Com­ment la Russ­sie a do­pé ses ath­lètes

Le Co­mi­té in­ter­na­tio­nal olym­pique vient d’ex­clure les 67 ath­lètes russes des JO de Rio et a exi­gé de nou­veaux tests dans les autres dis­ci­plines. A l’ori­gine de cette dé­ci­sion sans pré­cé­dent, l’en­quête ex­plo­sive de l’avo­cat ca­na­dien Ri­chard McLa­ren. “L’Obs

L'Obs - - Le Sommaire - PROPOS RECUEILLIS PAR VINCENT JAUVERT

Votre rap­port sur le do­page en Rus­sie, re­mis le 18 juillet à l’Agence mon­diale an­ti­do­page (AMA), a eu l’ef­fet d’une bombe. Avo­cat spé­cia­li­sé dans le sport de­puis de nom­breuses an­nées, vous avez en­quê­té sur un grand nombre d’af­faires de do­page dans le monde. Pour­quoi le cas russe est-il si grave ? Parce que les pou­voirs pu­blics sont di­rec­te­ment im­pli­qués. A par­tir de 2011, l’Etat russe a mis en place un sys­tème de do­page et de dis­si­mu­la­tion or­ches­tré par le mi­nis­tère des Sports avec l’aide des ser­vices se­crets (le FSB) – une or­ga­ni­sa­tion mas­sive qui concerne l’en­semble du pays et la qua­si­to­ta­li­té des dis­ci­plines spor­tives, de l’ath­lé­tisme au bobs­leigh en pas­sant par l’hal­té­ro­phi­lie, le ca­noë ou le ju­do. Un peu comme en Union so­vié­tique avant la chute du com­mu­nisme… Je ne sau­rais dire. Per­sonne, à ma connais­sance, n’a étu­dié de fa­çon in­dé­pen­dante le do­page en URSS. En re­vanche, le mo­dèle qui a pré­va­lu en Rus­sie ces der­nières an­nées et que je dé­cris dans mon rap­port pour­rait, me semble-t-il, être com­pa­ré à ce­lui en vi­gueur en Al­le­magne de l’Est dans les an­nées 1970 et 1980. Pour­quoi les au­to­ri­tés russes on­telles dé­ci­dé de mettre en place une telle opé­ra­tion se­crète ? Se­lon nos sources, l’idée ap­pa­raît dès 2007 quand Sot­chi est dé­si­gnée comme ville or­ga­ni­sa­trice des jeux Olym­piques d’hi­ver de 2014. La dé­ci­sion est ef­fec­ti­ve­ment prise trois ans plus tard, après les JO de 2010 à Van­cou­ver, où les ré­sul­tats des ath­lètes russes ont énor­mé­ment dé­çu, la Rus­sie ne dé­cro­chant que la on­zième place au ta­bleau des mé­dailles. C’est à ce mo­ment-là que Vla­di­mir Pou­tine nomme un nou­veau

mi­nistre ad­joint des Sports, You­ri Na­gor­nikh. Oui, et cet homme joue­ra un rôle consi­dé­rable dans la triche d’Etat qui est sys­té­ma­ti­sée à par­tir des JO de Londres, en 2012, puis, l’an­née sui­vante, aux Cham­pion­nats du monde d’ath­lé­tisme de Mos­cou et aux Jeux mon­diaux uni­ver­si­taires, où la Rus­sie dé­croche 292 mé­dailles. L’opé­ra­tion at­tein­dra son apo­gée lors des Jeux d’hi­ver de Sot­chi, où la Rus­sie ar­ri­ve­ra pre­mière avec un nombre re­cord de mé­dailles. Vla­di­mir Pou­tine, qui a tant in­ves­ti po­li­ti­que­ment et fi­nan­ciè­re­ment dans les Jeux de Sot­chi, était for­cé­ment au cou­rant… Je vous laisse la res­pon­sa­bi­li­té de cette af­fir­ma­tion. En ce qui me concerne, je ne dis­pose d’au­cune in­for­ma­tion au su­jet d’une im­pli­ca­tion éven­tuelle du pré­sident russe dans cette af­faire. Dans ce sys­tème d’Etat, c’est le la­bo­ra­toire du Centre an­ti­do­page de Mos­cou – une ins­tance of­fi­cielle – qui a conçu le pro­duit do­pant four­ni aux ath­lètes. Le di­rec­teur de ce centre, le Dr Rod­chen­kov, a, au fil des an­nées, mis au point un mé­lange de sté­roïdes très ef­fi­cace. Dans ce cock­tail, sur­nom­mé « la du­chesse », les sté­roïdes sont dis­sous dans de l’al­cool – whis­ky pour les hommes, ver­mouth pour les femmes. Cette so­lu­tion doit être rou­lée dans la bouche du spor­tif afin que les mu­queuses ab­sorbent les sub­stances do­pantes, puis elle est re­cra­chée. Le mi­nis­tère des Sports dis­tri­buait ce breu­vage, via une or­ga­ni­sa­tion af­fi­liée, aux dif­fé­rentes fé­dé­ra­tions spor­tives qui, el­les­mêmes, le don­naient aux en­traî­neurs. Au bout de la chaîne, les spor­tifs ne pou­vaient, semble-t-il, pas re­fu­ser d’en prendre, sous peine de se voir pri­vés des meilleurs coachs ou de ne pou­voir par­ti­ci­per aux com­pé­ti­tions les plus pres­ti­gieuses. Com­ment se dé­rou­lait en­suite la dis­si­mu­la­tion de ce do­page ? De plu­sieurs fa­çons. Notre com­mis­sion

d’en­quête a dé­cou­vert ce que j’ap­pelle un sys­tème de « dis­pa­ri­tion des ré­sul­tats po­si­tifs ». Il a été ins­tau­ré par le mi­nis­tère russe des Sports à par­tir de 2011. Voi­là en quoi il consis­tait. Avant et après les com­pé­ti­tions spor­tives, le la­bo­ra­toire an­ti­do­page de Mos­cou – qui était alors ho­mo­lo­gué par les ins­tances in­ter­na­tio­nales – re­ce­vait les fla­cons d’urine des ath­lètes afin de re­pé­rer des traces éven­tuelles de pro­duits in­ter­dits. Les ré­sul­tats, po­si­tifs ou né­ga­tifs, étaient en­suite ins­crits dans une base de don­nées in­ter­na­tio­nale. En théo­rie, tout le pro­ces­sus est ano­nyme grâce à des codes-barres at­tri­bués à chaque ath­lète. Mais les spor­tifs russes avaient l’obli­ga­tion de ré­vé­ler ces codes aux au­to­ri­tés de leur pays, ce qui a per­mis à ces der­nières de tri­cher.

Com­ment fai­saient-elles ? Si une ana­lyse d’urine réa­li­sée par le la­bo de Mos­cou mon­trait qu’un spor­tif avait pris des sub­stances do­pantes, ce ré­sul­tat po­si­tif n’était pas au­to­ma­ti­que­ment ins­crit dans la base de don­nées in­ter­na­tio­nale, comme le pré­voient les pro­cé­dures. Le nom du spor­tif en ques­tion était dis­crè­te­ment en­voyé, par un in­ter­mé­diaire de confiance, au mi­nistre ad­joint des Sports, You­ri Na­gor­nikh. Ce­lui-ci étu­diait en per­sonne chaque cas po­si­tif et dé­si­gnait lui-même, un par un, les ath­lètes à pro­té­ger et les autres. Les pre­miers, ceux qui pou­vaient dé­cro­cher une place sur un po­dium, étaient « sau­vés », se­lon le jar­gon em­ployé dans les do­cu­ments si­gnés par le mi­nistre ad­joint. Le la­bo de Mos­cou re­ce­vait alors l’ordre de les en­re­gis­trer comme « né­ga­tifs ». Les autres, les moins bons, étaient « mis en qua­ran­taine ». Au to­tal, nous avons éta­bli qu’entre 2011 et 2015, ce sont 643 tests po­si­tifs, au moins, qui ont été trans­for­més de la sorte en « né­ga­tifs », et ce pour des ath­lètes d’au moins trente dis­ci­plines, dont beau­coup de mé­daillés olym­piques.

Les­quels ? J’ai trans­mis les noms à l’Agence mon­diale an­ti­do­page, qui a com­man­dé le rap­port. A elle de voir ce qu’elle doit faire de ces in­for­ma­tions no­mi­na­tives [le CIO a, le 24 juillet, an­non­cé qu’il s’ap­puie­rait no­tam­ment sur ces don­nées pour dé­ci­der de la par­ti­ci­pa­tion ou non des spor­tifs russes aux Jeux de Rio, NDLR]. Par­mi les chan­ceux, il y a eu, écri­vez­vous, un joueur de foot­ball non russe qui a été sau­vé par le mi­nistre des Sports en per­sonne, un ami de Pou­tine de vingt ans, Vi­ta­ly Mut­ko, qui est aus­si pré­sident du co­mi­té d’or­ga­ni­sa­tion de la Coupe de Foot­ball en 2018. Oui, mais je ne peux pas vous en dire plus. La Fifa, dont M. Mut­ko est l’un des ad­mi­nis­tra­teurs, m’a de­man­dé de lui com­mu­ni­quer l’iden­ti­té de ce joueur. Mais, dans ce cas aus­si, je pas­se­rai par l’AMA. Ce Mut­ko ap­pa­raît ailleurs dans votre rap­port, au coeur de la ma­ni­pu­la­tion d’Etat. Se­lon des preuves for­melles en notre pos­ses­sion, le mi­nistre des Sports a, en ef­fet, or­ga­ni­sé plu­sieurs réunions vi­sant à pré­pa­rer la vaste opé­ra­tion de ca­mou­flage lors des Jeux de Sot­chi. Pour­quoi vou­lait-il mettre au point un autre sys­tème de triche que la « dis­pa­ri­tion des ré­sul­tats po­si­tifs » qui avait si bien mar­ché jusque-là ? Parce que, dans le la­bo d’ana­lyse an­ti­do­page qui al­lait être ins­tal­lé à Sot­chi, il n’au­rait pas été pos­sible, comme à Mos­cou, de fal­si­fier les ré­sul­tats des ana­lyses d’urine, et ce­la à cause du nombre d’ob­ser­va­teurs étran­gers pré­sents dans les lo­caux pen­dant les Jeux. Pour dis­si­mu­ler le do­page, il fal­lait pou­voir faire dis­pa­raître les urines « sales » avant les tests. Com­ment les au­to­ri­tés russes on­telles ré­so­lu le pro­blème ? Le FSB, qui a sur­veillé la construc­tion du la­bo de Sot­chi, a de­man­dé et ob­te­nu le per­ce­ment d’une ou­ver­ture très dis­crète dans un mur, ou­ver­ture par la­quelle les fla­cons pour­raient être clan­des­ti­ne­ment glis­sés dans une pièce ad­ja­cente oc­cu­pée par des agents des ser­vices spé­ciaux. C’est grâce à ce « trou de sou­ris » que la triche s’est dé­rou­lée du­rant toute la du­rée des Jeux. La nuit, des tech­ni­ciens du FSB, qui dis­po­saient aus­si d’une salle de re­pos dans le bâ­ti­ment, vi­daient les fla­cons d’urine « sale » pour la rem­pla­cer par de l’urine « propre » pré­cé­dem­ment re­cueillie au­près des ath­lètes et conser­vée de­puis l’ou­ver­ture des Jeux dans des ré­fri­gé­ra­teurs. Pour ef­fec­tuer cette ma­nip, il fal­lait ou­vrir les fla­cons. Or ceux-ci sont spé­cia­le­ment conçus par une en­tre­prise suisse pour em­pê­cher une telle in­tru­sion. Oui, pour­tant des ex­perts ont fait la dé­mons­tra­tion de­vant moi qu’il était pos­sible de des­cel­ler les bou­chons sans que ce­la se voie à l’oeil nu. D’ailleurs, nos en­quê­teurs ont dé­cou­vert, au mi­cro­scope, de toutes pe­tites en­tailles sur des fla­cons sus­pects, ce qui ne laisse au­cun doute. Le FSB par­ti­ci­pait donc à toutes les étapes de cette triche d’Etat. Oui. Dès le dé­but de l’opé­ra­tion [en 2011], le pa­tron du la­bo­ra­toire de Mos­cou, le Dr Rod­chen­kov, a été obli­gé de si­gner un do­cu­ment qui fai­sait de lui un in­for­ma­teur du FSB. On lui a don­né un nom de code : « Kuts ». Chaque se­maine, il de­vait rendre compte à un of­fi­cier du ser­vice

se­cret, un cer­tain Ev­gue­ni Blo­khine. A Sot­chi, ce der­nier s’oc­cu­pait de l’échange des fla­cons d’urine. Pour pas­ser in­aper­çu, il dis­po­sait d’une carte d’ac­cès au la­bo­ra­toire an­ti­do­page grâce à une cou­ver­ture : of­fi­ciel­le­ment, il était tech­ni­cien en tuyau­te­rie de la firme en charge de la main­te­nance du bâ­ti­ment. Les au­to­ri­tés russes af­firment que votre té­moin prin­ci­pal, le Dr Rod­chen­kov, qui a émi­gré aux Etats-Unis fin 2015, est un per­son­nage peu fiable, qui a eu maille à par­tir avec la jus­tice de son pays. Est-il vrai­ment cré­dible ? Oui, sans au­cun doute. Avant de l’in­ter­ro­ger, je connais­sais ses dé­mê­lés pas­sés, pour les­quels il n’a ce­pen­dant ja­mais été pour­sui­vi… Et qui n’ont pas dis­sua­dé Vla­di­mir Pou­tine de le dé­co­rer après les Jeux de Sot­chi. En tout cas, j’ai pu vé­ri­fier ses dires de fa­çon in­dé­pen­dante. De toute fa­çon, le Dr Rod­chen­kov n’est pas, loin de là, notre seule source, ni même la prin­ci­pale. Nous avons en­ten­du de nom­breux té­moins. Nous avons eu ac­cès à des cor­res­pon­dances élec­tro­niques, des ana­lyses bio­lo­giques… Vous évo­quez, dans votre rap­port, un té­moin ano­nyme au sein du gou­ver­ne­ment russe. Quel type de fonc­tion oc­cupe-t-il ? Mal­heu­reu­se­ment, je ne peux rien ajou­ter à ce que j’ai écrit. Vous re­dou­tez sans doute de le mettre en dan­ger, sa­chant qu’au dé­but de l’an­née deux an­ciens cadres du la­bo­ra­toire de Mos­cou sont morts dans des ac­ci­dents sus­pects. Quoi qu’il en soit, ce té­moin, qui ne s’est ma­ni­fes­té qu’à la fin de l’en­quête, nous a per­mis de confir­mer cer­taines in­for­ma­tions. Vous écri­vez que vous n’avez dé­cou­vert qu’une par­tie de l’opé­ra­tion. Pour­quoi ? L’en­quête m’a été com­man­dée par l’AMA après la pu­bli­ca­tion, en mai, d’un ar­ticle dans le « New York Times » sur le do­page en Rus­sie. Je n’ai donc dis­po­sé que de cin­quante­sept jours pour tra­vailler. Comme nous te­nions à ne pu­blier que ce dont nous étions ab­so­lu­ment sûrs, nous avons dû aban­don­ner cer­taines pistes qui ne pou­vaient être étu­diées dans le dé­lai im­par­ti. Mais l’AMA m’a de­man­dé de conti­nuer. D’ici à quelques mois, je pu­blie­rai donc peut­être un rap­port plus com­plet sur le do­page en Rus­sie.

Ri­chard McLa­ren.

Vla­di­mir Pou­tine et Vi­ta­ly Mut­ko, son mi­nistre des Sports, aux Jeux de Sot­chi en 2014.

En haut, le la­bo­ra­toire an­ti­do­page de Sot­chi, où le FSB a fait creu­ser un « trou de sou­ris », pour l’échange se­cret entre urines « propres » et « sales » dans les fla­cons d’ana­lyse.

You­ri Na­gor­nikh, mi­nistre ad­joint des Sports, a joué un rôle cen­tral dans ce sys­tème de do­page d’Etat à par­tir de 2010.

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