France : la ré­serve en pre­mière ligne

De­puis les at­ten­tats de 2015, et plus en­core de­puis ce­lui de Nice, les can­di­dats à la ré­serve opé­ra­tion­nelle, re­lan­cée par l’Ely­sée, af­fluent. Qui sont-ils ? Com­ment se­ront-ils for­més ? Que pour­ront-ils faire ? Re­por­tage

L'Obs - - Le Sommaire - CÉLINE RASTELLO ET MA­RINE GI­RAUD YAN­NICK STEPHANT/HANSLUCAS

Ka­rine n’en a pas dor­mi de la nuit. Avec son com­pa­gnon, elle avait pré­vu ce jeu­di 14 juillet d’em­me­ner leurs quatre en­fants voir le feu d’ar­ti­fice sur la pro­me­nade des An­glais à Nice. Avant de re­non­cer au der­nier mo­ment. La nou­velle de l’at­ten­tat connue, la jeune femme se pré­ci­pite sur son or­di­na­teur et re­garde dé­fi­ler les com­men­taires sur les ré­seaux so­ciaux. Mais, très vite, ce­la de­vient in­sup­por­table. Ka­rine se pose alors une seule et même ques­tion, en­tê­tante : « Qu’est-ce qu’on peut faire? » Pen­dant des heures, sur son ca­na­pé, cette pro­fes­seur des écoles ex­plore le Web, dé­ter­mi­née, en quête d’un site qui puisse l’orien­ter vers une ac­tion concrète.

Dans la nuit, Fran­çois Hol­lande an­nonce faire ap­pel à la ré­serve opé­ra­tion­nelle par­tout où l’Etat pour­rait avoir be­soin d’elle (1). Dès le week-end, Ka­rine, après avoir vu une pu­bli­ci­té à la té­lé­vi­sion, pos­tule sur in­ter­net à la ré­serve de la gen­dar­me­rie. Elle n’est pas la seule. En une se­maine, le site en­re­gis­tre­ra quatre cents de­mandes dans les Alpes-Ma­ri­times, contre soixante pour toute l’an­née 2015. « Et ça conti­nue d’ar­ri­ver », constate un co­lo­nel ni­çois. Quant au com­mis­sa­riat cen­tral de l’ave­nue Ma­ré­chal-Foch, les ap­pels y sont si nom­breux qu’une cel­lule spéciale a été créée. « Il y a une vé­ri­table mo­bi­li­sa­tion. Les po­li­ciers sont agréa­ble­ment sur­pris, presque émus, de voir un tel sou­tien de la po­pu­la­tion », in­dique un po­li­cier.

Si beau­coup de can­di­dats dé­couvrent ce qu’est la ré­serve opé­ra­tion­nelle (lire ci-contre), Ka­rine, elle, la connaît dé­jà. Elle avait ten­té de s’y ins­crire il y a deux ans, mais, à 35 ans, elle était trop âgée. Après la tue­rie de Nice, la li­mite d’âge a été re­le­vée à 40 ans pour la gen­dar­me­rie. Ka­rine peut donc s’ins­crire. Le jeu­di sui­vant, une se­maine après l’at­ten­tat, elle est convo­quée pour un pre­mier ren­dez-vous à la ca­serne Aus­seur, sur les hau­teurs de Nice. Elle pa­tiente deux heures dans une salle d’at­tente bon­dée. « Les pro­fils étaient très va­riés, il y avait des pe­tits jeunes de 17-18 ans avec leur ma­man, et moi avec mes en­fants. » Un ma­jor la re­çoit, pour com­prendre ses mo­ti­va­tions. Il lui ex­plique

en quoi consiste la « pré­pa­ra­tion mi­li­taire gen­dar­me­rie » (PMG), cette for­ma­tion in­ten­sive de quinze jours qui, une fois va­li­dée par un bre­vet, per­met aux ré­ser­vistes d’être ré­qui­si­tion­nés aux cô­tés de gen­darmes ex­pé­ri­men­tés. Ka­rine es­père avoir « la chance » d’in­té­grer la pro­chaine for­ma­tion, à l’au­tomne.

Dès 7 heures du ma­tin, Constance, tout juste ba­che­lière, était éga­le­ment à la ca­serne Aus­seur. Lors de sa jour­née dé­fense et ci­toyen­ne­té (2), un gen­darme s’était mon­tré « as­sez per­sua­sif », se sou­vient-elle, en évo­quant la ré­serve. « Ce qui s’est pas­sé à Nice m’a en­core plus mo­ti­vée », ra­conte la jeune fille qui s’ap­prête à in­té­grer une école de com­merce à Mo­na­co pour un cur­sus en com­mu­ni­ca­tion et ma­na­ge­ment. La PMG, elle s’y voit bien. Avec un bé­mol tout de même : elle craint d’avoir du mal à obéir aux ordres. Et sait qu’elle de­vra faire « un ef­fort sur elle-même ».

Le gen­darme Nel­son, 24 ans, ré­ser­viste de­puis sept ans, abonde dans ce sens : « C’est par­fois dif­fi­cile, pour les jeunes no­tam­ment, de com­prendre que la dis­ci­pline mi­li­taire est es­sen­tielle. » Avo­cat en droit in­ter­na­tio­nal, Nel­son est ins­truc­teur à la PMG du camp mi­li­taire de Beynes, dans les Yve­lines, où une for­ma­tion, ha­sard du ca­len­drier, a dé­bu­té au len­de­main de l’at­ten­tat sur la pro­me­nade des An­glais. Vincent (3) est un de ses sta­giaires. Il a ap­pris en se ré­veillant ce qui s’était pas­sé à Nice, quelques mi­nutes seule­ment avant de par­tir re­joindre le camp. « Je n’au­rais ja­mais ima­gi­né que quelque chose comme ça puisse ar­ri­ver. Ça m’a confor­té dans mon choix », ex­plique po­sé­ment le jeune homme au sixième jour de sa for­ma­tion. Il a 24 ans, le che­veu clair et taillé court, et porte la te­nue qui se­ra la sienne jus­qu’à fin juillet : tee­shirt noir près du corps, treillis et ran­gers. Comme les 262 autres jeunes hommes et femmes qui par­ti­cipent au stage. Ils sont deux fois plus qu’en 2015. « C’est l’ef­fet 13 no­vembre », sou­ligne le lieu­te­nant­co­lo­nel Christophe, char­gé de l’en­ca­dre­ment, qui sou­haite gar­der l’ano­ny­mat.

Vincent est dé­jà chef de poste en sé­cu­ri­té in­cen­die et pom­pier vo­lon­taire. Il es­père un jour in­té­grer le pe­lo­ton de gen­dar­me­rie de haute mon­tagne (PGHM). En at­ten­dant, sous le so­leil brû­lant de mi­di, il at­tend son tour pour la pre­mière ses­sion de tir, qui va se dé­rou­ler juste der­rière lui, dans un im­po­sant bâ­ti­ment de bé­ton au toit plat et dé­pour­vu de fe­nêtres. Cer­tains sta­giaires pro­fitent de ces quelques mi­nutes de ré­pit pour s’iso­ler et ré­vi­ser leurs cours théo­riques. Ma­rine, elle, sort du bâ­ti­ment. « C’est très im­pres­sion­nant », lâche-t-elle en re­ti­rant son gi­let pa­re­balles, son casque et ses lu­nettes de pro­tec­tion. Ma­rine est tout juste ma­jeure elle aus­si. « La prise de conscience de l’arme ne vient pas tout de suite. C’est une très grosse res­pon­sa­bi­li­té », souffle la jeune fille. Elle est en CAP aide à la per­sonne en Nor­man­die. Me­nue, les che­veux at­ta­chés en un pe­tit chi­gnon ser­ré, elle est pres­sée de s’en­traî­ner à nou­veau. D’autres ne sont pas par­ve­nus à ca­na­li­ser leur ner­vo­si­té. Trop stres­sés. A la fin du stage, tous au­ront ef­fec­tué dix heures de tir.

Pour Ma­rine comme pour la plu­part de ses ca­ma­rades, l’en­vie de s’en­ga­ger était dé­jà là. Les at­ten­tats n’ont fait que la

ren­for­cer. « Quand je me lève le ma­tin à 4h30, je me dis que les ci­toyens fran­çais at­tendent notre aide, qu’ils ont be­soin de nous pour évi­ter que ce genre de si­tua­tion ne se re­pro­duise. Ils ont aus­si be­soin de confiance. Ça donne du sens. » N’em­pêche, quinze jours, « c’est très court pour tout as­si­mi­ler, le temps est comp­té », confie-t-elle alors que son pe­lo­ton s’élance dé­jà vers un autre exer­cice pra­tique : la si­mu­la­tion, aux abords d’un stade, d’un contrôle d’iden­ti­té.

Tout ce­la, Xa­vier a hâte de s’y confron­ter lui aus­si. Il a 21 ans et vit près de Vence, dans les Alpes-Ma­ri­times, où il tra­vaille dans la sé­cu­ri­té. « Ça me cor­res­pond énor­mé­ment, je vais fon­cer. » Tous les can­di­dats ne sont tou­te­fois pas re­te­nus. Cer­tains peuvent être ex­clus, d’autres, par­tir d’eux-mêmes. A Beynes, après quelques heures seule­ment de for­ma­tion, un sta­giaire a ain­si ren­du sa te­nue. « Il a dit qu’il s’était trom­pé, que ce n’était pas pour lui », rap­porte le lieu­te­nant-co­lo­nel Christophe. Six ins­crits dans le pe­lo­ton du gen­darme Nel­son sont aus­si ren­trés chez eux.

Ceux qui va­li­de­ront leur bre­vet pour­ront se re­trou­ver dès août sur le ter­rain. Pour ren­for­cer les ef­fec­tifs de la lutte an­ti­cri­mi­na­li­té, ai­der aux re­cherches de per­sonnes dis­pa­rues, ef­fec­tuer des contrôles rou­tiers… Ou en­core re­joindre « très ra­pi­de­ment tout point agres­sé ». « On fait de tout, mais ja­mais sans être ac­com­pa­gnés », pré­cise Lu­cile, 21 ans, ré­ser­viste en Au­vergne, ac­tuel­le­ment en mis­sion en bri­gade.

Jus­qu’ici mo­bi­li­sé entre qua­rante et soixante jours par an, le gen­darme Nel­son s’at­tend à l’être da­van­tage cette an­née. Ré­ser­viste pen­dant ses week-ends et congés, il a été ap­pe­lé une fois hors de ses dis­po­ni­bi­li­tés : la nuit du 13 no­vembre. Pen­dant cinq jours, il a as­su­ré des mis­sions de sé­cu­ri­sa­tion de gares et de centres com­mer­ciaux, et pa­trouillé sur le ré­seau rou­tier pour contrô­ler les vé­hi­cules et vé­ri­fier les iden­ti­tés.

Pour Ka­rine, une vi­site mé­di­cale est pré­vue à An­tibes en août. Ses congés d’été, elle va les em­ployer à se pré­pa­rer phy­si­que­ment. Ap­prendre à ma­nier une arme ? L’ins­ti­tu­trice dit y avoir « ré­flé­chi ». Elle es­time tou­te­fois que « tant qu’on n’est pas à la for­ma­tion, on ne peut pas se rendre compte ». Elle l’at­tend avec im­pa­tience. « Peut-être qu’une fois là-bas je me di­rai que ce n’est pas pour moi, mais je ne pense pas. » (1) Le 20 juillet, le chef de l’Etat a in­vi­té tous ceux qui le sou­haitent à re­joindre les dif­fé­rentes ré­serves des forces de l’ordre pour consti­tuer une garde na­tio­nale. (2) Qui a rem­pla­cé la jour­née d’ap­pel de pré­pa­ra­tion à la dé­fense ins­tau­rée à la fin du ser­vice mi­li­taire obli­ga­toire. (3) Les pré­noms des sta­giaires de la PMG de Beynes ont été mo­di­fiés.

Exer­cice de tir au camp de Beynes (Yve­lines), le 20 juillet 2016.

Les can­di­dats à la ré­serve opé­ra­tion­nelle, ou­verte aux hommes et femmes de 17 à 40 ans, doivent su­bir un en­traî­ne­ment de quinze jours, la « pré­pa­ra­tion mi­li­taire gen­dar­me­rie ».

S’ils va­lident leur stage, ils de­vront un mi­ni­mum de trente jours par an à la « RO », et pour­ront être af­fec­tés à des tâches al­lant de la lutte an­ti­cri­mi­na­li­té aux contrôles rou­tiers.

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