LE PAR­COURS

Quatre siècles de ri­va­li­té rus­so-turque

L'Obs - - Le Sommaire - JEAN-BAP­TISTE NAUDET

Un temps au bord de la guerre, la Tur­quie et la Rus­sie se ré­con­ci­lient. Sym­bole de la fin de la brouille : la ren­contre, le 9 août, des pré­si­dents turc et russe, Re­cep Tayyip Erdogan et Vla­di­mir Poutine. Les re­la­tions entre les deux puis­sances s’étaient for­te­ment dé­té­rio­rées après que la dé­fense an­ti-aé­rienne turque avait abat­tu, fin no­vembre 2015, un bom­bar­dier russe près de la fron­tière tur­co-sy­rienne. Mais, le 27 juin der­nier, le leader turc, en froid avec l’Union eu­ro­péenne, avait pré­sen­té des ex­cuses à Mos­cou pour la des­truc­tion de l’avion de chasse russe, ou­vrant la voie à une nor­ma­li­sa­tion. Ri­vaux géo­po­li­tiques du temps des tsars et de l’Empire ot­to­man, pas moins de onze guerres rus­so-turques, du xvie au xxe siècle, ont op­po­sé à in­ter­valles rap­pro­chés ces deux em­pires pour la do­mi­na­tion des Bal­kans, la Crimée et l’ac­cès aux « mers chaudes ». En­ne­mis pen­dant la guerre froide (la Tur­quie étant dans l’Otan), les deux pays sont ce­pen­dant de­ve­nus des par­te­naires éco­no­miques im­por­tants après l’ef­fon­dre­ment de l’Union so­vié­tique. Mais le conflit sy­rien a ra­vi­vé les ten­sions géo­po­li­tiques. Car si Mos­cou sou­tient fer­me­ment le ré­gime du Sy­rien Ba­char al-As­sad, An­ka­ra est fa­rou­che­ment op­po­sée au dic­ta­teur de Da­mas et a vu d’un très mau­vais oeil l’en­ga­ge­ment mi­li­taire de Poutine en Syrie, en sep­tembre der­nier. En re­pré­sailles à l’in­ci­dent du bom­bar­dier Su­khoï dé­truit par les Turcs, Mos­cou avait pris un train de sanc­tions éco­no­miques. Mais les deux pays avaient beau­coup à y perdre. La Tur­quie a éva­lué ses pertes is­sues des sanc­tions à 9 mil­liards de dol­lars par an, soit en­vi­ron 1,2% de son PIB. Et, se­lon les es­ti­ma­tions russes, les sanc­tions ont ré­duit les échanges de plus de 11 mil­liards de dol­lars. Car les deux puis­sances sont liées par de nom­breux in­té­rêts éco­no­miques. An­ka­ra reste le deuxième client du géant russe Gaz­prom, der­rière l’Al­le­magne. L’an­née dernière, Gaz­prom a li­vré à la Tur­quie 26,9 mil­liards de mètres cubes de gaz en sa­tis­fai­sant 55% de ses be­soins. En outre, Gaz­prom et la so­cié­té turque Bo­tas ont si­gné, fin 2014, un mé­mo­ran­dum pré­voyant la construc­tion d’un deuxième ga­zo­duc, pas­sant par le fond de la mer Noire – Tur­kish Stream – d’une ca­pa­ci­té de 63 mil­liards de mètres cubes de gaz par an. Sus­pen­du, le pro­jet vient d’être re­lan­cé. Les ac­tifs étran­gers les plus im­por­tants de Sber­bank, plus grande banque pu­blique de Rus­sie, sont si­tués en Tur­quie. En juin 2012, Sber­bank avait ache­té le turc De­nizBank pour 3,5 mil­liards de dol­lars. Des­ti­na­tion tou­ris­tique pré­fé­rée des Russes, la Tur­quie est aus­si leur prin­ci­pal four­nis­seur de fruits et lé­gumes. Les Turcs ont aus­si réa­li­sé plu­sieurs grands pro­jets à Mos­cou : la so­cié­té En­ka a mo­der­ni­sé le siège de la Dou­ma, la chambre basse du Par­le­ment russe, tan­dis que Re­nais­sance Construc­tion élè­ve­ra à SaintPé­ters­bourg le siège de Gaz­prom. Face aux Oc­ci­den­taux, qui cri­tiquent les dé­rives au­to­ri­taires des ré­gimes de Poutine et d’Erdogan, les deux lea­ders font bloc. Au néo-im­pé­ria­lisme russe dans son « étran­ger proche », no­tam­ment en Ukraine, font écho les am­bi­tions néo-ot­to­manes d’An­ka­ra au Proche-Orient. Quant à l’Union eu­ro­péenne, si la Rus­sie consi­dère que cette construc­tion est vouée à l’échec, les Turcs lui en veulent tou­jours de lui avoir fer­mé la porte et en­tendent lui en faire payer le prix.

1696 Prise d’Azov par les Russes.

1828-1829 A Var­na, Ot­to­mans et Russes s’af­frontent.

1711 Pierre Ier de Rus­sie signe la paix avec les Ot­to­mans.

1787-1792 Un nou­veau conflit op­pose les deux em­pires.

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