Le plus grand cri­mi­nel de l’his­toire

Son vrai bi­lan, 40 ans après sa mort Pour­quoi la Chine le vé­nère en­core La grande illu­sion des maoïstes

L'Obs - - La Une - PRO­POS RE­CUEILLIS PAR URSULA GAU­THIER

His­to­rien néer­lan­dais de la Chine mo­derne et pro­fes­seur à l’uni­ver­si­té de Hong­kong, Frank Diköt­ter est l’au­teur de dix livres qui ont fait date. « La Ré­vo­lu­tion cultu­relle » est le der­nier vo­let d’un trip­tyque consa­cré à la Chine sous Mao.

Vos trois der­niers livres sont consa­crés à trois mo­ments clés de l’his­toire de la Chine sous Mao : la guerre dite « de li­bé­ra­tion », le Grand Bond en avant et la Ré­vo­lu­tion cultu­relle. Trois mo­ments qui ont été l’oc­ca­sion de tue­ries épou­van­tables. On a l’im­pres­sion ac­ca­blante que Mao n’avait pas grand-chose à en­vier à Sta­line, ni même peut-être à Hit­ler… Il est cer­tain que ces trois-là fi­gurent au pal­ma­rès des plus grands cri­mi­nels de l’his­toire, bien qu’il ne soit pas simple de les dé­par­ta­ger. Qui est le plus in­hu­main? Qui est le plus meur­trier? Si l’on prend le cri­tère du nombre to­tal de morts, Hit­ler et Mao sont les cham­pions. Hit­ler a pro­vo­qué la mort d’en­vi­ron 55 mil­lions de per­sonnes. Ce chi re com­prend les vic­times des ex­ter­mi­na­tions et celles de la guerre en Eu­rope. Mao a cau­sé un nombre équi­valent de morts, plus de 50 mil­lions, voire bien plus. Il est res­pon­sable de l’épi­sode le plus meur­trier de l’his­toire de l’hu­ma­ni­té : la grande fa­mine qu’il a dé­clen­chée et lais­sée se pro­lon­ger pen­dant trois ans, de 1959 à 1962. Ré­sul­tat : au mi­ni­mum 45 mil­lions de morts. Aux­quels il faut ajou­ter le to­tal des autres « épi­sodes » de vio­lence : au moins 5 mil­lions de vic­times. Sta­line était le mo­dèle et l’ins­pi­ra­teur de Mao, mais il vient loin der­rière lui quant au bi­lan des vies sa­cri­fiées. N’y a-t-il pas une di érence de na­ture, si­non de nombre, entre les crimes de Hit­ler et ceux de Mao ? Les mé­faits du na­zisme et ceux du com­mu­nisme son­tils équi­va­lents? Mao n’ex­ter­mine pas au nom de la race ou de l’eth­nie… J’ai comme tout le monde ten­dance à pen­ser qu’il n’y a rien de pire que Hit­ler. Mais si on exa­mine de près l’idéo­lo­gie de ces dic­ta­teurs, on s’aper­çoit qu’elle tourne tou­jours au­tour du « grand homme ». Au lieu de par­ler de fas­cisme ou de com­mu­nisme, il fau­drait en réa­li­té par­ler d’« hit­lé­risme » comme on le fait pour le sta­li­nisme ou le maoïsme. Qui est « de droite », qui est « de gauche » ? On a en Co­rée du Nord un des­pote « de gauche », Kim Il-sung, qui uti­lise sans cesse la no­tion de race – la « meilleure » étant la co­réenne, bien en­ten­du. Sta­line ex­ter­mine les kou­laks « en tant que classe », mais aus­si des groupes dé­fi­nis par leur eth­ni­ci­té. Mao s’en prend à ses op­po­sants qu’il stig­ma­tise comme « en­ne­mis de classe ». Il crée même des ca­té­go­ries de pa­rias, ap­pe­lés en chi­nois hei­wu­lei, « cinq ca­té­go­ries noires ». Leur sta­tut de classe est hé­ré­di­taire : de père en fils, ils se­ront mal­me­nés, tor­tu­rés et pour la plu­part tués. Une res­ca­pée, qui vit au­jourd’hui aux Etats-Unis, a écrit un ar­ticle où elle com­pare les hei­wu­lei aux juifs, avec un taux de sur­vie iden­tique. Alors, fas­ciste ou com­mu­niste ? Comme l’ex­plique Frie­drich Hayek dans son livre « la Route de la ser­vi­tude », toutes ces idéo­lo­gies par­tagent le même mé­pris pour la dé­mo­cra­tie, la même vo­lon­té de pié­ti­ner les droits et les li­ber­tés in­di­vi­duels, la même foi dans l’Etat ou le Par­ti-Etat, et la même aver­sion pour la li­ber­té d’en­tre­prendre. Hit­ler et Sta­line sont proches dans le temps et dans l’es­pace. Qu’est-ce qui dis­tingue Mao ? Tout d’abord tous trois ont beau­coup de points com­muns, à com­men­cer par l’in­tel­li­gence. Ils mé­ritent d’être pris très au sé­rieux. Autres si­mi­li­tudes : l’ab­sence de sen­ti­ment de culpa­bi­li­té, le manque d’em­pa­thie et un grand ta­lent pour ma­ni­pu­ler les per­sonnes et les si­tua­tions. Ce­la dit, il y a plus de si­mi­li­tudes entre Mao et Sta­line, et c’est Hit­ler qui se dis­tingue par quelque chose de cré­pus­cu­laire, qua­si sui­ci­daire. Il dit : si nous ne ga­gnons pas, nous de­vons être dé­truits. Il est dans le tout ou rien. Il met en scène sa propre des­truc­tion et en­traîne l’Al­le­magne, et l’Eu­rope tout en­tière, dans ce der­nier acte ma­cabre. C’est du ni­hi­lisme. Mao et Sta­line sont très sem­blables dans leurs tac­tiques, leurs mé­thodes… Sta­line est bien sûr un pro­tec­teur et un mo­dèle pour Mao. Mais ce der­nier ne se contente pas de le co­pier ser­vi­le­ment. Il veut le dé­pas­ser. Il veut dé­pas­ser Lé­nine aus­si. C’est cette am­bi­tion qui est à l’ori­gine de deux épi­sodes par­mi les plus meur­triers de l’his­toire ré­cente : le Grand Bond en avant et la Ré­vo­lu­tion cultu­relle. A la ra­cine, on trouve le dé­sir dé­vo­rant de Mao de prou­ver au monde qu’il est le vé­ri­table lea­der du camp so­cia­liste, le gé­nie vi­sion­naire qui a réus­si à vaincre le ca­pi­ta­lisme. Mao ap­plique les mé­thodes de Sta­line avec vingt ou trente ans d’écart : éli­mi­na­tion des élites, règne de la ter­reur, etc. Qu’a-t-il in­ven­té qui le qua­li­fie pour le titre de « lea­der su­prême » ? Tout d’abord c’est lui qui a ame­né un quart de l’hu­ma­ni­té au camp so­cia­liste. Un titre de gloire su sant à ses yeux. Mais Mao a aus­si in­no­vé sur le plan de la vi­sion et des mé­thodes. Au dé­but, à l’époque de la gué­rilla, puis à Yan’an, Mao suit l’exemple de Sta­line, avec des purges « clas­siques » : il li­quide 700 o ciers mu­ti­nés en dé­cembre 1930 ; puis, entre 1942 et 1944, il fait exé­cu­ter 10 000 in­tel­lec­tuels qui avaient naï­ve­ment ral­lié Yan’an. La ré­vo­lu­tion maoïste pro­pre­ment dite com­mence en 1947. Pa­ral­lè­le­ment à la guerre qu’il livre au gou­ver­ne­ment na­tio­na­liste, Mao lance le mou­ve­ment dit « de ré­forme agraire » en Mand­chou­rie, dans ces contrées du Grand Nord « li­bé­rées » par l’Ar­mée rouge. La cam­pagne va s’étendre de proche en proche à toute la Chine et ne s’achè­ve­ra qu’en 1952, après la prise de pou­voir en 1949. En réa­li­té, cette ré­forme agraire ne concerne pas tant la terre que la so­cié­té telle

Mao ne se contente pas de co­pier ser­vi­le­ment Sta­line. Il veut le dé­pas­ser. Il veut dé­pas­ser Lé­nine aus­si.

qu’elle est or­ga­ni­sée. Mao en­tre­prend de la dé­truire afin de la re­mo­de­ler en fonc­tion des prio­ri­tés du Par­ti. Les ar­chives du PC chi­nois ac­ces­sibles de­puis peu montrent que Mao opte pour une vé­ri­table po­li­tique de la vio­lence ex­trême comme mé­thode de conquête puis de conso­li­da­tion d’un pou­voir to­ta­li­taire. Cette ré­forme agraire conti­nue à être cé­lé­brée comme un grand mo­ment de jus­tice so­ciale. Ce n’était donc qu’un faux­sem­blant? Le terme même de « ré­forme agraire » est faux et trom­peur. A la même époque, il y a eu des ré­formes agraires en Co­rée, au Ja­pon, à Taï­wan. Les au­to­ri­tés ont ra­che­té les terres et les ont re­dis­tri­buées dans le calme, sans au­cune vio­lence. Mao, lui, va faire le contraire. Il va or­ches­trer une dé­bauche de sau­va­ge­rie, qui plus est gra­tuite, car il n’existe pas en Chine de do­maines féo­daux comme en Rus­sie, pas de no­blesse ex­ploi­tant les des­cen­dants des serfs. Plus de la moi­tié des pay­sans pos­sèdent leur terre, d’autres jouissent d’une pro­prié­té par­ta­gée au sein de fa­milles élar­gies, seuls 6% sont des fer­miers. Di cile de trou­ver des « ex­ploi­teurs » à li­vrer à la vin­dicte po­pu­laire. Peu im­porte, les com­mu­nistes vont les fa­bri­quer de toutes pièces. Cette vague de vio­lence ar­bi­traire fe­ra en­vi­ron 2 mil­lions de morts se­lon les rap­ports in­ternes du Par­ti. La « dé­kou­la­ki­sa­tion » de Sta­line au tour­nant des an­nées 1930 a été éga­le­ment très meur­trière… Il y a une di érence ca­pi­tale. Sta­line confie la mis­sion de li­qui­der les in­dé­si­rables à sa po­lice se­crète. Les exé­cu­tions, les dé­por­ta­tions, c’est l’a aire de l’Etat. Mao, lui, contraint les gens or­di­naires à e ec­tuer la sale be­sogne. Ce­la com­mence à Yuan­bao, le pre­mier vil­lage « li­bé­ré » dans le nord de la Mand­chou­rie, 700 ha­bi­tants qui pos­sèdent des terres en quan­ti­té à peu près égale. Un « groupe de tra­vail » dé­barque en 1947 afin de pré­pa­rer la ré­forme agraire. Pen­dant des mois, les émis­saires étu­dient les re­la­tions de pou­voir, ex­hument les conflits an­ciens, at­tisent les ri­va­li­tés. Une mi­no­ri­té est bien­tôt ac­cu­sée d’ex­ploi­ter tous les autres. Bien­tôt une or­gie de vio­lence s’abat sur le vil­lage. La mi­lice blo­quant les sor­ties, tout le monde est contraint d’as­sis­ter à la « ses­sion de lutte ». Les ex­ploi­teurs sont ex­hi­bés de­vant la foule, leurs « crimes » sont dé­taillés. Cha­cun doit contri­buer ac­ti­ve­ment à ce théâtre de la vio­lence, ac­cu­ser, in­ju­rier, frap­per, tor­tu­rer. Et pour fi­nir, tuer col­lec­ti­ve­ment. A Yuan­bao, 73 per­sonnes sont tuées sur un to­tal de 700. Le même scé­na­rio se ré­pète dans chaque vil­lage li­bé­ré. Ré­sul­tat, une vague de mas­sacres atroces : vic­times plon­gées dans l’eau bouillante, sus­pen­dues à un arbre pour être taillées en mor­ceaux, en­ter­rées vivantes… Quel est le but de ces pa­roxysmes de vio­lence? S’agit-il d’anéan­tir les no­tables ? Il faut bien en­ten­du li­qui­der tout groupe sus­cep­tible de s’in­ter­po­ser entre le Par­ti et le peuple, et bri­ser les vieux liens so­ciaux. Mao ne veut au­cun obs­tacle entre lui et les « masses ». Mais il a d’autres mo­ti­va­tions. La pre­mière est ce que j’ap­pelle « le pacte de sang ». C’est l’acte fon­da­teur de la Ré­pu­blique po­pu­laire : il faut que tout le monde soit im­pli­qué dans la des­truc­tion phy­sique des « en­ne­mis de classe », que cha­cun ait du sang sur les mains, que cha­cun re­çoive une part du bu­tin par­ta­gé après le meurtre – un peu de terre, ou un simple pot de cui­sine. En mouillant cha­cun dans ces for­faits et ces spo­lia­tions, Mao s’as­sure que per­sonne ne sou­hai­te­ra le re­tour à l’ordre an­cien. Et en­fin, der­nier ob­jec­tif : re­cru­ter les ren­forts né­ces­saires à la guerre contre les troupes de Tchang Kaï-chek. Les fils des as­sas­sins s’en­rôlent en nombre dans l’Ar­mée rouge, bien dé­ci­dés à em­pê­cher le re­tour de ceux qui ne man­que­raient pas de les pu­nir. C’est grâce à ces ren­forts mas­sifs que Mao réus­si­ra à vaincre le Kuo­min­tang. Vous es­ti­mez à en­vi­ron 2 mil­lions de morts le bi­lan de cette cam­pagne. Y avait-il des ob­jec­tifs chi rés ? Mao dé­crète que 10% de la po­pu­la­tion sont des « pro­prié­taires fon­ciers ». Sur le ter­rain, il ar­rive que 30% des vil­la­geois soient per­sé­cu­tés, et il laisse faire. Tous ne se­ront pas tués, mais le bi­lan est e arant. Ce mé­pris to­tal du coût hu­main ca­rac­té­ri­se­ra ses vingt-sept an­nées de règne. A com­men­cer par la guerre contre le ré­gime du Kuo­min­tang au cours de la­quelle il sa­cri­fie dé­li­bé­ré­ment des cen­taines de mil­liers de ci­vils, sans par­ler des troupes.

Ses ad­ver­saires étaient-ils moins bru­taux ? Les ar­mées na­tio­na­listes ont, elles aus­si, com­mis des crimes hor­ribles. Mais l’Ar­mée rouge a été bien plus im­pi­toyable. Par exemple, pour faire tom­ber la ville de Chang­chun, en Mand­chou­rie, les gé­né­raux de Mao dé­cident de l’a amer, mi­li­taires et ci­vils com­pris. Ils ins­taurent un blo­cus to­tal. Les ci­vils qui tentent de s’échap­per sont abat­tus, alors que les sol­dats, eux, sont en­cou­ra­gés à dé­ser­ter et se re­trouvent in­cor­po­rés aux troupes com­mu­nistes. Après cinq mois de siège, la gar­ni­son se rend. A Chang­chun, 160 000 ci­vils sont morts, soit de faim soit en ten­tant de fuir. La même im­pi­toyable mé­thode se­ra uti­li­sée pour faire tom­ber les autres villes

de Mand­chou­rie. Dans leur avan­cée, les troupes de Mao s’ap­puient sur une foule en haillons com­pre­nant des femmes et des en­fants. Ces pay­sans ré­qui­si­tion­nés servent de por­teurs, mais aus­si de bou­cliers hu­mains. La stra­té­gie est payante, puisque Pé­kin, Shan­ghai, Can­ton, Nan­kin se ren­dront sans com­battre. Après la pro­cla­ma­tion de la Ré­pu­blique po­pu­laire en oc­tobre 1949, y a-t-il une pause dans la vio­lence ? Pas vrai­ment. Dès 1950, Mao en­voie 200000 hommes sou­te­nir Kim Il-sung. Sur­tout, il uti­lise la guerre de Co­rée pour ral­lier la po­pu­la­tion contre les en­ne­mis de l’in­té­rieur qu’il qua­li­fie de « contre-ré­vo­lu­tion­naires » : ban­dits, es­pions, ré­si­dus de troupes na­tio­na­listes. En réa­li­té, il s’agit d’écra­ser les ré­bel­lions po­pu­laires sus­ci­tées par la bru­ta­li­té du nou­veau ré­gime. Mao fixe des « quo­tas » d’exé­cu­tion : un pour mille, plus si né­ces­saire. Sur le ter­rain, les cadres font du zèle. Les com­munes, les pro­vinces se font concur­rence. Ré­sul­tat, le taux de tués at­teint trois, quatre, voire cinq pour mille. On exé­cute des in­no­cents pour faire du chi re. Des en­fants de 8 ans, ac­cu­sés d’être des « chefs de groupe d’es­pions », sont tor­tu­rés à mort. Des rap­ports mon­tre­ront que lo­ca­le­ment un tiers des vic­times étaient par­fai­te­ment in­no­centes. En un an, 2 mil­lions de per­sonnes sont exé­cu­tées en pu­blic, dans des stades ou sur des scènes de vil­lage. Mao le sait et l’ac­cepte. Il y a eu par la suite une longue liste de cam­pagnes. Toutes on­telles été aus­si meur­trières ? Non, toutes ne vi­saient pas à dé­truire telle ou telle ca­té­go­rie. C’est le cas de la fa­meuse cam­pagne des Cent Fleurs. A l’ori­gine, il y a le dis­cours de Kh­roucht­chev de 1956 contre Sta­line et les mé­faits du culte de la per­son­na­li­té. A Pé­kin, des di­ri­geants s’en servent pour mettre Mao en di culté. C’est pour pa­rer à ce dan­ger que ce der­nier en­cou­rage les « masses » à s’ex­pri­mer, per­sua­dé que le peuple désa­voue­ra ses ri­vaux et l’ac­cla­me­ra, lui. Or c’est une ex­plo­sion so­ciale qu’il va dé­clen­cher : les étu­diants ma­ni­festent, les pay­sans quittent les co­opé­ra­tives, les in­tel­lec­tuels cri­tiquent le Par­ti, exigent la dé­mo­cra­tie, et com­parent même Mao au pape. Ce der­nier com­prend son er­reur et en­tre­prend de re­dres­ser le tir. Il ac­cuse ses cri­tiques d’être des « droi­tiers » achar­nés à dé­truire le Par­ti. En 1957, un de­mi­mil­lion d’entre eux sont en­voyés au gou­lag. Pas de tue­rie, donc. Mais le ré­sul­tat est gra­vis­sime car le Grand Ti­mo­nier a dé­sor­mais les mains libres. Il va pou­voir se lan­cer dans une nou­velle ex­pé­rience ré­vo­lu­tion­naire cen­sée réa­li­ser un dé­ve­lop­pe­ment mé­téo­rique par la ma­gie de la « pen­sée Mao Ze­dong ». Lan­cé fin 1957, ce « Grand Bond en avant » en­traî­ne­ra la pire fa­mine de l’his­toire hu­maine.

Pen­sez-vous qu’il s’agisse d’une fa­mine pro­gram­mée ? Pas du tout. Mao ne veut pas tuer les gens. Il veut le Grand Bond à tout prix. Lit­té­ra­le­ment. Que des mil­lions y laissent la vie lui est stric­te­ment égal. Comme un gé­né­ral, il n’a pas pour but d’ex­ter­mi­ner ses propres troupes, mais il est dé­ci­dé à sa­cri­fier au­tant de sol­dats qu’il faut pour ga­gner. Le mot d’ordre du Grand Bond, c’est « dé­pas­ser le Royaume-Uni en quinze ans ». En réa­li­té, c’est l’URSS que Mao veut dé­pas­ser. Il pense avoir trou­vé le pont d’or entre le so­cia­lisme et le com­mu­nisme. Voi­ci com­ment : le peuple doit être em­bri­ga­dé, il doit de­ve­nir une gi­gan­tesque ar­mée char­gée de trans­for­mer la na­ture et l’éco­no­mie, afin de ca­ta­pul­ter la so­cié­té agraire au fir­ma­ment des puis­sances in­dus­trielles. Dans les usines, les ca­dences sont aug­men­tées. Mais c’est sur­tout les cam­pagnes qui sont vi­sées, à tra­vers les « com­munes po­pu­laires ». Une forme de col­lec­ti­vi­sa­tion ra­di­cale, qui fonc­tionne comme l’ar­mée, avec ses ca­sernes où les sexes sont sé­pa­rés, sa dis­ci­pline, sa hié­rar­chie. Hommes, femmes, en­fants sont des fan­tas­sins contraints de tri­mer sur de grands pro­jets hy­drau­liques ou agri­coles. Toute pro­prié­té est abo­lie. Les ré­serves ré­qui­si­tion­nées et les ins­tru­ments de cui­sine confis­qués, la nour­ri­ture est dis­tri­buée uni­que­ment dans les can­tines. C’est ain­si que la nour­ri­ture de­vient une arme. Ceux qui tentent d’échap­per au tra­vail for­cé sont pu­nis, bat­tus, tués. Ceux qui ne tra­vaillent pas as­sez – les en­fants, les ma­lades, les femmes en­ceintes, les per­sonnes âgées – sont ban­nis des can­tines, condam­nés à mou­rir de faim. Ce ne sont pas des dom­mages col­la­té­raux, mais des gens que l’on éli­mine par la pri­va­tion de nour­ri­ture. Ils tombent en masse dès les pre­miers mois de 1958. Quelle part de tout ce­la est de la res­pon­sa­bi­li­té de Mao? On a dit qu’il était aveu­glé par les ré­sul­tats mi­ri­fiques an­non­cés par les cadres lo­caux… L’illu­sion que le Grand Bond était en train de se réa­li­ser a pu se main­te­nir un ou deux mois. Dès l’au­tomne 1958, les ar­chives le montrent, Mao n’ignore rien de la fa­mine qui sé­vit dé­jà. Et il conti­nue. A l’été 1959, lors du plé­num de Lu­shan, des lea­ders tentent de s’op­po­ser à lui. Il les li­moge et avec eux des mil­liers de cadres trop tièdes, qu’il fait rem­pla­cer par des durs prêts à ap­pli­quer tous ses ordres. Et c’est en 1959-1960 qu’il y a le plus

En 1958, dans la com­mune de Weixing, au bord d’un lac, pen­dant le Grand Bond en avant, des Chi­nois creusent un ré­ser­voir pour ir­ri­guer les champs.

de morts sous l’e et conju­gué de la fa­mine, du tra­vail for­cé, des exé­cu­tions et des sui­cides. L’éco­no­mie va à vau-l’eau. Les ra­tions di­mi­nuent même pour les plus tra­vailleurs. Les pay­sans n’en peuvent plus, alors la ré­pres­sion de­vient ter­ri­fiante. Jus­qu’en 1960, le Par­ti va ré­duire la pay­san­ne­rie en es­cla­vage afin d’ob­te­nir le contrôle ab­so­lu de la pro­duc­tion de cé­réales, le but étant de les vendre sur les mar­chés in­ter­na­tio­naux pour fi­nan­cer l’achat d’une foule d’équi­pe­ments in­dus­triels. Le bi­lan pré­cis n’est pas connu. Sur une po­pu­la­tion to­tale de 600 mil­lions, au mi­ni­mum 45 mil­lions de morts, peut-être bien plus, dont 2 à 3 mil­lions vic­times de tue­ries.

Com­ment ce­la s’achève-t-il ? Après les purges ré­pé­tées, plus per­sonne n’ose contre­dire Mao. C’est lui qui a créé le sys­tème, lui seul peut l’ar­rê­ter. Il le fait fi­na­le­ment en oc­tobre 1960 quand il prend conscience du dé­sastre. La fa­mine s’est pro­pa­gée aux villes. Il a lu les rap­ports ré­di­gés par les équipes d’ins­pec­tion, il com­prend qu’il ne peut pas conti­nuer. De plus, à l’été 1960, Kh­roucht­chev se fâche et re­tire toute aide so­vié­tique. Des me­sures sont in­tro­duites ra­pi­de­ment, des lo­pins in­di­vi­duels et des mar­chés libres de nou­veau au­to­ri­sés dans les cam­pagnes, des cé­réales im­por­tées. La grande fa­mine est ju­gu­lée, mais des gens conti­nue­ront çà et là à mou­rir de faim jus­qu’à la mort de Mao. Com­ment, après un ca­ta­clysme d’une telle ma­gni­tude, Mao a-t-il pu lan­cer la Ré­vo­lu­tion cultu­relle ? Tout d’abord, bien que Mao ait mis la fa­mine sur le dos des en­ne­mis de classe et des « sa­bo­teurs », l’échec du Grand Bond ter­nit son étoile. En 1962, il est en butte à des cri­tiques in­ternes. Il veut évi­ter l’er­reur de Sta­line qui n’a pas su dé­tec­ter le traître Kh­roucht­chev. Com­ment faire en sorte que per­sonne ne puisse le poi­gnar­der dans le dos ? En au­to­ri­sant le peuple à dé­bus­quer les en­ne­mis de la ré­vo­lu­tion ta­pis au sein du Par­ti et qui com­plotent contre le Grand Ti­mo­nier. Il s’agit de gar­der le pou­voir, et pour ce­la Mao est prêt à je­ter le pays tout en­tier dans la tour­mente. D’autre part, Mao n’a tou­jours pas re­non­cé à son am­bi­tion de de­ve­nir le porte-flam­beau du camp so­cia­liste. Il se voit main­te­nant su­pé­rieur à Sta­line, à l’égal de Lé­nine ou de Marx. Avec la ré­vo­lu­tion bol­che­vique de 1917, Lé­nine a éli­mi­né les ca­pi­ta­listes d’URSS. Pour­tant, la voi­là de nou­veau en proie au « ré­vi­sion­nisme », à un re­tour des idées ca­pi­ta­listes, grâce à Kh­roucht­chev. Le monde a be­soin d’une ré­vo­lu­tion d’un type nou­veau, di­ri­gée cette fois contre la « cul­ture » ca­pi­ta­liste. Et c’est Mao qui va la me­ner, ga­ran­tis­sant ain­si que la Chine et ceux qui sui­vront son exemple ne re­tom­be­ront ja­mais dans le ca­pi­ta­lisme. Il va donc dé­truire tout ce qui pré­cède 1949 – tout ce qui est bour­geois, féo­dal, « su­per­sti­tieux » – pour le rem­pla­cer par la « pen­sée Mao Ze­dong ». Les ado­les­cents, ap­pe­lés « gardes rouges », ré­pondent à l’ap­pel en 1966. Ils se­ront les exé­cu­tants de cette en­tre­prise de des­truc­tion, avant que le peuple, que Mao pousse à la ré­volte contre le Par­ti, entre dans la danse. C’est le chaos gé­né­ra­li­sé.

Ce sont les « gardes rouges » qui com­mettent les tue­ries ? Une pe­tite par­tie seule­ment : 1 700 en­sei­gnants sont ain­si tués par les « gardes rouges » en sep­tembre 1966 à Pé­kin. Le plus gros des mas­sacres se pro­duit à par­tir de la mi-1967, quand Mao or­donne à l’ar­mée d’in­ter­ve­nir pour sou­te­nir le peuple. C’est une confu­sion in­des­crip­tible. Tout le monde se bat contre tout le monde au nom de Mao. C’est aus­si une guerre ci­vile qui op­pose des fac­tions ri­vales sou­te­nues par des lea­ders de camps op­po­sés. Au Guangxi, des ba­tailles à l’arme lourde im­pli­quant des di­zaines de mil­liers de com­bat­tants donnent lieu à des bom­bar­de­ments, puis à des mil­liers d’exé­cu­tions, sans par­ler de cas de can­ni­ba­lisme po­li­tique (voir p. 24). L’été 1968, Mao met fin au chaos. Il ins­talle à tous les ni­veaux des « co­mi­tés ré­vo­lu­tion­naires » rem­plis de mi­li­taires qui lui obéissent. La Chine est trans­for­mée en dic­ta­ture mi­li­taire. Les dé­non­cia­tions pleuvent. Cha­cun a peur de cha­cun. Vous es­ti­mez à 2 mil­lions en­vi­ron les morts pen­dant les dix ans de la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, de 1967 à 1977. Pour­quoi alors a-t-elle à ce point mar­qué les consciences ? D’abord parce que, contrai­re­ment aux vic­times du Grand Bond qui étaient des pay­sans illet­trés, ce sont sur­tout des ci­ta­dins, des couches ins­truites, qui ont su­bi les vio­lences. Par la suite, ils ont consa­cré de nom­breux écrits à leurs sou rances. Des cadres du Par­ti ont été éga­le­ment per­sé­cu­tés, c’est pour­quoi ils ont au­to­ri­sé ces té­moi­gnages. Il y a aus­si une rai­son plus fon­da­men­tale : la Ré­vo­lu­tion cultu­relle a ins­til­lé la ter­reur dans les âmes, ache­vant la des­truc­tion du tis­su so­cial. Il n’y a plus que des in­di­vi­dus ato­mi­sés qui n’ont de loyau­té que pour le Grand Ti­mo­nier. Les tue­ries, les cam­pagnes s’achè­ve­ront avec la mort de Mao, en 1976. Après sa mort, il y a eu un re­tour aux pra­tiques ca­pi­ta­listes avec le suc­cès que l’on sait. Mao a donc échoué ? Com­pa­ré à ses concur­rents, il a lar­ge­ment réus­si. La Chine conti­nue de vivre dans son ombre. Il a fi­na­le­ment bien choi­si son suc­ces­seur. Deng Xiao­ping n’a pas dé­bou­lon­né sa sta­tue. Mao trône tou­jours dans un mau­so­lée pla­cé au coeur du pays, sur la place Tian’an­men. Son por­trait est sur les billets de banque. Per­sonne ne porte de tee-shirts à l’e gie de Hit­ler ou de Sta­line. Les tee­shirts Mao sont par­tout.

Sur une po­pu­la­tion to­tale de 600 mil­lions, il y a eu au mi­ni­mum 50 mil­lions de morts, dont 45 mil­lions tués en trois ans par la grande fa­mine.

Vain­queur de la san­glante guerre ci­vile contre les na­tio­na­listes, Mao pro­clame sur la place Tian’an­men la nais­sance de la Ré­pu­blique po­pu­laire de Chine.

Pour­sui­vis par les troupes na­tio­na­listes de Tchang Kaï-chek, Mao et ses com­pa­gnons se ré­fu­gient à Yan’an (Shaan­xi) après une fuite épique de 12 000 km : c’est la Longue Marche.

Nais­sance dans une fa­mille de pay­sans ai­sés du Hu­nan.

Jan­vier 1953 : mise en place du col­lec­ti­visme dans le cadre de la ré­forme agraire. Huang, un pro­bable pro­prié­taire ter­rien, est exé­cu­té.

Mao dé­crète le Grand Bond en avant cen­sé ca­ta­pul­ter la Chine au ni­veau du Royaume-Uni. Les pay­sans, ré­duits en es­cla­vage, triment sur de grands pro­jets. Les cé­réales sont ré­qui­si­tion­nées pour per­mettre l’achat d’équi­pe­ments in­dus­triels. Il en ré­sulte un chaos gé­né­ra­li­sé et un ef­fon­dre­ment to­tal de l’éco­no­mie. Les fa­mines, de 1958 à 1962, en­traînent au moins 45 mil­lions de morts.

Mis en dif­fi­cul­té par la dé­sta­li­ni­sa­tion en URSS, Mao lance la cam­pagne des Cent Fleurs pour se re­mettre en selle. Mais c’est une ex­plo­sion so­ciale qu’il dé­clenche. Un de­mi-mil­lion d’in­tel­lec­tuels qui s’étaient per­mis de le cri­ti­quer se­ront en­voyés au gou­lag.

Après l’échec cin­glant du Grand Bond, Mao dé­chaîne des mil­lions de « gardes rouges » fa­na­ti­sés contre ses ri­vaux. C’est la Ré­vo­lu­tion cultu­relle, dont le but est de dé­truire tout ves­tige de la so­cié­té tra­di­tion­nelle. Deux mil­lions de per­sonnes y laissent la vie.

Mort de Mao. Fin de la ré­vo­lu­tion et des tue­ries. Deng Xiao­ping ins­taure un ca­pi­ta­lisme au­to­ri­taire sans dé­bou­lon­ner Mao, qui trône tou­jours dans son mau­so­lée sur la place Tian’an­men.

1967 : en pleine Ré­vo­lu­tion cultu­relle, des « te­nants de la pen­sée ca­pi­ta­liste » sont mis à l’in­dex et dé­non­cés.

Newspapers in French

Newspapers from France

© PressReader. All rights reserved.