JEUX OLYM­PIQUES

Pa­rents de cham­pions

L'Obs - - Le Sommaire - GURVAN LE GUELLEC

LALA KA­RA­BA­TIC, L’AMOUR INCONDITIONNEL

Il manque un coeur vi­brant à l’équipe de France de hand­ball à Rio. Lala Ka­ra­ba­tic n’est pas en tri­bune pour as­sis­ter aux prouesses de ses deux fils, Ni­ko­la et Lu­ka. La faute à Zika, le vi­rus qui sé­vit au Bré­sil. « Ni­ko­la est le pa­pa de­puis cinq mois d’un pe­tit Alek, ex­plique Lala. Si le pe­tit était ve­nu, il se se­rait fait du sou­ci. » La reine mère est donc res­tée à Mont­pel­lier avec sa belle-fille et son pe­tit-fils. Et on l’ima­gine dé­jà sou­te­nir ses cham­pions de­vant le pe­tit écran avec son éner­gie dé­bor­dante, sa grosse voix de fu­meuse et son dé­li­cieux ac­cent qui est un peu la ver­sion ser­bo-croate de ce­lui de Jane Bir­kin.

Rad­mi­la, alias Lala, est la mère de Ni­ko­la Ka­ra­ba­tic, le double cham­pion olym­pique, le triple cham­pion du monde, le triple cham­pion d’Eu­rope, ce­lui que beau­coup consi­dèrent comme le meilleur joueur de hand­ball de la pla­nète. La pré­sen­ta­tion, tou­te­fois, est ré­duc­trice. Quand on lui a pro­po­sé cet en­tre­tien, Lala nous a dit : « Oui, très bien, mais il fau­dra aus­si par­ler de Lu­ka », le pe­tit frère, étoile mon­tante du hand, « et de Bran­ko », l’époux, le père, dé­cé­dé pré­ma­tu­ré­ment il y a cinq ans.

La car­rière des frères Ka­ra­ba­tic doit beau­coup à leur pa­pa. Une force de la na­ture, gar­dien de but de l’équipe you­go­slave, ve­nue en France dans les an­nées 1980 pour trou­ver une vie meilleure. De Stras­bourg à Mont­pel­lier, Bran­ko Ka­ra­ba­tic a im­pres­sion­né tous les clubs par sa ri­gueur et ses va­leurs. «A la mai­son, on le sur­nom­mait “le phi­lo­sophe” », pré­cise d’ailleurs Lala. Il a éga­le­ment mar­qué ses deux fils, dont il fut à la fois le coach, le men­tor et le mo­dèle.

Quel rôle pour Lala dans cette re­la­tion presque ex­clu­sive, elle qui a re­non­cé à ses études de mé­de­cine pour suivre son ma­ri sur les par­quets ? « L’amour », par­di. Cet amour inconditionnel qui lui fait fron­cer les sour­cils et clôt toute dis­cus­sion dès qu’on évoque l’im­pli­ca­tion de ses re­je­tons dans l’af­faire des pa­ris illi­cites du hand­ball fran­çais. L’amour qui la pous­sait éga­le­ment à prendre leur dé­fense quand son époux lui pa­rais­sait trop exi­geant : « Bran­ko, c’était quand même l’an­cienne école you­go. Par­fois il pou­vait être dur. Il fal­lait tou­jours faire mieux, ça n’était ja­mais sa­tis­fai­sant… » Sur le fond, tou­te­fois, Rad­mi­la et Bran­ko étaient d’ac­cord. Les en­fants ont peut-être été éle­vés « à l’an­cienne », mais pas à la schlague. « Ni­ko­la, très tôt, vou­lait être le meilleur en tout. On s’est conten­tés de le prendre au sé­rieux. »

Chez les Ka­ra­ba­tic, le gé­nie a ma­ni­fes­te­ment quelque chose d’inexo­rable. Quand Ni­ko­la a af­fir­mé, vers 8-9 ans, qu’il al­lait de­ve­nir le plus grand joueur du monde, Lala n’a pas été sur­prise : « On a même tout fait pour qu’il le de­vienne. » Quand il a re­çu of­fi­ciel­le­ment ce titre quinze ans plus tard, en 2007, elle ne l’a pas été da­van­tage. Même to­po pour l’as­cen­sion éclair de Lu­ka. « On sa­vait, avec Bran­ko, qu’il était très bon, peut-être meilleur que Ni­ko­la au même âge, mais il vou­lait faire du tennis, alors on l’a lais­sé faire. A 18 ans, il n’était pas heu­reux. On lui a dit : “Re­prends plu­tôt tes études.” Lui a vou­lu ten­ter sa chance dans le hand avant de re­non­cer au haut ni­veau. Et puis voi­là… » Voi­là quoi ? Eh bien, en quelques an­nées, Lu­ka est pas­sé du sta­tut de « frère de » à ce­lui de pi­vot ti­tu­laire des Bleus.

Com­ment pou­vait-il en être au­tre­ment ? Les Ka­ra­ba­tic se sont in­té­grés par le hand, ont vé­cu hand, le goût de la com­pé­ti­tion im­pré­gnant chaque mi­nute du quo­ti­dien. « Pour avoir un chat, Bran­ko les avait mis au dé­fi de mar­quer cinq buts. Ré­sul­tat : ils ont eu un chat. » La mo­ti­va­tion fai­bli­ra-t-elle un

jour ? « Non, parce qu’ils font un sport col­lec­tif. Et le col­lec­tif, ça vous trans­cende. » Bon, et quand Ni­ko­la au­ra ga­gné une troi­sième mé­daille d’or olym­pique, un qua­trième titre mon­dial, un dou­zième titre eu­ro­péen, quel dé­fi lui res­te­ra-t-il ? « Eh bien, son chal­lenge, ce se­ra peut-être de faire avec Alek ce que Bran­ko a fait avec lui. » Une fa­mille, un des­tin…

OL­GA ET JEAN-LUC MA­NAU­DOU, LA CULTURE DE LA GAGNE

De­puis tant d’an­nées qu’ils sillonnent le monde, d’abord dans le sillage de Laure, puis dans ce­lui de Florent, Ol­ga et Jean-Luc Ma­nau­dou n’ont ja­mais dé­ro­gé à la règle. Où qu’ils aillent, de Dun­kerque à Athènes, de Mont­pel­lier à Rio, ils pri­vi­lé­gient les gîtes d’étape, gîtes ru­raux ou B&B à l’hô­tel­le­rie tra­di­tion­nelle. Les Ma­nau­dou forment dé­ci­dé­ment un couple sans chichis. Gé­rer – bé­né­vo­le­ment –, à 58 ans pas­sés, les af­faires de deux cham­pions pour­rait pas­ser pour un sa­cer­doce. Mais non, Ol­ga et Jean–Luc sont « en­chan­tés » que Florent, cham­pion olym­pique et cham­pion du monde du 50 mètres nage libre, ait presque sur­pas­sé Laure, pre­mière na­geuse fran­çaise cou­ron­née aux Jeux. Ils es­pèrent même qu’il pro­lon­ge­ra sa car­rière après cette quin­zaine olym­pique.

C’est qu’ils ont dé­ve­lop­pé des ha­bi­tudes : tou­jours la même place en tri­bune, tou­jours les mêmes ca­hiers pour no­ter les temps de chaque course. Et un goût pour la natation qui va bien au-de­là du simple sou­tien à leurs en­fants. Les sa­cri­fices, en com­pa­rai­son, sont tout re­la­tifs. Ol­ga, ar­ri­vée des Pays-Bas en 1978, es­time « tout à fait nor­mal » d’avoir mis un terme à sa car­rière de se­cré­taire po­ly­glotte pour se consa­crer à l’épa­nouis­se­ment spor­tif de ses mar­mots. Et Jean-Luc, res­pon­sable na­tio­nal de la CFDT à la BNP, est ma­ni­fes­te­ment al­ler­gique à l’oi­si­ve­té. « Je me suis tou­jours de­man­dé ce que les gens fai­saient de leurs week-ends. »

Le couple Ma­nau­dou est un cas pas­sion­nant pour la science. Dans une dis­ci­pline aus­si concur­ren­tielle que la natation, en­gen­drer deux cham­pions olym­piques re­lève du mi­racle sta­tis­tique. La gé­né­tique est un fac­teur ex­pli­ca­tif – Jean-Luc me­sure 1,96 mètre, Ol­ga 1,78 mètre –, mais un peu court. Quoi d’autre ? « La niaque », nous ré­pon­dait Ol­ga du tac au tac quand on l’avait in­ter­viewée il y a trois ans. La niaque, c’est-à-dire la culture de la gagne, en toute oc­ca­sion. Florent, d’un na­tu­rel pai­sible, semble jouer sa vie une fois pos­té de­vant sa console. Laure ne sup­porte pas de perdre aux cartes. Et ce dé­faut était en­core plus ac­cen­tué quand elle était en­fant.

Le rap­port au sport chez les Ma­nau­dou est d’abord un rap­port à la com­pé­ti­tion. « Se fixer des ob­jec­tifs, tout mettre en oeuvre pour les at­teindre », avance Jean-Luc. Les crises de nerfs des en­fants ont été gé­rées en fonc­tion. « On ne leur di­sait pas : “Ce n’est pas grave, ce n’est qu’un jeu”, mais : “Il y a des ob­jec­tifs plus im­por­tants, pense à l’ave­nir” », pré­cise Ol­ga. Très vite aus­si, les en­fants ont été mis face à leurs res­pon­sa­bi­li­tés. Ain­si de Laure, par­tie à 14 ans à Me­lun, chez l’en­traî­neur Phi­lippe Lu­cas, à 400 ki­lo­mètres du do­mi­cile fa­mi­lial d’Am­bé­rieu-en-Bu­gey (Ain). « Au bout d’un an, elle a vou­lu ar­rê­ter les études. On a dit oui, mais à con­di­tion d’être la meilleure du monde. » Ce choix, Jean-Luc Ma­nau­dou le res­sasse en­core. Ou, du moins, la ma­nière dont il a été in­ter­pré­té. « “Délirant”, “ir­ra­tion­nel”, je sais très bien ce que les gens ont pu dire. » Il faut avouer que la dé­ci­sion était ris­quée. En 2000, la natation était en­core un sport mi­neur en France, mar­qué par un rap­port presque ta­bou à l’ar­gent.

Alors quoi ? Pro­jec­tion de pa­rents cher­chant à se réa­li­ser à tra­vers leurs re­je­tons ? Non, ni Laure ni Florent n’ont été pous­sés. La natation s’est im­po­sée na­tu­rel­le­ment. En ap­pre­nant à na­ger à la piscine mu­ni­ci­pale et en ré­vé­lant des qua­li­tés aqua­tiques hors norme. « Laure et Florent ont aban­don­né leurs études, sou­ligne Jean-Luc. On au­rait pu leur im­po­ser de pas­ser le bac. Mais, vu leur ta­lent, ç’au­rait été un peu dom­mage. On n’est pas pro­prié­taires de la vie de nos gosses. Ce sont eux qui font les choix. »

D’où vient pa­reille dis­po­si­tion d’es­prit ? Chez Ol­ga, on de­vine l’in­fluence d’une édu­ca­tion néer­lan­daise. Chez mon­sieur, qui est donc cé­dé­tiste, un sens as­sez pous­sé de l’in­dé­pen­dance. Le syn­di­ca­lisme lui a per­mis d’ac­cé­der ra­pi­de­ment à des res­pon­sa­bi­li­tés. « C’est un mi­lieu où la com­pé­tence l’em­porte sur le di­plôme. » Ce­la tombe bien : la natation aus­si.

GILLES LA­VILLE­NIE, LE MEN­TOR AMER

La fi­lia­tion père-fils est évi­dente. Gilles La­ville­nie a les mêmes yeux bleus que Re­naud, les mêmes traits fins et an­gu­leux. Il porte aus­si le même dia­mant discret à l’oreille gauche. Ou plu­tôt, de­vrait-on dire, Re­naud a le même dia­mant que Gilles. Parce que, comme le dit ce der­nier, « ce n’est pas Gilles le père de Re­naud, c’est Re­naud le fils de Gilles ». Re­naud La­ville­nie a beau­coup em­prun­té à son « re­belle » de père, qui l’a éle­vé seul dès ses 9 ans. La phy­sio­no­mie, donc, mais aus­si le goût de la vi­tesse, des belles mo­tos et, na­tu­rel­le­ment, la perche, le mé­tier du pre­mier, re­cord­man du monde et cham­pion olym­pique en titre, la pas­sion dé­vo­rante du se­cond.

A la nais­sance de Re­naud, en 1986, Gilles était cham­pion de Cha­rente. La lé­gende veut que Re­naud ait as­sis­té à son pre­mier concours le jour même de sa sor­tie de la ma­ter­ni­té. La lé­gende dit vrai. Dans la même veine, Gilles ra­conte qu’à 1 an et de­mi Re­naud a ten­té de ran­ger la perche pa­ter­nelle dans son étui, qu’à 7 ans il a dé­bu­té les sauts sous sa su­per­vi­sion, et qu’à ses 14 ans père et fils ont com­men­cé à rê­ver d’un des­tin de cham­pion, le fils, « en­fant ti­mide, ré­ser­vé et tra­vailleur », don­nant vie aux rêves du père, et le père re­joi­gnant le fils dans sa pas­sion casse-cou.

Cette belle his­toire, Gilles se l’est beau­coup ra­con­tée. Un temps, les La­ville­nie ont tra­ver­sé la France à trois. Il y eut d’abord les com­pé­ti­tions de Re­naud, puis celles de Va­len­tin, le pe­tit frère, de cinq ans son ca­det, lui aus­si fou de perche. Et en­fin celles des trois La­ville­nie réunis, puisque, « à 40 berges pas­sées », ti­tillé par les per­for­mances de ses re­je­tons, Gilles s’était re­mis à sauter. Ce pour­rait donc être une belle his­toire de fi­lia­tion. Mais ça ne l’est pas, du moins pas tout à fait. Alors que Re­naud « com­men­çait à s’éle­ver » en 2009 en rem­por­tant son pre­mier titre eu­ro­péen, Gilles, lui, en­ta­mait sa « des­cente aux en­fers ». Frap­pé par un « gros pé­pin de san­té », il se re­trou­vait frap­pé d’une in­ca­pa­ci­té to­tale de tra­vail et tom­bait dans la pré­ca­ri­té.

Cette si­tua­tion, dont Gilles com­mence à se re­mettre, les deux hommes ne l’évoquent ja­mais. Chez les La­ville­nie, « on s’aime, c’est sûr », mais on se voit peu et on se parle en­core moins. « Il me re­proche de ne pas prendre de nou­velles, mais on ne peut pas dire qu’il en prenne beau­coup non plus. » La frus­tra­tion est là, pe­sante : celle de ne pas avoir été in­vi­té for­mel­le­ment à Rio ou de ne pas avoir pu va­lo­ri­ser son ex­pé­rience de coach au­to­di­dacte. Ce n’est un se­cret pour per­sonne : La­ville­nie fils n’est pas un grand al­truiste. A Cler­mont-Ferrand, son point d’at­tache de­puis 2008, il a cons­truit sa propre struc­ture, où per­sonne ne sau­rait lui por­ter om­brage, pas même Va­len­tin, pas­sé lui aus­si pro­fes­sion­nel, avec qui les re­la­tions sont de­ve­nues plus qu’ora­geuses. « On connaît ses dé­fauts, il les as­sume, mais il faut croire que pour ar­ri­ver où il est ar­ri­vé, ce sont aus­si des qua­li­tés. » De quoi parle-t-on ? De sa ca­pa­ci­té unique à « éjec­ter les pro­blèmes des autres pour se concen­trer sur lui-même », sou­ligne Gilles. Et d’une ca­pa­ci­té tout aus­si mar­quée à prendre des dé­ci­sions ra­pides, en met­tant l’af­fect de cô­té.

Un beau jour de 2007, Re­naud a ain­si de­man­dé à son en­traî­neur de tou­jours de « re­prendre sa place de pa­pa » et de ne « plus avoir de ju­ge­ment sur la perche ». Le coup a été rude : « J’étais ce­lui qu’il étrei­gnait en pre­mier au bas du ta­pis, et tout à coup je n’étais plus qu’un spec­ta­teur. » Le père re­con­naît tou­te­fois que le fils a agi dans leurs in­té­rêts res­pec­tifs. « J’étais trop pas­sion­né, ça m’a brû­lé. Prendre du re­cul m’a fait du bien. J’ai dé­cou­vert d’autres ho­ri­zons, je me suis lan­cé dans l’as­so­cia­tif. J’ai com­pris qu’il y avait une vie en de­hors de l’ath­lé­tisme. » Gilles La­ville­nie sou­hai­te­rait dé­sor­mais que ses deux aî­nés suivent un peu le même che­min. « Re­naud et Va­len­tin, c’est perche, perche, perche. Il m’ar­rive de re­gret­ter de les avoir

ame­nés à ma pas­sion. Sans ce­la, nous se­rions peut-être da­van­tage une vraie fa­mille. »

MA­RIE-THÉ­RÈSE ET CH­RIS­TIAN LE­MAITRE, LES PA­RENTS POULES

Ils vous ra­content l’anec­dote avec ce ton faus­se­ment lé­ger qui est la po­li­tesse des gens bles­sés. C’était un an avant cette fa­meuse Fête du Sport de Bel­ley, qui ré­vé­la sou­dain les dons de sprin­teur de leur pe­tit der­nier. Ch­ris­tophe Le­maitre, au­jourd’hui triple cham­pion d’Eu­rope du 100 et du 200 mètres, avait alors 14 ans. C’était un gar­çon très ré­ser­vé et af­fli­gé d’un che­veu sur la langue, dé­faut rédhi­bi­toire à cet âge cruel qu’est l’ado­les­cence. Ch­ris­tophe fai­sait alors du basket, comme il avait fait plus tôt du hand, du foot ou du rugby. Ce ma­tin-là, Ch­ris­tian l’avait lais­sé seul sur un par­king dans l’at­tente d’un bus cen­sé le me­ner à une com­pé­ti­tion. Deux heures plus tard, son fils lui té­lé­pho­nait pour lui de­man­der de ve­nir le cher­cher. Les en­traî­neurs n’avaient pas ju­gé bon de le faire mon­ter…

Ma­rie-Thé­rèse et Ch­ris­tian Le­maitre sont à la re­traite. Lui était in­for­ma­ti­cien, elle, in­fir­mière psy­chia­trique. Ce sont des gens af­fables, at­ten­tion­nés, mais peut-être trop res­pec­tueux des cadres et des au­to­ri­tés. Ils s’en veulent un peu au­jourd’hui. Ch­ris­tophe était dans son monde, Ch­ris­tophe s’ex­pri­mait peu, Ch­ris­tophe pas­sait des heures de­vant les jeux vi­déo. « J’avais une salle rem­plie d’écrans, j’ai fait l’erreur de le faire jouer dès ses 3 ans », re­grette Ch­ris­tian. Mais ja­mais ils n’ont en­vi­sa­gé que Ch­ris­tophe vive un cal­vaire quo­ti­dien dans les ves­tiaires des clubs comme dans les cours de ré­créa­tion.

Pour­quoi s’in­quié­ter ? Les deux frères aî­nés avaient tra­ver­sé l’ado­les­cence sans dif­fi­cul­tés, les profs et les édu­ca­teurs spor­tifs ne di­saient rien. Certes, leur fils n’avait pas beau­coup d’amis, certes on l’ou­bliait sur le banc des rem­pla­çants, mal­gré son as­si­dui­té à l’en­traî­ne­ment. Mais les ex­pli­ca­tions don­nées par les en­traî­neurs pou­vaient pa­raître cré­dibles : Ch­ris­tophe était trop in­di­vi­duel, ve­nait s’em­pa­ler sur les dé­fenses ad­verses… Et puis l’im­por­tant, somme toute, était de par­ti­ci­per.

Le des­tin spor­tif de Ch­ris­tophe Le­maitre, vi­lain pe­tit ca­nard de­ve­nu en quelques mois le « gué­pard de Sa­voie », a quelque chose d’un conte de fée. Grâce à l’ath­lé­tisme, les Le­maitre ont vu leur en­fant se mé­ta­mor­pho­ser. Un an à peine après avoir chaus­sé les pointes, le phé­no­mène cou­rait le 100 mètres en moins de 11 se­condes, se lais­sant al­ler, se­lon ses propres termes, à un « to­tal sen­ti­ment de re­vanche ».

Les Le­maitre n’ont pas tout de suite pris la me­sure de ce don étrange. « Il cou­rait vite, et alors ? Nous, on vou­lait sur­tout qu’il aille à l’école [Ch­ris­tophe Le­maitre a pas­sé avec suc­cès un bac STI puis en­ta­mé un DUT en gé­nie élec­tro­nique, NDLR]. Ima­gi­ner qu’il puisse vivre de l’ath­lé­tisme ne nous ve­nait même pas à l’es­prit. » En juillet 2010, le re­cord de France du 100 mètres dé­cro­ché par Ch­ris­tophe en 9 s 98 les « rem­plit de fier­té », mais les prend aus­si un peu par sur­prise, tan­dis que l’am­bi­guï­té de l’éti­quette « pre­mier Blanc sous les 10 se­condes » as­so­ciée par les mé­dias à leur fils leur dé­plaît un peu. Ce n’est qu’après le tri­plé his­to­rique des Cham­pion­nats d’Eu­rope de Bar­ce­lone (vic­toire au 100 mètres, au 200 mètres et au 4×100 mètres), quelques se­maines plus tard, que Ch­ris­tian et Ma­rie-Thé­rèse fi­nissent par « se ré­veiller ». « On a vé­cu une se­maine de fo­lie. Au Club France, tout le monde nous pres­sait. Ro­se­lyne Ba­che­lot [alors mi­nistre des Sports] nous en­voyait de gros bi­sous. Là, on a en­fin com­pris que Ch­ris­tophe avait chan­gé de sta­tut. »

Le choix du pro­fes­sion­na­lisme s’im­po­sant dé­sor­mais, il leur fau­dra construire une pe­tite struc­ture ad­mi­nis­tra­tive et lo­gis­tique au­tour de leur cham­pion. Chez eux, à Aix-les-Bains, na­tu­rel­le­ment. Parce que Ch­ris­tophe, en­core main­te­nant, ne sup­porte pas l’agi­ta­tion pa­ri­sienne. Le grand blond à la chaus­sure d’or a pris de l’as­su­rance, mais, à 26 ans, il se re­pose en­core beau­coup sur ses pa­rents. « Avec lui, idéa­le­ment, il ne fau­drait ja­mais vieillir. » Ch­ris­tian veille donc sur ses comptes et fait oc­ca­sion­nel­le­ment le chauf­feur, comme ce week-end des Cham­pion­nats de France où il a fal­lu re­lier Aix à An­gers pour évi­ter à Ch­ris­tophe un long tra­jet en bus. « Les sprin­teurs, c’est fra­gile des jambes. »

De son cô­té, Ma­rie-Thé­rèse a long­temps su­per­vi­sé le sui­vi mé­di­cal et dié­té­tique de son fils, lui pro­cu­rant trai­te­ments aux huiles es­sen­tielles et bons pe­tits plats chauds li­vrés au stade. Pour l’af­fec­tif, c’est aus­si ma­man qui est en pre­mière ligne. Ch­ris­tian ex­prime moins ses sen­ti­ments. « On est très fa­mille, mais on est très pu­diques aus­si. Je lui dis sou­vent : “Tu peux être fier de toi.” C’est ma fa­çon à moi de tour­ner les choses. Mais, à sa re­traite spor­tive, peut-être que j’ar­ri­ve­rai à lui dire com­bien je suis fier de lui. »

Lala,Lu­kaetNi­ko­la Ka­ra­ba­ticàHer­ning (Da­ne­mark)en­jan­vier 2014.Le­shand­bal­leurs cé­lè­bren­ta­ve­cleur­mère la­vic­toi­re­del’équi­pede Fran­ceaux­cham­pion­nats d’Eu­ro­pe­de­la­dis­ci­pline.

«La­niaque»:pourles pa­rents­deF­lo­ren­tetLaure Ma­nau­dou,le­spor­test in­dis­so­cia­ble­del’es­pritde com­pé­ti­tion. “Se fixer des tout ob­jec­tifs, oeuvre mettre en pour les at­teindre.”

“Il m’ar­rive re­gret­ter de de les avoir ma ame­nés à pas­sion.”

C’estGillesLa­ville­nie­quia fait­dé­cou­vrir­la­per­cheà Re­nau­de­tà­son­frère Va­len­tin,cu­mu­lantdes an­nées­du­rant­les­rô­lesde pè­reetd’en­traî­neur.

“Ima­gi­ner vivre qu’il puisse l’ath­lé­tisme de nous ve­nait ne à même pas l’es­prit.”

Ma­rie-Thé­rè­seetCh­ris­tian Le­mai­treont­long­temps mé­con­nu­le­po­ten­tielde leur­filsCh­ris­tophe. Au­jourd’hui,ils­veillentde près­sur­sa­car­rière pro­fes­sion­nelle.

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