L'OBS LA RUÉE VERS L’ES­PACE

L'Obs - - La Une - JEAN-PAUL FRITZ

Des sondes qui nous ra­mènent des nou­velles de l’Uni­vers, des ro­bots qui cra­pa­hutent sur des as­té­roïdes, des bases scien­ti­fiques sus­pen­dues en or­bite, des fu­sées réuti­li­sables et des cap­sules prêtes à convoyer des co­lons sur Mars… Le xxie siècle se­ra spa­tial. Amé­ri­cains, Russes, Chi­nois, In­diens et Eu­ro­péens ri­va­lisent comme au bon vieux temps des « Spout­nik » et de la mis­sion Apol­lo. Ren­dez-vous en 2030, dans le pre­mier vil­lage mar­tien !

ima­gi­nons la scène. Nous sommes le 13 juillet 2029. La cap­sule « Orion » de la Na­sa vient d’at­ter­rir sur une plaine mar­tienne. A cap Ca­na­ve­ral, le pré­sident des Etats-Unis, loin­tain suc­ces­seur de Trump ou de Clin­ton, sa­lue l’évé­ne­ment. « We dit it ! » (« Nous l’avons fait ! »). Après six mois de voyage cos­mique, quatre as­tro­nautes s’ap­prêtent à fou­ler le sol pou­dreux. En­core un pas de géant pour l’hu­ma­ni­té ? Bof. En vé­ri­té, les hommes de la Na­sa ne sont pas les pre­miers à at­teindre la pla­nète rouge : ils se sont fait dou­bler par des pri­vés ! Voi­là trois ans dé­jà que Spa­ceX, l’en­tre­prise du mi­ro­bo­lant Elon Musk, ex­pé­die ses propres as­tro­nautes sur Mars. A l’aise dans leurs sca­phandres, une de­mi-dou­zaine de ces co­lons s’ap­prochent d’« Orion » pour ac­cueillir leurs confrères de l’ad­mi­nis­tra­tion : « Bien­ve­nue au club… » Et quel club ! Une at­mo­sphère ir­res­pi­rable de gaz car­bo­nique, une tem­pé­ra­ture ex­té­rieure qui chute jus­qu’à -50 de­grés la nuit et des lé­gumes culti­vés sur un sol bour­ré de mé­taux lourds… Ces fiers pion­niers sur­vivent dans de drôles de ti­pis blin­dés qui forment le pre­mier vil­lage mar­tien de l’His­toire.

De la science-fic­tion ? A l’évi­dence, la Na­sa et Spa­ceX sau­ront s’en­tendre avant d’en arriver là. Mais la course pour la conquête de Mars, elle, est bien lan­cée. En fé­vrier 2015, le pré­sident Ba­rack Oba­ma a es­ti­mé la date du dé­bar­que­ment, ré­sul­tat d’un am­bi­tieux pro­gramme de la Na­sa, aux « an­nées 2030 ». Nous y sommes presque. Quant au mil­liar­daire Elon Musk (voir en­ca­dré ci-des­sous), il a dé­jà pré­vu d’en­voyer sa pre­mière sonde vers Mars dès 2018 et les pre­miers hu­mains en 2025. Qui dit mieux ? « Les équi­pages par­ti­ront tous les vingt-six mois pour un al­ler simple », an­ti­cipent les pro­mo­teurs néer­lan­dais du site Mars One, qui se sont don­né pour mis­sion de sé­lec­tion­ner les 24 pre­miers vo­lon­taires par­mi 200 000 can­di­da­tures ve­nues de 140 pays. Un re­cru­te­ment à grand spec­tacle dont l’or­ga­ni­sa­tion cherche à cé­der les droits té­lé…

La pe­tite com­mu­nau­té de l’es­pace four­mille de pro­jets. Concur­rent de Musk, Jeff Be­zos, le fon­da­teur d’Ama­zon, a été le pre­mier, en no­vembre, à par­ve­nir à lan­cer sa fu­sée « Blue Ori­gin » aux li­mites de l’es­pace et à la faire at­ter­rir dans l’ouest du Texas. Une pe­tite ré­vo­lu­tion. Les lan­ceurs réuti­li­sables – dont le re­tour sur le plan­cher des vaches est aus­si maî­tri­sé par Spa­ceX d’Elon Musk – donnent un coup de vieux aux pro­pul­seurs tra­di­tion­nels en ré­dui­sant les coûts des lan­ce­ments. Ren­sei­gne­ment, connexion in­ter­net, étude du cli­mat et même tou­risme spa­tial… Les aven­tu­riers du « New Space » guignent de fa­bu­leux mar­chés. Et savent en par­ler ! L’ex­plo­sion de sa na­vette « Spa­ceS­hipT­wo » (Vir­gin Ga­lac­tic) en 2014 lors d’un vol d’es­sai n’em­pêche pas l’étin­ce­lant Ri­chard Bran­son de don­ner des confé­rences sur sa vi­sion du « rêve spa­tial ». Le mil­liar­daire bri­tan­nique est tou­jours per­sua­dé qu’il trou­ve­ra de ri­chis­simes clients prêts à dé­bour­ser 200 000 dol­lars pour éprou­ver les sen­sa­tions de l’ape­san­teur en or­bite haute à bord de sa na­vette.

La fas­ci­na­tion est uni­ver­selle. D’où ve­nons-nous ? Où al­lons­nous ? Et y au­rait-il d’autres créa­tures vi­vantes quelque part dans

le cos­mos ? De­puis la nuit des temps, l’hu­ma­ni­té in­ter­roge la voûte cé­leste. « Tous les élé­ments dont nous sommes consti­tués, nous mais aus­si les bêtes sau­vages, les plantes, les roches ou tout ce qui est, ont été faits dans les étoiles. Nous par­ta­geons tous la même gé­néa­lo­gie cos­mique », ex­plique l’as­tro­phy­si­cien Trinh Xuan Thuan, dé­cou­vreur de ga­laxies (lire p. 27). Mais que peut notre es­pèce pour ex­plo­rer un Uni­vers en ex­pan­sion où les dis­tances se comptent en mil­liards d’an­nées­lu­mière ? Ré­ponse : rê­ver ! Les belles images ve­nues de l’es­pace nous trans­portent. On en a pris plein les mi­rettes grâce à la sonde eu­ro­péenne « Ro­set­ta » et son pe­tit ro­bot Phi­lae at­ter­ris­sant sur une co­mète, grâce à « New Ho­ri­zons » s’ap­pro­chant de Plu­ton ou à « Dawn » sur­pre­nant Cé­rès, la pla­nète naine, au mi­lieu de sa cein­ture d’as­té­roïdes. On suit la pro­gres­sion du ro­bot Cu­rio­si­ty à la dé­cou­verte du sol mar­tien. Et on at­tend avec im­pa­tience les images que « Ju­no » de­vrait bien­tôt nous en­voyer de Ju­pi­ter et de ses lunes. Sur Terre, le suc­cès des Nuits des Etoiles (du 5 au 7 août), montre que l’émer­veille­ment ne fai­blit pas (voir p. 32). Autre in­dice : les grands suc­cès du ci­né­ma. De « Gra­vi­ty » à « Seul sur Mars » et, dans une cer­taine me­sure, « In­ters­tel­lar », les films trai­tant de l’es­pace sont de­ve­nus bien plus réa­listes, plus op­ti­mistes, et ce n’est sans doute pas un ha­sard si la chaîne CBS pré­pare pour dé­but 2017 une nou­velle mou­ture très at­ten­due de la sé­rie em­blé­ma­tique « Star Trek ». Loin de n’être qu’un fan­tasme, l’es­pace est plus que ja­mais un en­jeu pour les grandes puis­sances. Certes, les Etats-Unis ont aban­don­né de­puis vingt ans le pro­jet de « guerre des étoiles » lan­cé par le pré­sident Ro­nald Rea­gan pour do­ter la pre­mière puis­sance mon­diale d’un bou­clier spa­tial an­ti­mis­sile. Mais le re­gain de ten­sion avec la Rus­sie de Pou­tine et l’ir­ré­sis­tible as­cen­sion de la Chine ont ra­ni­mé une ré­flexion stra­té­gique sur l’im­por­tance des constel­la­tions de sa­tel­lites pour le ren­sei­gne­ment mi­li­taire et la né­ces­si­té de les pro­té­ger d’éven­tuelles armes de des­truc­tion ter­restres ou or­bi­tales. Car la Chine de Xi Jin­ping ne fait plus mys­tère de ses am­bi­tions spa­tiales. Dé­ve­lop­pe­ment des fu­sées « Longue Marche », pre­mier vol ha­bi­té en 2003, alu­nis­sage du vé­hi­cule d’ex­plo­ra­tion « La­pin de jade» en 2013… Les taï­ko­nautes chi­nois (as­tro­nautes en man­da­rin !) visent la Lune (voir en­ca­dré ci-contre). De l’avis des spé­cia­listes, l’Em­pire du Mi­lieu dis­pose des ca­pa­ci­tés tech­niques pour prendre, d’ici à cinq à dix ans, le re­lais des EtatsU­nis, qui n’y ont plus en­voyé d’as­tro­naute de­puis 1972. Pri­vé de sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale par Wa­shing­ton, Pé­kin en­tend aus­si se do­ter de sa propre base or­bi­tale d’ici à 2020. Le 26 juin der­nier, une fu­sée « Longue Marche » a em­por­té dans l’es­pace le pro­to­type de la cap­sule ha­bi­tée des­ti­née à s’ar­ri­mer à la fu­ture sta­tion Tian­gong (« pa­lais cé­leste », en chi­nois)… Et l’Eu­rope, dans tout ça ? Mal­gré une réelle maî­trise sur le mar­ché des lan­ceurs et des sa­tel­lites grâce au pro­gramme Ariane, le Vieux Con­tinent peine à se trou­ver un grand des­sein. A l’Agence spa­tiale eu­ro­péenne mu­rit un pro­jet de « vil­lage lu­naire »… Mais où trou­ver les fonds en pé­riode de di­sette bud­gé­taire ? « Pour dé­ve­lop­per l’in­dus­trie spa­tiale, il faut sa­voir com­mu­ni­quer au­tour de pro­jets por­teurs de rêve et de con­fiance dans le pro­grès », plaide Ge­ne­viève Fio­ra­so, ex-mi­nistre de la Re­cherche et au­teure d’un ré­cent rap­port sur l’in­dus­trie spa­tiale.

Es­prit pion­nier et stra­té­gie guer­rière ont tou­jours co­exis­té de­puis l’ori­gine de la conquête spa­tiale. Tout a com­men­cé au len­de­main de la Se­conde Guerre mon­diale. Les meilleurs ex­perts en fu­sées sont alors les scien­ti­fiques al­le­mands qui ont par­ti­ci­pé à l’éla­bo­ra­tion des V1 et V2. On se les ar­rache au­tour de la table de Yal­ta. Pour fa­bri­quer des mis­siles ba­lis­tiques, bien sûr, mais, dès la fin des an­nées 1950, les pro­ta­go­nistes de la guerre froide visent plus haut… Les So­vié­tiques marquent les pre­miers points : pre­mier sa­tel­lite ar­ti­fi­ciel (« Spout­nik 1 »), pre­mier homme dans l’es­pace (You­ri Ga­ga­rine). Ils semblent même en tête pour l’ex­plo­ra­tion de la Lune avec, entre autres, la pre­mière sonde à se po­ser sur notre sa­tel­lite, les pre­mières pho­tos de la face ca­chée de la Lune et le pre­mier en­gin en or­bite lu­naire.

Mais les Etats-Unis rat­trapent vite leur re­tard, grâce à des in­ves­tis­se­ments sans pré­cé­dent. Le pro­gramme Apol­lo est lan­cé,

sym­bo­li­sé, en mai 1961, par la pro­messe du pré­sident Ken­ne­dy au Congrès et à l’Amé­rique d’en­voyer un homme sur la Lune et de le ra­me­ner sur Terre. « Au­cun pro­jet de cette époque ne se­ra plus im­pres­sion­nant pour l’hu­ma­ni­té, ou plus im­por­tant pour l’ex­plo­ra­tion à long terme de l’es­pace, et au­cun ne se­ra aus­si dif­fi­cile ou coû­teux à ac­com­plir », as­su­rait-il. Un dis­cours qui n’a pas pris une ride. Avec le vol d’« Apol­lo 11 », on at­teint le point culmi­nant. Ce 20 juillet 1969, les Ter­riens qui ont la chance de pos­sé­der une té­lé ont l’oeil ri­vé sur les pre­miers pas de Neil Arm­strong dans la pous­sière lu­naire. On loue Jules Verne pour sa clair­voyance, on res­sort les al­bums de « Tin­tin », qui datent dé­jà de quinze ans. Et on rêve aux pro­chaines étapes, que l’on ima­gine gran­dioses, avec Mars au pro­chain ar­rêt. Las, après quelques « Apol­lo », l’en­thou­siasme re­tombe, et les fi­nan­ce­ments avec. Wa­shing­ton sait alors que les So­vié­tiques ne vont pas les concur­ren­cer sur la Lune, et que le nou­vel en­jeu, c’est l’or­bite ter­restre et les sta­tions spa­tiales. Un coup d’ar­rêt est don­né en 1972. Le pro­gramme lu­naire coûte trop cher, et l’in­té­rêt du pu­blic amé­ri­cain n’est plus de la par­tie. Eu­gene Cer­nan est le der­nier homme sur la Lune. Avant de par­tir, il a tra­cé les ini­tiales de sa fille Tra­cy dans la pous­sière lu­naire. Un au re­voir ou un adieu ?

Au mi­lieu des an­nées 1970, la guerre froide a évo­lué vers des re­la­tions si­non cha­leu­reuses, du moins un peu plus tièdes entre les deux blocs. L’es­pace en est té­moin en ce 17 juillet 1975, lors­qu’un mo­dule « Apol­lo » ren­contre un « Soyouz » en or­bite, avec poi­gnées de main en ape­san­teur. La pre­mière sta­tion en or­bite est so­vié­tique, Sa­liout 1. Pen­dant que l’URSS lance ses Sa­liout, les Etats-Unis pré­parent Sky­lab, leur seule et unique ex­pé­rience en la ma­tière, qui vo­le­ra de 1973 à 1979. Le temps pour les So­vié­tiques de pas­ser à la vi­tesse su­pé­rieure avec la sta­tion Mir, dont le nom si­gni­fie à la fois « monde » et « paix ». De 1986 à 2001, elle ac­cueille de nom­breux as­tro­nautes de di­verses na­tio­na­li­tés, à com­men­cer par les Amé­ri­cains, qui y amar­re­ront leur na­vette. Par­mi ses oc­cu­pants, on compte le pre­mier spa­tio­naute fran­çais, Jean-Loup Chré­tien.

Du­rant les an­nées Mir, le monde change à l’Est. La chute du mur de Ber­lin puis celle de l’Union so­vié­tique re­des­sinent le pay­sage géo­po­li­tique, même vu d’en haut. Sym­bole de ce chan­ge­ment : Ser­guei Kri­ka­lev, Alexandre Vol­kov et Ana­to­li Art­se­bars­ki partent d’URSS en 1991 et at­ter­rissent quelques mois plus tard en Fé­dé­ra­tion de Rus­sie. La co­opé­ra­tion com­men­cée sur Mir va se pour­suivre sur la Sta­tion spa­tiale in­ter­na­tio­nale (ISS). Son pre­mier mo­dule est mis en or­bite en 1998, mais il faut at­tendre 2000 pour qu’un équi­page s’y ins­talle. Elle est ha­bi­tée en per­ma­nence de­puis. En no­vembre, elle ac­cueille­ra l’as­tro­naute fran­çais Tho­mas Pes­quet, dont la mis­sion com­por­te­ra une « per­for­mance poé­tique dans l’es­pace » conçue par le Bré­si­lien Eduar­do Kac. Lors de ses dé­pla­ce­ments à l’in­té­rieur de l’ISS, Tho­mas Pes­quet, mu­ni de feuilles de pa­pier et d’une paire de ci­seaux, de­vra dé­cou­per le mot MOI et le lais­ser flot­ter en ape­san­teur...

Alors que l’éner­gie des So­vié­tiques était concen­trée sur leurs sta­tions spa­tiales, ra­vi­taillées par les très fiables « Soyouz », les Etats-Unis tra­vaillaient sur leur pro­jet de na­vette spa­tiale. Mais le pro­gramme su­bit des coups ter­ribles. Le 28 jan­vier 1986, « Chal­len­ger » ex­plose en vol, tuant ses sept pas­sa­gers et trau­ma­ti­sant l’Amé­rique. Le 1er fé­vrier 2003, c’est « Co­lum­bia » qui se dés­in­tègre lors de son re­tour de l’ISS, fai­sant sept nou­veaux morts. Pour­tant, le 21 juillet 2011, quand « At­lan­tis » at­ter­rit sur une piste du centres pa­tial Ken­ne­dy, met­tant un point fi­nal à l’aven­ture de la na­vette spa­tiale, ce sont bien des rai­sons bud­gé­taires qui en sont la cause. Car la na­vette n’a pas te­nu ses pro­messes éco­no­miques. La Na­sa n’a plus les moyens de me­ner d’autres pro­jets d’en­ver­gure. Il lui faut aban­don­ner, quitte à clouer l’Amé­rique au sol pen­dant plu­sieurs an­nées. De­puis, l’agence amé­ri­caine dé­pend des Russes pour le trans­port de ses as­tro­nautes, du moins tant que les « taxis de l’es­pace » des par­te­naires pri­vés de la Na­sa ne se­ront pas opé­ra­tion­nels.

Coin­cés au­tour de leur pla­nète, les as­tro­nautes, cos­mo­nautes et autres spa­tio­nautes ont dû se ré­si­gner à lais­ser l’ex­plo­ra­tion spa­tiale aux ro­bots. En­voyer une mis­sion ha­bi­tée pro­duit des coûts sans com­mune me­sure avec ceux des sondes. Pour ex­plo­rer notre sys­tème so­laire, les agences spa­tiales ont donc eu re­cours à ces der­nières. Les di­verses Lu­na, Mars et Ve­ne­ra so­vié­tiques nous ont don­né de pre­mières et pré­cieuses in­for­ma­tions sur la Lune, Mars et Vé­nus. Cô­té amé­ri­cain, ce sont sur­tout les sondes « Vi­king » (1975) et « Voya­ger » (deux sondes lan­cées en 1977 et avec les­quelles on com­mu­nique tou­jours) qui ont mar­qué les es­prits, en nous dé­voi­lant le sol de Mars, les lunes de Ju­pi­ter, les an­neaux de Sa­turne, et en nous ai­dant à dé­cou­vrir Ura­nus et Nep­tune.

Mais le point ma­jeur de cette ère ro­bo­tique, c’est la di­ver­si­fi­ca­tion de leurs ori­gines. Le duel Amé­rique-Rus­sie, c’est fi­ni. D’autres na­tions ont at­teint la ma­tu­ri­té en la ma­tière, à com­men­cer par celles qui par­ti­cipent à l’Agence spa­tiale eu­ro­péenne (ESA). Le Ja­pon a une sonde en route vers un as­té­roïde pour la deuxième fois, et de­vrait nous en ra­me­ner des échan­tillons en 2020. La Chine va être la pre­mière à po­ser un ro­bot sur la face ca­chée de la Lune, en 2018. L’Inde re­çoit les don­nées de sa sonde low-cost « Man­ga­lyaan », en or­bite au­tour de Mars de­puis sep­tembre 2014. Les ro­bots, ce sont aus­si les ro­vers, ces en­gins tout-ter­rain qui ex­plorent la sur­face des pla­nètes. Sur Mars, la Na­sa a dé­jà « Op­por­tu­ni­ty » et « Cu­rio­si­ty » et bien­tôt « Mars Ro­ver 2020 », avec son équi­pe­ment conçu pour la dé­tec­tion d’éven­tuels mi­cro-or­ga­nismes. S’il y a de la vie sur Eu­rope, la pe­tite lune de Ju­pi­ter qui pos­sède un océan et pro­ba­ble­ment des sources chaudes sous sa sur­face, nous le sau­rons grâce à une sonde. Il faut se faire une rai­son : ce ne sont pas les hu­mains qui iront dé­cou­vrir la vie sur d’autres pla­nètes, mais les ma­chines. En re­vanche, ce sont les hu­mains qui y amè­ne­ront la vie, en s’ins­tal­lant sur la Lune, sur Mars et ailleurs...

L’argent se­ra le nerf de la guerre. Les Etats-Unis, dont les dé­penses en la ma­tière sont su­pé­rieures au to­tal de toutes les autres na­tions spa­tiales, Rus­sie in­cluse, voient les fonds al­loués dis­cu­tés pied à pied chaque an­née. Le bud­get de la Na­sa, qui avait frô­lé les 4,4% du bud­get fé­dé­ral en 1966, est très vite pas­sé au-des­sous de la barre des 1%, at­teinte en 1975. De­puis 2008, il est au­tour

des 0,5%, dans une en­ve­loppe d’en­vi­ron 17 mil­liards d’eu­ros an­nuels. Le bud­get consa­cré à toutes les ac­ti­vi­tés spa­tiales confon­dues, des mi­li­taires aux sa­tel­lites et à la re­cherche, est à peine plus éle­vé. Seule la Rus­sie y consacre 0,25% de son PIB, sui­vie par les Etats-Unis (0,23%) et la France (0,1%). Cô­té Russes, ce qui était l’agence fé­dé­rale Ros­cos­mos est de­ve­nu une com­pa­gnie d’Etat au 1er jan­vier 2016. La nou­velle en­ti­té Ros­cos­mos doit avoir le fonc­tion­ne­ment d’une so­cié­té pri­vée tout en re­grou­pant l’in­té­gra­li­té du sec­teur spa­tial na­tio­nal, dans un contexte glo­bal d’in­ves­tis­se­ments spa­tiaux, dont un tout nou­veau cos­mo­drome à Vos­toch­ny, dans le sud-est du pays. « La Rus­sie reste le lea­der mon­dial pour le nombre de lan­ce­ments spa­tiaux », réa rmait Vla­di­mir Pou­tine fin avril, lors d’un dis­cours qui res­sem­blait fort à une re­prise en main. Des ini­tia­tives pri­vées se font jour. Le mil­liar­daire russe You­ri

Mil­ner s’est as­so­cié avec le phy­si­cien Ste­phen Haw­king pour en­voyer des sondes vers Al­pha du Cen­taure. Ils s’ap­puient sur trois grands pro­grès tech­no­lo­giques ac­tuels : la mi­nia­tu­ri­sa­tion des cir­cuits élec­tro­niques, les na­no-ma­té­riaux et la pho­to­nique. Grâce à des fais­ceaux de lu­mière suf­fi­sam­ment puis­sants pour lui faire fran­chir 1 mil­lion de ki­lo­mètres en deux mi­nutes, une sonde de la taille d’un timbre-poste at­tein­drait alors le cin­quième de la vi­tesse de la lu­mière, ce qui per­met­trait de re­joindre Al­pha Cen­tau­ri, le sys­tème stel­laire le plus proche de nous, à 4,37 an­nées-lu­mière, en vingt ans.

A Mos­cou comme à Wa­shing­ton, ce sont ces riches en­tre­pre­neurs qui ap­puient sur l’ac­cé­lé­ra­teur. Mais pour que le pri­vé in­ves­tisse, il faut qu’il y ait au moins un es­poir que ce­la rap­porte. C’est dé­jà le cas, plus ou moins di­rec­te­ment, avec la réuti­li­sa­tion des tech­no­lo­gies spa­tiales par l’in­dus­trie, ou les ex­pé­riences réa­li­sées sur l’ISS. L’ère des fu­sées réuti­li­sables, ini­tiée par « Blue Ori­gin » et « Spa­ceX », de­vrait per­mettre de réa­li­ser à terme des éco­no­mies sub­stan­tielles sur chaque lan­ce­ment. Mais c’est loin d’être su sant pour mo­ti­ver l’en­voi d’as­tro­nautes sur la Lune, Mars ou les as­té­roïdes.

Les as­té­roïdes, jus­te­ment, pour­raient être l’un des élé­ments-clés de la nou­velle fron­tière spa­tiale. Des so­cié­tés pri­vées comme Deep Space In­dus­tries ou Pla­ne­ta­ry Re­sources, dans la­quelle le gou­ver­ne­ment luxem­bour­geois vient de prendre une forte par­ti­ci­pa­tion, songent à les ex­ploi­ter pour leurs mi­né­raux rares, et pour l’eau sus­cep­tible d’être trans­for­mée en air et en carburant pour les voyages spa­tiaux, ce qui re­vien­drait moins cher que de les trans­por­ter de­puis la Terre.

La di érence es­sen­tielle entre opé­ra­teurs du pri­vé et agences spa­tiales tient à la ges­tion du fac­teur risque. Les se­condes veulent à tout prix pré­ser­ver la vie de leurs as­tro­nautes et n’en­tre­pren­dront rien tant qu’elles n’au­ront pas ré­duit ce risque au mi­ni­mum. Les pre­miers, eux, in­tègrent le risque dans leur stra­té­gie, car il s’agit de co­lo­ni­sa­tion et non d’ex­plo­ra­tion scien­ti­fique. « J’es­père qu’il y au­ra as­sez de gens prêts à al­ler construire les fon­da­tions, à grands risques, d’une ci­té mar­tienne, a dé­cla­ré Elon Musk au « Wa­shing­ton Post ». C’est dan­ge­reux, des gens vont pro­ba­ble­ment mou­rir, et ils le savent. » Le doute sub­siste aus­si sur le fi­nan­ce­ment à long terme de ce genre de conquête. Pour­tant l’hu­ma­ni­té peut se le per­mettre. Le coût de la mis­sion « Red Dra­gon », sonde au­to­ma­ti­sée qu’Elon Musk pro­jette d’en­voyer vers Mars en 2018, est es­ti­mé à 300 mil­lions de dol­lars. Soit les bud­gets des su­per­pro­duc­tions « In­ters­tel­lar » et de « Star Trek sans li­mites ». Et si l’on pas­sait en­fin du rêve à la réa­li­té ?

ElonMusk,le­pré­si­dent­deS­pa­ceX, qui­pré­voit­de­fai­re­se­po­ser­surMars en2018,une­ver­sio­nau­to­ma­ti­sée de­sa­cap­sule«Dra­gon».

Le­der­nie­rhom­meayant­mar­ché sur­laLune,en1971,Eu­ge­neCer­nan.

la­quel­leon­com­mu­ni­que­tou­jours.

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