Une sai­son aux Lo­fo­ten

PAR RE­BEC­CA DINERSTEIN, TRA­DUIT DE L’AN­GLAIS PAR CA­RO­LINE NI­CO­LAS, ACTES SUD, 320 P., 22 EU­ROS.

L'Obs - - Critiques - DIDIER JA­COB

COM­MENT ÊTRE SEUL,

Frances n’est pas heu­reuse. Elle croyait ai­mer cette grande ba­raque de Ro­bert, un ath­lète uni­ver­si­taire spé­cia­li­sé dans le plon­geon olym­pique, et puis non : après avoir pas­sé le week-end dans le do­maine fa­mi­lial du nord de la Nou­velle-An­gle­terre, tout part à vau-l’eau. A son re­tour, elle confie son désar­roi à ses pa­rents, qui n’ont ja­mais pu pi rer le spor­tif en ques­tion. Frances va dor­mir, une fois en­core, dans l’ap­par­te­ment fa­mi­lial, un mi­nus­cule deux-pièces qui change d’al­lure le soir, quand les ca­na­pés-lits se dé­plient pour ac­cueillir tous les membres de la fa­mille. Frances, qui fait des études d’art, se sent à l’étroit dans le gi­ron fa­mi­lial : « La non­bran­chi­tude de mes pa­rents était in­tem­po­relle, comme si tous les groupes de mu­sique, les formes de pan­ta­lons, les tailles de ta­lons de toutes les époques étaient pas­sés à cô­té d’eux, lais­sant leur bon sens in­tact. »

Née en 1988 à New York, adou­bée par Jo­na­than Sa­fran Foer, Re­bec­ca Dinerstein est un pur pro­duit des écoles de crea­tive wri­ting à l’amé­ri­caine. Il y a de l’ai­sance, du ta­lent, mais qui ne s’aven­ture ja­mais dans les vastes al­lées du gé­nie. La psy­cho­lo­gie des per­son­nages évoque les re­vues de dé­co­ra­tion où l’on pré­sente les in­té­rieurs à la mode. C’est meu­blé de bro­cante – les sen­ti­ments, les an­té­cé­dents, les amours de jeu­nesse. Le désar­roi des uns et des autres s’étale gé­né­reu­se­ment et le lec­teur fi­nit par se dire qu’il n’en ver­ra ja­mais la fin. Mais « Com­ment être seul » prend un en­vol in­at­ten­du alors que ses per­son­nages se re­trouvent dans un pe­tit vil­lage du cercle po­laire. Frances a fi­na­le­ment dé­ci­dé d’être l’unique pen­sion­naire d’une ré­si­dence d’ar­tistes, dans les îles Lo­fo­ten, où elle doit peindre en jaune le mur d’une grange dans un geste ar­tis­tique dont il semble que seuls le vent et la pluie puissent ja­mais l’ap­pré­cier. Autre nou­veau ve­nu dans cette sau­vage contrée, le fils d’un bou­lan­ger russe de Brook­lyn qui ne s’est ja­mais re­mis d’avoir été dé­lais­sé par la femme de sa vie. En somme, on a beau être jeune, c’est dé­jà, pour ces pe­tits coeurs en­do­lo­ris, l’heure du contrôle tech­nique. Re­bec­ca Dinerstein dé­crit l’im­mense es­pace qui s’o re aux yeux de Frances et de Ya­sha, les deux New-Yor­kais qui ne savent plus vers quel ave­nir se tour­ner : la so­li­tude sainte ou la vie d’au­jourd’hui. La mer de Nor­vège, blanche et gla­ciale, ou les ri­vages pol­lués de Brook­lyn. Bien­tôt, Frances re­vien­dra à New York. Elle y croi­se­ra peut-être l’au­teur du livre, Re­bec­ca Dinerstein qui, for­ti­fiée par cette pre­mière ten­ta­tive, pour­ra ou­blier les an­ciennes phrases et goû­ter en­fin au miel obs­cur du ro­man.

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