La vulve à tra­vers les âges

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Les pé­plums et les pro­grammes d’his­toire n’en parlent pas, mais les femmes de l’An­ti­qui­té mon­traient vo­lon­tiers leur chatte. Hé­ro­dote ra­conte qu’en Egypte les pè­le­rins re­mon­tant le Nil jus­qu’à Bu­bas­tis étaient sa­lués de­puis la rive par des femmes qui ex­hi­baient leur vulve, comme des ado­les­cents qui montrent leurs fesses aux pas­sants. Quand un taureau sa­cré mou­rait, seules les femmes pou­vaient voir son rem­pla­çant pen­dant qua­rante jours et, se­lon l’his­to­rien grec Dio­dore de Si­cile, elles se pré­sen­taient à lui cuisses écar­tées. Plu­tarque rap­porte deux scènes étran­ge­ment si­mi­laires : des dé­ser­teurs, spar­tiates dans l’une, perses dans l’autre, ren­con­trant sur le che­min de leur fuite des femmes qui, pour leur rap­pe­ler ce qu’est l’hon­neur d’un mi­li­taire, sou­le­vaient leurs robes.

En Grèce, la vulve était de mau­vais au­gure, mais elle avait aus­si une va­leur ri­tuelle. A Eleu­sis ou Sy­ra­cuse, les femmes en­le­vaient le bas dans des sab­bats car­na­va­lesques, pen­dant qu’on bran­dis­sait au­tour d’elles des sym­boles vul­vaires ou qu’on man­geait des gâ­teaux en forme de sexe fé­mi­nin. Ces pus­sy riots cé­lé­braient Bau­bo, lé­gende gy­né­co­lo­gique : dans le mythe qui porte son nom, Ha­dès en­lève Per­sé­phone, lais­sant sa mère, Dé­mé­ter, e on­drée ; Bau­bo, par­fois pré­sen­tée comme une ser­vante, lève alors sa tu­nique pour conso­lerDé­mé­ter, qui, voyant la vulve, éclate de rire. (Il y a des ver­sions égyp­tiennes du mythe, et même une va­riante chré­tienne.) Par ex­ten­sion, on ap­pelle « Bau­bo » les nom­breuses sta­tues en terre cuite re­trou­vées au­tour de la Mé­di­ter­ra­née re­pré­sen­tant une femme jambes écar­tées, ge­noux re­pliés, sexe ou­vra­gé et pro­tu­bé­rant.

La vue du va­gin, donc, console et ré­jouit les dieux. Dans « Bau­bo, la vulve my­thique », son maître-livre de 1983, l’an­thro­po­logue et psy­chiatre Georges De­ve­reux nous ap­prend que cette fonc­tion an­xio­ly­tique de la vulve n’est pas qu’une fan­tai­sie grecque. Les an­ciennes tombes des no­tables Ban­har de Kon Tum, au Viet­nam, sont or­nées de sta­tuettes ex­hi­bi­tion­nistes, char­gées de ré­con­for­ter les pa­rents du dé­funt. Il existe un mythe ja­po­nais mys­té­rieu­se­ment iden­tique à ce­lui de Bau­bo dans le­quel la déesse-so­leil Ama­te­ra­su, en co­lère, prive le monde de lu­mière jus­qu’à ce qu’une déesse, Ame No Uzume, fasse rire le ciel par la grâce de son va­gin su­bi­te­ment ré­vé­lé. Au Ja­pon, la vulve est un pa­tri­moine cul­tu­rel. Brous­sailleuse, tor­tueuse, elle éclipse le pé­nis dans les shun­ga, les es­tampes éro­tiques tra­di­tion­nelles. Pen­dant la Se­conde Guerre mon­diale, les GI trou­vaient sou­vent, dans les poches des sol­dats ja­po­nais tués, des photos de sexes béants, qui étaient moins des sup­ports de mas­tur­ba­tion que des porte-bon­heur. Au­jourd’hui, mon­trer le va­gin est une fi­gure im­po­sée dans le Ja­pa­nese Porn, et les sex­toys ja­po­nais sont aus­si so­phis­ti­qués que ter­ri­fiants. En Ir­lande et dans les îles an­glaises, on ap­pelle Shei­la Na Gig ces très nom­breuses sta­tues païennes de femmes au sexe exa­gé­ré qui s’écartent les lèvres à pleines poi­gnées. On a trou­vé des chars et bou­cliers étrusques dé­co­rés avec des Gor­gones vulve au vent, pos­ture que De­ve­reux qua­li­fie de « phal­lique-agres­sive ». En Inde, le yo­ni, pic­to­gramme va­gi­nal, est un sym­bole di­vin. Idoles ana­to­liennes de l’âge de bronze, fi­gu­rines cy­cla­diques, sculp­tures az­tèques, bas-re­liefs né­pa­lais, et même quelques sta­tues chré­tiennes : des chattes puis­santes, ar­chaïques, bien convexes, bien mon­trées. Ces ves­tiges di­vers rap­pellent à quel point le sexe fé­mi­nin a pu être pré­sent sym­bo­li­que­ment, et pas seule­ment comme une fi­gure de fer­ti­li­té. La vulve console les en­deuillés et agresse les en­ne­mis. Dans la lit­té­ra­ture po­pu­laire mé­dié­vale, elle parle (va­gi­na lo­quens) ou elle mord (va­gi­na den­ta­ta). Puis l’Oc­ci­dent mo­derne, pé­né­tré de phal­lus, a ou­blié tout ça. Il a mis une cu­lotte sur son ima­gi­naire, fai­sant du va­gin une ab­sence de pé­nis, un conte­nant sans conte­nu, une pure conca­vi­té vide de sens, un dé­sert cul­tu­rel. Les mé­de­cins eu­ro­péens ont re­gar­dé ses fré­mis­se­ments comme des symp­tômes hys­té­riques. La psy­cha­na­lyse a im­po­sé l’idée que les femmes ont en­vie de pé­nis, mais le dé­sir de vulve, lui, n’est pas en­tré dans l’in­cons­cient col­lec­tif. Des études montrent que de nom­breuses femmes n’aiment pas leur sexe, le trouvent laid, ne com­prennent pas pour­quoi les hommes s’y in­té­ressent. Le por­no hé­té­ro­sexuel, cette ode hys­té­rique aux bites, le montre mal. Les sexo­logues et les ven­deurs de vi­bro­mas­seurs ont sta­ri­fié le cli­to­ris, qui est de­ve­nu un pé­nis de femme. Un jour, peut-être, es­pé­rons-le, on ré­ha­bi­te­ra le va­gin. On se bau­boï­se­ra.

Le sexe fé­mi­nin n’a pas tou­jours été dis­si­mu­lé. Chez les Grecs, les Egyp­tiens, les Ja­po­nais, il a même eu une grande si­gni­fi­ca­tion re­li­gieuse DA­VID CAVIGLIOLI

Idole fé­mi­nine de l’art cy­cla­dique (vers 3500-1050 av. J.-C.).

Fi­gu­rine Bau­bo (vers 323230 av. J.-C.).

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