Gran­deur et dé­ca­dence de l’em­pire Gü­len

Der­rière la ten­ta­tive de coup d’Etat se joue une lutte à mort entre le pré­sident turc et son en­ne­mi ju­ré, Fe­thul­lah Gü­len. Cet imam a tis­sé de­puis plus de trente ans un puis­sant et mys­té­rieux ré­seau aux ra­mi­fi­ca­tions mon­diales, qui me­nace le pou­voir d’Erd

L'Obs - - Le Sommaire - DE NOTRE EN­VOYÉ SPÉCIAL À IS­TAN­BUL, GUILLAUME PER­RIER EMIN OZMEN/LE JOUR­NAL

En tant que jour­na­liste, me voi­ci dé­te­nu et ac­cu­sé de coup d’Etat. Que mon der­nier ap­pel pour une Tur­quie dé­mo­cra­tique soit en­ten­du ! » Le brouillon de mes­sage Twit­ter est prêt à être en­voyé à Am­nes­ty In­ter­na­tio­nal, à Hu­man Rights Watch et à des dé­fen­seurs de la li­ber­té de la presse. S’il est ar­rê­té, Ziya (1) n’au­ra plus qu’à po­ser le doigt sur l’écran de son smart­phone pour l’en­voyer. De­puis l’échec de la ten­ta­tive de coup d’Etat, dans la nuit du 15 au 16 juillet, et les ac­cu­sa­tions lan­cées par le pou­voir contre la con­fré­rie de Fe­thul­lah Gü­len, ce jour­na­liste turc vit dans l’an­goisse d’une ar­res­ta­tion im­mi­nente. La po­lice an­ti­ter­ro­riste peut en­fon­cer sa porte à tout mo­ment. Cloî­tré avec sa fa­mille dans son ap­par­te­ment, dans un quar­tier mo­deste de la pé­ri­phé­rie d’Is­tan­bul, Ziya n’ose plus mettre un pied de­hors et ne com­mu­nique plus que par une mes­sa­ge­rie cryp­tée. « Je suis ter­ri­fié. Il y a une vague de haine dans les rues contre la com­mu­nau­té Gü­len. Les par­ti­sans du gou­ver­ne­ment pour­raient nous lyn­cher. Le putsch était un crime, mais la ré­ponse ne doit pas être de même na­ture. Je ne vois au­cune lu­mière au bout du tun­nel », sou­pire ce jour­na­liste âgé d’une tren­taine d’an­nées.

Ziya tra­vaillait de­puis plu­sieurs an­nées au ser­vice du puis­sant groupe de presse Za­man, la vi­trine mo­derne de la con­fré­rie Gü­len. Jus­qu’en 2013, « Za­man » était le pre­mier quo­ti­dien turc, avec un ti­rage de près d’un mil­lion d’exem­plaires, et Ziya ac­com­pa­gnait fré­quem­ment les voyages pré­si­den­tiels ou mi­nis­té­riels. Mais, le 4 mars 2016, c’est sous les coups des po­li­ciers qu’il a été chas­sé de son propre bu­reau. « Le jour­nal a été sai­si par la force, et le gou­ver­ne­ment a pla­cé un ad­mi­nis­tra­teur à sa tête. La po­lice était sans mer­ci, se sou­vient Ziya. Dès le len­de­main, la ligne édi­to­riale avait chan­gé, pour de­ve­nir to­ta­le­ment pro­gou­ver­ne­men­tale. Tous les jour­na­listes ont été vi­rés. Je pen­sais alors que c’était le pire qui pou­vait nous ar­ri­ver. »

“L’ÉTAT PA­RAL­LÈLE”

Ac­cu­sés de conspi­ra­tion, tra­qués, écar­tés de la fonc­tion pu­blique du jour au len­de­main, ar­rê­tés, cloués au pi­lo­ri par les mé­dias fa­vo­rables à Er­do­gan, les sym­pa­thi­sants de la con­fré­rie de Fe­thul­lah Gü­len se disent vic­times d’une gi­gan­tesque « chasse aux sor­cières ». Celle-ci n’a pas com­men­cé au soir du coup d’Etat man­qué, le 15 juillet, mais en dé­cembre 2013. A l’époque, les ré­vé­la­tions d’af­faires de cor­rup­tion dans l’en­tou­rage di­rect du pré­sident Re­cep Tayyip Er­do­gan et les en­quêtes lan­cées par des pro­cu­reurs et

des po­li­ciers, pré­ten­du­ment ac­quis au Hiz­met – « Ser­vice », le nom uti­li­sé par ses sym­pa­thi­sants pour dé­si­gner la con­fré­rie de Gü­len – ont son­né comme une dé­cla­ra­tion de guerre. De­puis 2011, le jour­nal « Za­man » était dé­jà de­ve­nu très cri­tique en­vers l’ac­tion gou­ver­ne­men­tale, dé­non­çant la cor­rup­tion et l’au­to­ri­ta­risme. Des mil­liers de ma­gis­trats et de membres des forces de sé­cu­ri­té, deux ins­ti­tu­tions lar­ge­ment in­fil­trées par les gu­lé­nistes, ont été li­mo­gés dans la fou­lée. Mais le conflit n’a fait que se dur­cir. En mai der­nier, les ser­vices de ren­sei­gne­ment turcs ont pla­cé le mou­ve­ment Gü­len en tête de leur liste des me­naces pour la sé­cu­ri­té na­tio­nale. Les prin­ci­paux cadres de la con­fré­rie se sont exi­lés, en Eu­rope et aux Etats-Unis. Et le gou­ver­ne­ment d'An­ka­ra s’est lan­cé dans une « dé­gu­lé­ni­sa­tion » de l’ap­pa­reil d’Etat.

La purge est mas­sive de­puis le 16 juillet. Elle vise plus de 60 000 fonc­tion­naires : un tiers des 7 500 juges et pro­cu­reurs, 29000 per­sonnes dans l’Edu­ca­tion na­tio­nale, 8 700 au mi­nis­tère de l’In­té­rieur… Des cen­taines d’autres of­fi­ciant aux mi­nis­tères des Trans­ports, de la Fa­mille ou des Sports, à la di­rec­tion des Af­faires re­li­gieuses, dans les Douanes, au Tré­sor, ont été sus­pen­dus. Un bon mil­lier d’éta­blis­se­ments sco­laires, au­tant de fon­da­tions et d’as­so­cia­tions, des hô­pi­taux, des uni­ver­si­tés et même un club de chasse ont été sai­sis de­puis le putsch et sont pas­sés sous le contrôle de l’Etat. Dans cette liste qui com­pose ce que le pou­voir nomme « l’Etat pa­ral­lèle », on trouve aus­si de grandes com­pa­gnies turques, une banque (Asya) dont tous les avoirs ont été confis­qués, des jour­naux et des chaînes de té­lé­vi­sion. Lun­di 25 juillet, les au­to­ri­tés ont lan­cé un man­dat d’ar­rêt contre 42 jour­na­listes, à leur tour dans le col­li­ma­teur.

Dans l’ar­mée, le nombre d’of­fi­ciers et de sol­dats ac­cu­sés d’avoir pris part au coup de force dé­passe les 10 000. Un tiers des gé­né­raux et des ami­raux est aux ar­rêts. Au cours des gardes à vue, plu­sieurs des put­schistes au­raient avoué leur ap­par­te­nance à la né­bu­leuse Gü­len. C’est le cas du lieu­te­nant-co­lo­nel Levent Türk­kan, aide de camp du chef d’état-ma­jor, qui, après avoir pris ce der­nier en otage, au­rait pro­po­sé de le mettre di­rec­te­ment en com­mu­ni­ca­tion avec Fe­thul­lah Gü­len, l’imam exi­lé aux Etats-Unis, chef spi­ri­tuel de la com­mu­nau­té. Dans l’avia­tion, qui a joué un rôle pré­pon­dé­rant dans la ten­ta­tive de putsch, « une bonne moi­tié des of­fi­ciers se­raient des gu­lé­nistes », es­time le gé­né­ral à la re­traite Erhan Pa­muk. Ce der­nier a of­fi­cié de longues an­nées sous les ordres d’Akin Oztürk, le lea­der pré­su­mé des put­schistes du 15 juillet. Il dé­crit un homme conser­va­teur, cal­cu­la­teur, an­cien of­fi­cier du ren­sei­gne­ment pro­mu à la tête de l’ar­mée de l’air, qui fi­chait ses ri­vaux et pla­çait des hommes do­ciles aux postes clés. L’en­trisme dis­cret du ré­seau au­rait com­men­cé dès 1986, se­lon le jour­na­liste che­vron­né Ru­sen Ça­kir, au­teur d’une en­quête sur le su­jet à l’époque. Bar­rés par les of­fi­ciers ké­ma­listes, les adeptes de Gü­len ont noyau­té, se­lon lui, les ser­vices de ren­sei­gne­ment et de res­sources hu­maines, et in­fluen­cé les concours de re­cru­te­ment pour les aca­dé­mies mi­li­taires.

CHUTE BRU­TALE

Ex­pa­trié aux Etats-Unis de­puis une di­zaine d’an­nées, Mi­that est di­plô­mé de l’école mi­li­taire de Ku­le­li, à Is­tan­bul, l’une des plus pres­ti­gieuses, l’une de celles qui ont aus­si été vi­sées par les des­centes de po­lice. Dans l’or­bite du mou­ve­ment Gü­len de­puis ses 15 ans, il a été pous­sé, avec des di­zaines de ses ca­ma­rades, à in­té­grer l’ar­mée. « Je suis is­su d’une fa­mille mo­deste d’Ana­to­lie, et grâce à eux j’ai pu ter­mi­ner dans les 15 pre­miers sur deux mil­lions de can­di­dats à l’uni­ver­si­té », ra­conte-t-il. Mais, dans les an­nées 1990, l’ar­mée s’in­quiète dé­jà d’une pro­li­fé­ra­tion des « mé­ta­stases gu­lé­nistes », pour re­prendre la ter­mi­no­lo­gie em­ployée ces jours-ci par Re­cep Tayyip Er­do­gan. Mi­that re­nonce à une car­rière en uni­forme et part en­sei­gner la bio­lo­gie dans une école turque au Ke­nya pour rem­bour­ser sa dette mo­rale à la con­fré­rie, avant de s’ins­tal­ler aux Etats-Unis, où il cô­toie par­fois le maître. Fon­dé sur l’ex­cel­lence et la so­li­da­ri­té exem­plaire de ses élèves, l’en­sei­gne­ment à la sauce Gü­len a for­mé, de­puis trente ans, une nou­velle élite que l’on re­trouve dans tous les sec­teurs stra­té­giques. Comme Mi­that, Sait a joué le rôle de « grand frère », il a en­ca­dré des étu­diants dans les foyers et les groupes de prière liés au mou­ve­ment, no­tam­ment pour en­trer dans les aca­dé­mies mi­li­taires. Ce brillant in­gé­nieur compte des amis de pro­mo­tion et d’an­ciens élèves en nombre dans la po­lice, la ma­gis­tra­ture et la di­plo­ma­tie. Il connaît

aus­si un pi­lote de chasse, par­mi ceux qui ont été ar­rê­tés la se­maine der­nière. « J’ai adhé­ré à ce mou­ve­ment parce qu’il re­pré­sente pour moi une éthique de vie, des va­leurs. Mais je n’ai ja­mais sou­te­nu les coups d’Etat », se dé­fend-il. Sait, em­ployé dans un centre de re­cherche uni­ver­si­taire à Is­tan­bul, s’at­tend pour­tant à être ci­blé à son tour par les purges. Il en­vi­sage de quit­ter le pays comme l’ont dé­jà fait des cen­taines de per­sonnes de­puis le 15 juillet.

La des­cente est bru­tale pour la con­fré­rie qui, de­puis plus de trente ans, avait pa­tiem­ment tis­sé sa toile. Fon­dé au dé­but des an­nées 1970, dans une mos­quée d’Iz­mir au­tour de Fe­thul­lah Gü­len, un imam alors tren­te­naire, le mou­ve­ment est avant tout re­li­gieux. Ins­pi­ré par la pen­sée de Said Nur­si, cheikh de l’école « nourd­jou », d’ins­pi­ra­tion sou­fie, il or­ga­nise un cercle de jeunes mi­li­tants is­la­miques, d’abord au ni­veau lo­cal, avant de s’étendre en Tur­quie. La pé­riode d’ou­ver­ture qui suit le dé­part de la junte mi­li­taire dans les an­nées 1980 lui per­met de se rap­pro­cher du pou­voir. Il noue des liens avec de hauts di­ri­geants, comme Bülent Ece­vit, plu­sieurs fois Pre­mier mi­nistre et lea­der du centre gauche. Il fra­ter­nise avec Re­cep Tayyip Er­do­gan, alors maire d’Is­tan­bul, en 1996. La ren­contre a lieu au ma­riage de la star du foot­ball turc, Ha­kan Sükür, dis­ciple de Gü­len.

Dès les an­nées 1990, les écoles du mou­ve­ment com­mencent à es­sai­mer à l’étran­ger, dans les pays tur­co­phones d’Asie cen­trale, puis dans les Bal­kans et en Afrique. Un ré­seau mon­dial d’en­tre­pre­neurs et d’en­sei­gnants pieux et dis­ci­pli­nés ex­porte les mar­chan­dises et les va­leurs turques aux quatre coins du monde. Des écoles d’élite ouvrent, de la Nor­vège au Viet­nam en pas­sant par la Zam­bie et la France. On en compte aus­si 150 aux Etats-Unis, où Gü­len est ve­nu s’ins­tal­ler en 1999, pous­sé à l’exil par les mi­li­taires qui s’in­quiètent de son in­fluence gran­dis­sante (voir en­ca­dré). « C’est en grande par­tie grâce à la com­mu­nau­té que la Tur­quie a pu se pré­va­loir à une époque de son fa­meux “soft po­wer” », constate Ziya, l’ex-jour­na­liste de « Za­man ». Avec Er­do­gan, ar­ri­vé au pou­voir en 2003, la co­opé­ra­tion s’in­ten­si­fie. Les en­tre­pre­neurs gu­lé­nistes, qua­li­fiés de « cal­vi­nistes de l’is­lam », or­ga­nisent l’agen­da des vi­sites à l’étran­ger des di­ri­geants turcs et conquièrent des mar­chés. Le jour­nal « Za­man » de­vient le porte-voix du gou­ver­ne­ment is­la­mo-conser­va­teur (AKP). Les jeunes di­plô­més entrent en masse dans la po­lice, la jus­tice et les ser­vices de ren­sei­gne­ment. Le lea­der turc, alors Pre­mier mi­nistre, a be­soin d’al­liés pour mettre au pas les mi­li­taires ké­ma­listes qui se dressent tou­jours sur son che­min.

« Le mou­ve­ment Gü­len offre deux vi­sages, es­time le jour­na­liste d’investigation Ah­met Sik. L’un est sé­dui­sant pour l’Oc­ci­dent : l’édu­ca­tion, la to­lé­rance, le dia­logue entre les re­li­gions… L’autre est une or­ga­ni­sa­tion cri­mi­nelle au sein de l’ap­pa­reil sé­cu­ri­taire et ju­di­ciaire, qui pra­tique les écoutes illé­gales et monte des dos­siers avec de faux do­cu­ments. Ils sont en­trés dans le coeur et le cer­veau de l’Etat. » Sik l’a ap­pris à ses dé­pens en 2011. Il s’ap­prê­tait à pu­blier un livre d’en­quête sur l’in­fil­tra­tion des hommes de Gü­len dans la po­lice, « l’Ar­mée de l’imam ». Mais avant même sa pu­bli­ca­tion, le ma­nus­crit fut sai­si, et son au­teur je­té en pri­son. Pen­dant un an, il par­ta­ge­ra la même cel­lule qu’un autre jour­na­liste, Ne­dim Se­ner, ad­ver­saire achar­né de « l’imam ca­ché ». Pour ce­lui­ci, ce sont les po­li­ciers et les juges gu­lé­nistes qui ont mon­té les af­faires Er­ge­ne­kon et Ba­lyoz, deux grands pro­cès lan­cés en 2007 et 2010 contre des di­zaines d’of­fi­ciers ké­ma­listes de l’ar­mée, ac­cu­sés de ten­ta­tives de coup d’Etat. « Ce sont aus­si eux qui sont der­rière l’as­sas­si­nat du jour­na­liste ar­mé­nien Hrant Dink en 2007, un évé­ne­ment qui a pré­pa­ré la purge de l’ar­mée, ac­cuse Ne­dim Se­ner. A l’époque, l’AKP a sou­te­nu ces opé­ra­tions. Er­do­gan et Gü­len co­opé­raient étroi­te­ment. Mais quand la con­fré­rie a com­men­cé à se re­tour­ner contre le pou­voir, les choses ont chan­gé. » Au­jourd’hui, l’ex-al­lié est de­ve­nu un traître. C’est une lutte à mort que se livrent le pré­sident turc et l’imam de Penn­syl­va­nie. (1) Le pré­nom a été mo­di­fié.

Ziya (ci-des­sous), jour­na­liste proche de la con­fré­rie, a dé­jà ré­di­gé le mes­sage qu’il pu­blie­ra sur Twit­ter si les po­li­ciers viennent l’ar­rê­ter.

Fe­thul­lah Gü­len le 16 juillet.

Ci-des­sus.

Un po­li­cier maî­trise un homme à An­ka­ra, le 18 juillet. 60 000 fonc­tion­naires ont été vi­sés par la purge qui a sui­vi le coup d’Etat.

Ci-contre. Gü­len et Er­do­gan en 1998.

Le jour­na­liste Ne­dim Se­ner.

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