Mac­quart” » comme s’il s’agis­sait d’une vague connais­sance.

“À QUOI BON RE­VOIR CE RA­TÉ?”

On a long­temps pen­sé que cette lettre fut la der­nière adres­sée par Cé­zanne à Zo­la. Jus­qu’en oc­tobre 1906 (date de la mort de Cé­zanne), le nom de l’écri­vain n’ap­pa­raît d’ailleurs dans au­cune de celles qu’il adresse à ses proches. Pas une al­lu­sion, pas une ci­ta­tion. Rien. En­fin, com­ment ne pas s’éton­ner du sin­gu­lier com­por­te­ment de Zo­la qui, lors de ses voyages à Aix en 1890 et 1896, ne cherche pas à ren­con­trer Cé­zanne ? Au cours du pre­mier sé­jour, il se pro­mène du­rant de longues heures dans la cam­pagne avec un ami d’en­fance, Nu­ma Coste. Ce der­nier ayant pro­po­sé de rendre vi­site à Cé­zanne dans sa mai­son du Jas de Bou an, le ro­man­cier au­rait dé­cla­ré : « Ne re­muons pas les cendres. » Dans « En écou­tant Cé­zanne, De­gas, Re­noir » (Grasset, 2003), le mar­chand Am­broise Vol­lard ajoute que le peintre au­rait aus­si eu l’in­ten­tion d’al­ler à la ren­contre de l’écri­vain, alors pen­sion­naire d’un hô­tel aixois. Au der­nier mo­ment, il se se­rait ra­vi­sé en di­sant : « A quoi bon re­voir ce ra­té ? » Propos su­jets à cau­tion, Vol­lard n’ayant ja­mais été le maître de l’exac­ti­tude.

Pour­quoi cette rup­ture ? Pour­quoi cette ami­tié de trente ans sou­dain ba­fouée? La ré­ponse se trouve dans « l’OEuvre », cette bombe à re­tar­de­ment qui em­prunte à la réa­li­té. Il n’a pas fal­lu long­temps à Cé­zanne pour se re­con­naître sous les traits du peintre Claude Lan­tier, Zo­la ayant quant à lui choi­si d’ap­pa­raître sous les traits de l’écri­vain Pierre San­doz. Le dé­cor des pre­miers cha­pitres ne trompe pas. Sous cou­vert de la fic­tion, Zo­la ra­conte leur en­fance à Aixen-Pro­vence. Zo­la l’or­phe­lin (son père, un in­gé­nieur d’ori­gine ita­lienne qui a par­ti­ci­pé à la construc­tion d’un bar­rage au-des­sus d’Aix, est mort en 1847) et Cé­zanne (fils d’un cha­pe­lier qui al­lait de­ve­nir ban­quier) sont dans ces temps-là unis comme les doigts de la main. Leur ami Baille (Du­buche, dans le ro­man) est aus­si de ces par­ties de cam­pagne où ils re­font le monde.

Zo­la écrit : « Tout pe­tits, dès leur sixième, les trois in­sé­pa­rables s’étaient

pris de la pas­sion des longues pro­me­nades […]. Et c’était une rage de bar­bo­ter au fond des trous, où l’eau s’amas­sait, de pas­ser là des jour­nées en­tières, tout nus, à se sé­cher sur le sable brû­lant. » Plus loin, ce sont les par­ties de chasse qui les ras­semblent : « Dé­jà, Claude, entre sa poire à poudre et sa boîte à cap­sules, em­por­tait un al­bum où il crayon­nait des bouts d’ho­ri­zon; tan­dis que San­doz avait tou­jours dans la poche le livre d’un poète. » Puis ce sont les an­nées pa­ri­siennes qui voient les « trois in­sé­pa­rables […] se re­trou­ver à Pa­ris, pour le conqué­rir. »

Com­ment Cé­zanne pour­rait-il de­meu­rer in­di érent ? Cette en­fance où tous les rêves semblent pos­sibles est bien celle qu’ils ont vé­cue. Ah Zo­la, ce frère qui l’a tou­jours en­cou­ra­gé! N’est-ce pas lui qui l’a in­ci­té en 1861 à le re­joindre à Pa­ris? Une lettre en té­moigne, bour­rée de conseils : sa­chant son ami im­pé­cu­nieux (le père de Cé­zanne re­fuse de trop dé­lier les cor­dons de sa bourse), il lui éta­blit son bud­get, pré­voyant le prix d’un dé­jeu­ner (18 sous), d’un dî­ner (22 sous), d’un loyer (20 francs par mois pour une chambre), le prix des four­ni­tures (10 francs pour les toiles, pin­ceaux, cou­leurs). Il va même jus­qu’à lui sug­gé­rer son em­ploi du temps : « De six à onze tu iras dans un ate­lier peindre d’après le mo­dèle vi­vant; tu dé­jeu­ne­ras, puis, de mi­di à quatre, tu co­pie­ras soit au Louvre soit au Luxem­bourg, le chef-d’oeuvre qui te plai­ra; ce qui te fe­ra neuf heures de tra­vail. » Zo­la est une vraie ma­man pour son ami Cé­zanne.

“JE NE VOUS SERRE PAS LA MAING”

Com­ment croire que c’est le même homme, le même « ami » qui a écrit « l’OEuvre »? Car, au fil des pages, Cé­zanne dé­couvre une tout autre aven­ture. Certes, le per­son­nage de Claude Lan­tier est pour une part ins­pi­ré par Edouard Ma­net, autre ami de Zo­la. D’ailleurs, dans le ro­man, la des­crip­tion d’un ta­bleau in­ti­tu­lé « Plein air » ne laisse pla­ner au­cun doute quant à son lien de pa­ren­té : il s’agit bien du cé­lèbre « Dé­jeu­ner sur l’herbe ». Mais la suite se corse. Au fil des pages, Lan­tier res­semble de plus en plus à Cé­zanne. Comme lui, il s’em­porte, il doute. Et ac­cu­mule les échecs. Ain­si Claude est-il dé­peint par San­doz « dans un de ces jours de dé­faite où il fuyait son ta­bleau man­qué ». Ou bien en­core : « Sa fra­ter­ni­té d’ar­tiste aug­men­tait de­puis qu’il voyait Claude perdre pied, som­brer au fond de la fo­lie hé­roïque de l’art […]. Un at­ten­dris­se­ment dou­lou­reux lui était ve­nu de cette faillite du gé­nie, une amère et sai­gnante pi­tié, de­vant ce tour­ment e royable de l’im­puis­sance. » Pour en ra­jou­ter une louche, San­doz, le double fi­dèle de Zo­la, sou­ligne com­bien « il avait cru à son ami plus qu’à lui-même, il se met­tait le se­cond de­puis le col­lège, en le pla­çant très haut, au rang des maîtres qui ré­vo­lu­tionnent une époque ». Cette al­lu­sion ne doit rien à Ma­net ou à tout autre peintre : ici en­core c’est le sou­ve­nir du temps où les deux amis étu­diaient à Aix qui re­monte à la sur­face. Le pire est à ve­nir, lorsque Lan­tier, peintre ra­té, met fin à ses jours. Pour Cé­zanne, ce n’est plus un ro­man, c’est un coup de poi­gnard dans le dos. Une condam­na­tion sans ap­pel de son tra­vail d’ar­tiste. Zo­la a beau brouiller les pistes, il ne peut pas ne pas se re­con­naître. Car, au mo­ment de la ré­dac­tion du ro­man, il est bien ce peintre mau­dit, incompris, qui pro­pose en vain ses toiles au Sa­lon, cette grande cé­ré­mo­nie pa­ri­sienne de la pein­ture. Tout juste par­vien­til à vendre quelques toiles pour des sommes dé­ri­soires, quelques cen­taines de francs. L’ami Zo­la, lui, a ac­cé­dé à un nou­veau sta­tut : le suc­cès de « l’As­som­moir » (1877) lui a ap­por­té ar­gent et consi­dé­ra­tion, ses re­ve­nus an­nuels frôlent les cent mille francs. L’un est une star qui ne com­prend pas la pein­ture de son ami. L’autre est en­core un feu fol­let.

« Châ­teau de Me­dan » (1879-1881) peint par Paul Cé­zanne. Emile Zo­la avait une pro­prié­té à Me­dan, où le peintre fut plu­sieurs fois in­vi­té. A gauche, Cé­zanne à Aix, à la fin de sa vie. Il n’ac­cor­dait guère d’im­por­tance à son ap­pa­rence…

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