L’in­ter­view vé­ri­té de Mi­chel Blanc

Son rôle dans “les Bron­zés” lui colle tou­jours à la peau. Et pour­tant Mi­chel Blanc, qui joue un caïd dans un po­lar at­ten­du fin août, n’est pas que Jean-Claude Dusse, loin de là. Confi­dences es­ti­vales

L'Obs - - Le Sommaire - PROPOS RECUEILLIS PAR PAS­CAL MÉRIGEAU AN­TOINE LE GRAND-MODDS

Dans « Un pe­tit bou­lot », qu’il a lui-même adap­té d’un livre amé­ri­cain, Mi­chel Blanc in­carne un caïd qui fait d’un chô­meur (Romain Du­ris) un tueur à gages. Froid, in­quié­tant, sé­dui­sant et tou­jours sou­riant. Ce film, qu’il n’a pas sou­hai­té mettre en scène, a été réa­li­sé par Pas­cal Chau­meil, mort le 27 août 2015, à 54 ans, le sur­len­de­main de la pre­mière pro­jec­tion. Mi­chel Blanc re­vient pour « l’Obs » sur un par­cours sin­gu­lier, mar­qué par nombre de suc­cès qui ont pu contri­buer à des­si­ner de lui une image par­fois éloi­gnée de ce­lui qu’il est vrai­ment. Com­ment vous êtes-vous trou­vé à adap­ter « Un pe­tit bou­lot » pour le ci­né­ma ? Quand j’ai lu le livre de Iain Le­vi­son, que m’avait fait par­ve­nir la Gau­mont, j’ai d’abord pen­sé que sa trans­po­si­tion en France po­sait pro­blème et, sur­tout, que l’équi­libre né­ces­saire entre une réa­li­té so­ciale dé­vas­tée et l’hu­mour se­rait dif­fi­cile à trou­ver. Il le dit lui-même : ce per­son­nage de chô­meur qui de­vient tueur à gages est comme un ca­nard au­quel on a cou­pé la tête, et en ef­fet les gens qui comme lui ont été dé­ca­pi­tés doivent conti­nuer de cou­rir. Dans un livre, il est pos­sible de faire rire avec ce­la, mais, dans un film, je ne voyais pas. J’ai donc dé­cli­né la pro­po­si­tion d’adap­ter le ro­man, avant de me ra­vi­ser. En re­vanche, j’ai re­fu­sé de mettre en scène moi-même, comme ce­la m’était pro­po­sé : le type de co­mique au­quel je suis as­so­cié, as­sez éloi­gné de la to­na­li­té du pro­jet, ris­quait de faus­ser la vi­sion du film, qui n’au­rait pas cor­res­pon­du à ce que les spec­ta­teurs, à tort ou à rai­son, at­tendent de moi. J’ai donc dit aux pro­duc­teurs que ce n’était pas une bonne idée, ni pour eux ni pour moi. Quand Pas­cal Chau­meil s’est dé­cla­ré in­té­res­sé, j’ai consta­té que nous étions sur la même lon­gueur d’onde. C’est lui qui m’a sug­gé­ré d’in­ter­pré­ter Gar­dot, le com­man­di­taire des as­sas­si­nats. Je ne me voyais pas dans le rôle : Gar­dot est dan­ge­reux, il sou­rit sans cesse et il fait tuer des gens ; il paie pour que Jacques (Romain Du­ris) exé­cute sa femme, parce qu’elle l’a trom­pé, et il dit que ça le rend triste, ce qui est vrai, mais que dans sa po­si­tion il ne peut pas se per­mettre d’être co­cu. Et puis j’ai vu à la té­lé­vi­sion un do­cu­men­taire sur un caïd an­glais qui m’a fait pen­ser à Gar­dot, ti­ré à quatre épingles, sou­riant, et je me suis dit que je pou­vais peut-être le faire. Pour qu’un rôle m’ex­cite, il faut que j’en aie peur, no­tam­ment parce qu’il m’en­traîne sur un ter­ri­toire que je ne connais pas, si­non c’est de la rou­tine.

“Avec ‘les Bron­zés’, on s’est ti­ré une balle dans le pied.”

Iain Le­vi­son vit aux Etats-Unis, où son livre est si­tué, mais il est écos­sais. Une fois de plus, vous avez donc tra­vaillé à par­tir du texte d’un au­teur bri­tan­nique. Qu’est-ce qui vous at­tire tant chez eux ? L’An­gle­terre me fas­cine de­puis que je suis môme, et ma pas­sion des An­glais est presque de l’ordre de l’en­to­mo­lo­gie. Elle de­meure in­tacte, même si de­puis le 23 juin on aime peut-être un peu moins les An­glais… Quand j’étais jeune, Londres était la ville la plus exo­tique au monde. La pre­mière fois que j’y ai sé­jour­né un mois, à 20 ans, je lo­geais dans un bed and break­fast à une livre la nuit, te­nu par un an­cien de la RAF qui bé­gayait. Lui et sa femme, qui te­nait une bou­tique de cho­co­lats, avaient deux chats ap­pe­lés Gin­ger et Fred et étaient fous de mu­sique fran­çaise : le soir, nous écou­tions Ra­vel ou De­bus­sy à la BBC.

Plus tard, j’ai été très proche de la fa­mille Boor­man, des gens ex­cep­tion­nels. Je tour­nais à Londres quand j’ai ap­pe­lé Telsche, chez elle, à Pa­ris : c’est John qui a dé­cro­ché et m’a dit que Telsche avait un can­cer, et que c’était grave. Elle est morte en fé­vrier 1996, à 38 ans… J’ai adap­té des pièces d’Alan Ayck­bourn, de Ray Coo­ney. J’étais des deux cô­tés de la bar­ri­cade en ce­ci que je de­vais les com­prendre et les faire com­prendre aux Fran­çais. Je lis beau­coup de livres an­glo-saxons. Les au­teurs pri­vi­lé­gient la nar­ra­tion et les per­son­nages, que les Fran­çais ont ten­dance à dé­lais­ser au pro­fit du style. Et puis il y a leur hu­mour, qui est im­pa­rable. Les Fran­çais ont de l’es­prit, à l’image de Sa­cha Gui­try, les An­glo-Saxons ont de l’hu­mour, qu’il soit Bri­tish ou juif new-yor­kais. Comme je n’ai pas vrai­ment confiance en moi, j’ai du mal à écrire en ne par­tant de rien. Je pré­fère m’ap­puyer sur un texte pré­exis­tant. Est-ce qu’en écri­vant vous pen­sez à la mise en scène ? Oui, tou­jours, les deux sont in­dis­so­ciables. J’ai une idée très pré­cise de la mise en scène, qui me guide dans l’écri­ture : dans une scène, des portes s’ouvrent et d’autres se ferment, et si elles ne sont pas fil­mées cor­rec­te­ment, la ré­plique tombe à plat, aus­si brillante qu’elle puisse être. Il m’ar­rive même de pen­ser à des mou­ve­ments de ca­mé­ra, mais le scé­na­rio ne com­porte au­cune in­di­ca­tion, de sorte que le met­teur en scène puisse se sen­tir ab­so­lu­ment libre. Ce­la peut pa­raître conve­nu de dire du bien des gens qui ne sont plus là, mais il est vrai qu’avec Pas­cal Chau­meil j’ai eu pour la pre­mière fois la convic­tion que le met­teur en scène com­pre­nait par­fai­te­ment com­ment j’avais conçu la nar­ra­tion et ima­gi­né la mise en scène. Si ça se pas­sait tou­jours ain­si, je ne fe­rais rien d’autre qu’écrire ! En plus de trente ans, vous avez réa­li­sé quatre films, dont le der­nier il y a dé­jà qua­torze ans (« Em­bras­sez qui vous vou­drez »). La mise en scène ne vous manque pas ? Bien sûr qu’elle me manque. Même si je me passe très bien de de­voir me trim­ba­ler sur une aire d’au­to­route au pe­tit ma­tin ! Je dé­teste les re­pé­rages… Et aus­si les tour­nages de nuit, aux­quels il m’ar­rive d’avoir droit comme ac­teur, mais alors ça ne dure pas deux mois et de­mi. Quand vous met­tez en scène, vous ne pou­vez pen­ser à rien d’autre pen­dant deux ans et vous em­bar­quez des gens dans une aven­ture dont vous ne connais­sez pas l’is­sue, alors que, comme ac­teur, vous ne faites cou­rir de risques qu’au per­son­nage. L’ac­teur n’in­vente ja­mais qu’un per­son­nage, alors que le met­teur en scène in­vente un monde. Ce­la dit, c’est aus­si que j’adore faire l’ac­teur ! Après « Marche à l’ombre » (1984), j’ai at­ten­du dix ans avant de faire un deuxième film (« Grosse Fa­tigue »), et au­jourd’hui je sais que j’ai bien fait de ré­sis­ter aux pro­po­si­tions de tous ceux qui vou­laient que je fasse « Marche à l’ombre 2 » : si j’avais cé­dé, je n’au­rais pas fait « Te­nue de soi­rée » (Ber­trand Blier, 1986), je n’au­rais pas fait « Mon­sieur Hire » (Pa­trice Le­conte, 1989). Si j’avais écou­té les si­rènes du po­gnon, je n’au­rais pas été libre pour ces films-là. Le prix d’in­ter­pré­ta­tion à Cannes pour « Te­nue de soi­rée » a été pour moi un mi­racle, j’en ai chia­lé. Quelle chance j’ai eue, moi qui re­fu­sais juste de me lais­ser en­fer­mer ! Vous lais­ser en­fer­mer dans un per­son­nage de co­mique, vou­lez-vous dire ? A mes dé­buts au ci­né­ma, je jouais sou­vent des per­son­nages qui pou­vaient faire rire, mais qui étaient aus­si in­quié­tants. J’ai com­men­cé avec Ber­trand Ta­ver­nier, avec Serge Gains­bourg, avec Claude Miller, en plein dans le ci­né­ma d’au­teur. Mais à par­tir des « Bron­zés », pour la caste des in­tel­los, je suis de­ve­nu in­tou­chable. Claude Miller, dont j’avais fait le pre­mier film, « la Meilleure Fa­çon de mar­cher », m’a de­man­dé pour un de ses films avec Char­lotte Gains­bourg. J’ai même fait des es­sais pour le rôle. Claude me vou­lait, mais on lui a fait va­loir que mon « image » ren­dait la chose im­pos­sible. C’est pour ça que j’ai tant ai­mé les ques­tions des jour­na­listes ja­po­nais quand je suis al­lé pré­sen­ter là-bas « Grosse Fa­tigue » : « Alors comme ça, vous avez chan­gé de genre, main­te­nant vous faites dans la co­mé­die ? » Ils ne m’avaient vu que dans « Mon­sieur Hire », alors for­cé­ment…

Ce pro­blème d’iden­ti­té était dé­jà au coeur de « Grosse Fa­tigue »… La ques­tion de l’iden­ti­té et celle des rap­ports des ve­dettes avec le pu­blic, oui. Ce sont des re­la­tions in­sen­sées, com­plè­te­ment tor­dues et dé­ca­lées, aux­quelles il faut se prê­ter, parce qu’on n’a pas d’autre choix, mais de la ma­nière la plus simple pos­sible. J’aime bien que les gens qui me re­con­naissent dans le bus viennent me par­ler, alors que la plu­part de mes confrères ne veulent sur­tout pas prendre le bus ! Sans par­ler de ceux qui s’ima­ginent une di­men­sion presque mes­sia­nique ! Les ré­ac­tions de cer­taines ve­dettes sont car­ré­ment hy­per­tro­phiées (plus dans le show­biz que dans le ci­né­ma, sans doute). Il est vrai aus­si que si les gens aiment bien que vous soyez sym­pa avec eux, en même temps ça les fait moins rê­ver. Mais cette ques­tion d’iden­ti­té a-t-elle pu vous conduire à faire cer­tains choix que vous avez re­gret­tés ? Quand j’ai dé­cou­vert le livre de Mark Had­don, « Une si­tua­tion lé­gè­re­ment dé­li­cate », qui est de­ve­nu au ci­né­ma « Une pe­tite zone de tur­bu­lences », mon idée était de l’adap­ter, de le mettre en scène et de confier à Ch­ris­tian Cla­vier le rôle de cet hy­po­con­driaque ma­la­dif qui en vient à se char­cu­ter lui-même pour se dé­bar­ras­ser de ce qu’il croit être une tu­meur can­cé­reuse. Seule­ment, Ch­ris­tian m’a ré­pon­du que l’as­so­cia­tion de nos deux noms pour une his­toire aus­si noire nous condui­rait tous les deux droit dans le mur, et le film d’un même mou­ve­ment. Je re­grette que Ch­ris­tian ne se soit pas vu fai­sant ce­la, car je suis per­sua­dé qu’il au­rait pous­sé le per­son­nage vers une fo­lie qui au­rait pu être pas­sion­nante. J’ai donc dé­ci­dé de confier la mise en scène à Al­fred Lot et de jouer moi-même le rôle, ce qui était une er­reur : un per­son­nage d’hy­po­con­driaque joué par Mi­chel Blanc, c’était tout sauf une sur­prise, il n’y avait plus rien d’in­at­ten­du. Le dé­sir de tra­vailler avec les autres du Splen­did est donc tou­jours pré­sent ? Je les ai tous ré­gu­liè­re­ment au té­lé­phone, j’ai en­core par­lé à Gé­rard (Ju­gnot) hier, j’ai fait un film avec Jo­si (Jo­siane Ba­las­ko) il y a trois ans (« De­mi­soeur »)… Mais ce qui est sûr, c’est que si nous pou­vons tra­vailler deux par deux, il est ab­so­lu­ment im­pos­sible de nous réunir tous : avec « les Bron­zés », nous nous sommes ti­ré une balle dans le pied ! Une balle en ar­gent, d’ac­cord, mais une balle quand même ! Quoique, en ar­gent… « Les Bron­zés 3 », qui n’est sans doute pas ce que nous avons fait de mieux, nous a per­mis de ga­gner ce qu’au­raient dû nous rap­por­ter les trois films. Parce que, sur les deux pre­miers, on s’est vrai­ment fait avoir ! Le ca­chet que nous avons ob­te­nu pour le 3 était certes un très gros ca­chet pour un seul film, le plus gros que j’aie ja­mais tou­ché et que, pro­ba­ble­ment, je tou­che­rai ja­mais, mais rap­por­té aux trois « Bron­zés », c’était juste la moindre des choses. Cette « balle dans le pied » dont vous par­lez peut-elle vous em­pê­cher d’écrire et de mettre en scène de nou­veau une co­mé­die ? Trois des quatre films que j’ai réa­li­sés sont des co­mé­dies, et le qua­trième (« Mau­vaise Passe », avec Da­niel Au­teuil), qui est d’une to­na­li­té plus sombre que les autres, contient aus­si des élé­ments de co­mé­die. Mais en ce mo­ment j’écris pour moi, et ce se­ra une vraie co­mé­die. En­fin, je l’es­père ! Ce ne se­ra donc pas l’adap­ta­tion, à la­quelle vous avez son­gé, celle du « Ra­vel » de Jean Eche­noz ? Le fi­nan­ce­ment d’un tel pro­jet est ex­trê­me­ment di cile à trou­ver, sur­tout en ce mo­ment. Si « Un pe­tit bou­lot » a été tour­né en Bel­gique, c’est que la né­ces­si­té d’une co­pro­duc­tion belge s’est im­po­sée, même s’il est vrai que, dès le dé­but, je pen­sais que ce pou­vait être le cadre par­fait. Mais « Ra­vel » coû­te­rait très cher, en re­cons­ti­tu­tion his­to­rique no­tam­ment, et il n’est pas cer­tain qu’aux yeux des fi­nan­ciers le pro­jet pa­raisse très ven­deur… Pour au­tant, je n’y ai pas re­non­cé, il est juste en som­meil. De­puis le temps que j’ai en­vie d’as­so­cier mes deux pas­sions, le ci­né­ma et la mu­sique ! J’ai tour­né au­tour de plu­sieurs pro­jets dans ce sens, mais à chaque fois j’ai com­pris que fil­mer la mu­sique m’ex­ci­tait plus que ce que le film ra­con­tait, alors il était pré­fé­rable de re­non­cer. Mais « Ra­vel »… Et puis quel­qu’un m’a dit que Jean Eche­noz pen­sait que je se­rais très bien pour ce film, ce qui me rend ex­trê­me­ment fier. « Un pe­tit bou­lot », par Pas­cal Chau­meil, en salles le 31 août.

Mi­chel Blanc et Romain Du­ris dans « Un pe­tit bou­lot », un ma­fieux et un chô­meur qui font af­faire.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.