Star de la ren­trée lit­té­raire

Son théâtre est joué dans le monde en­tier, mais avec “Ba­by­lone”, le ro­man qu’elle pu­blie fin août, c’est sa ré­cente pas­sion pour les pro­cès d’as­sises qui af­fleure. Por­trait d’une in­sai­sis­sable di­va des lettres

L'Obs - - La Une - DA­VID LE BAILLY

Il est ad­mis que Yas­mi­na Re­za est une convive pi­quante, au rire far­ceur, cu­rieuse de tout, du grand comme de l’in­fime, que sa conver­sa­tion est aus­si en­jouée que sa sil­houette me­nue, bref, que l’avoir à dî­ner gage que l’on ne s’en­nuie­ra pas. Il est tout aus­si ad­mis que l’au­teur d’« Art » ne se contente pas d’épin­gler les pe­tites va­ni­tés de la so­cié­té bour­geoise, mais qu’elle aime aus­si rire d’elle-même, de sa ma­nie de ne ja­mais re­con­naître à qui elle parle, de son goût pour les robes et les chaus­sures hors de prix, de ses al­lures de Pa­ri­sienne un peu snob.

« Qu’est-ce qui rat­tache Yas­mi­na Re­za, née d’un père de Sa­mar­cande et d’une mère hon­groise, à la France ? » de­mande-t-on à son ami Marc Weitz­mann : « Le Bon Mar­ché ! »

Mé­fions-nous ce­pen­dant des ca­té­go­ri­sa­tions hâ­tives. Il y a six ans, l’écri­vain Re­za s’est pris de pas­sion pour les pro­cès d’as­sises. A Douai, à Saint-Omer, elle a dé­cou­vert les hô­tels Ibis. Avant chaque dé­pla­ce­ment, tou­jours co­quette, elle prend soin de ne pas ou­blier ses char­lottes, qui servent à se pro­té­ger les che­veux sous la douche (les Ibis n’en four­nissent pas). Il n’est pas nou­veau de voir des écri­vains s’in­té- res­ser à la chose ju­di­ciaire. Gio­no, Kes­sel ou plus ré­cem­ment Car­rère et Jauf­fret ont écrit sur des faits di­vers. Ce qui est spé­cial avec Re­za, c’est qu’elle as­siste à des pro­cès mais n’en tire au­cune pièce, au­cun ro­man – pour l’ins­tant. Le choix des af­faires aux­quelles elle s’in­té­resse est tout aus­si sur­pre­nant, à des an­nées-lu­mière des at­mo­sphères CSP++ de ses livres : pé­do­phi­lie (Da­niel Le­grand) ou in­fan­ti­cide (Do­mi­nique Cot­trez, qui a tué huit de ses nour­ris­sons ; Fa­bienne Ka­bou, qui a aban­don­né sa fille de 15 mois sur une plage). Yas­mi­na Re­za s’as­soit sur le banc ré­ser­vé à la presse, tou­jours femme du monde, mais dis­crète, presque ti­mide. Le chro­ni­queur ju­di­ciaire du « Fi­ga­ro », Sté­phane Du­rand-Souf­fland, ra­conte : « Elle va à toutes les au­diences. Elle a un pe­tit ca­hier, où elle prend très peu de notes. Son sens de l’ob­ser­va­tion est re­dou­table. Elle com­prend vite les stra­té­gies ju­di­ciaires, ne se laisse pas avoir par les ef­fets de manche, adore par­ler avec les avo­cats. » Ain­si Re­za s’est-elle rap­pro­chée du té­nor Frank Ber­ton, lors du pro­cès Cot­trez. « Elle fait at­ten­tion à tout, aux at­ti­tudes des ju­rés, de la pré­si­dente de la cour, énonce Ber­ton. Elle a un avis tran­ché, ne se gêne pas pour le don­ner. Pour elle, les pro­cès sont une for­mi­dable source

d’ins­pi­ra­tion. » Lors de leur der­nier dî­ner, elle a po­sé un mil­liard de ques­tions sur le cas Ab­des­lam, le ter­ro­riste du Ba­ta­clan, dont Ber­ton as­sure la dé­fense.

Com­ment ne pas voir un lien avec son nou­veau ro­man, « Ba­by­lone », bâ­ti au­tour de l’as­sas­si­nat d’une femme par son com­pa­gnon? Quelques dé­tails : les ac­croche-coeurs d’un per­son­nage, ins­pi­rés de la coiffure de Do­mi­nique Cot­trez. Ou une conver­sa­tion entre l’hé­roïne et son avo­cat. « On ne peut pas in­ven­ter cette scène si on ne maî­trise pas les pro­cé­dures ju­di­ciaires », sou­tient Te­re­sa Cre­mi­si, son édi­trice. Re­za, elle, dit seule­ment no­ter « des pen­sées, des ob­ser­va­tions, sur les chaus­sures d’un avo­cat, la robe d’une ac­cu­sée ». On de­vine que les pro­cès sont pour elle l’oc­ca­sion d’ob­ser­ver un monde qu’elle ne connaît pas : la pro­vince. A Saint-Cloud, où elle a gran­di, la jeune Yas­mi­na ne « com­pre­nait » pas les ré­gions fran­çaises, la Nor­man­die, le Pé­ri­gord. Les siens, ceux de sa fa­mille d’Eu­rope cen­trale, étaient dis­per­sés entre Ca­ra­cas, Tel-Aviv, Bu­da­pest et New York. Son père, Jean Re­za, flam­boyant et mé­lo­mane, avait fi­ni par de­ve­nir un homme d’af­faires pros­père, et son oncle, Alexandre, un im­por­tant joaillier de la place Ven­dôme. Peut-être en rai­son de ce pe­di­gree, Yas­mi­na a tout de suite vu son des­tin en grand. « Quand on écrit quelque chose, on es­père le suc­cès, le suc­cès im­mense. On n’es­père pas un pe­tit suc­cès à Bré­ti­gny-sur-Orge, on es­père Pa­ris, Londres, New York, la pla­nète », dit-elle en 1998. Elle n’a pas en­core 40 ans. Son phra­sé très ar­ti­cu­lé, sa che­ve­lure abon­dante, la sen­sua­li­té de son re­gard, sa bouche font alors pen­ser à Ber­na­dette La­font. « Yas­mi­na porte en elle le monde dis­pa­ru de l’Eu­rope cos­mo­po­lite. Sa ju­daï­té, même si elle n’en parle ja­mais, in­fuse ce qu’elle est, ce qu’elle fait. C’est ce qui la rend si étrange », dit Marc Weitz­mann.

De re­tour de Saint-Omer, voi­ci Yas­mi­na Re­za dans un lieu plus fa­mi­lier, le Ca­fé de Flore, robe lé­gère et lu­nettes de so­leil en serre-tête. Tout a été écrit sur son aver­sion pour les in­ter­views, son re­fus de pas­ser à la té­lé­vi­sion, sa gêne à par­ler d’elle et de son tra­vail. Rien de neuf pour la pro­mo­tion de « Ba­by­lone » : à l’ins­tar d’une Ad­ja­ni, Re­za contrôle chaque pho­to dif­fu­sée dans les ma­ga­zines – « J’ai en­vie d’être belle », dit-elle –, sé­lec­tionne un nombre in­fime de jour­na­listes au­to­ri­sés à la ren­con­trer et exige de lire, voire de ré­crire, ses pro­pos. « Je n’ai au­cune confiance dans la re­trans­crip­tion jour­na­lis­tique », jus­ti­fie-t-elle. Ce sta­tut de star, elle est la seule, avec Houel­le­becq, à l’oc­cu­per dans le mi­lieu lit­té­raire. Il y a vingt ans, « Art » a tout ra­flé : Lau­rence Oli­vier Award au Royaume-Uni, To­ny Award aux Etats-Unis. Etu­dié au bac, le texte a été adap­té dans le monde en­tier et au­jourd’hui en­core, les pièces de Re­za sont créées sur les meilleures scènes étran­gères, comme « Bel­la Fi­gu­ra » à la Schaubühne de Ber­lin. Re­za reste pour­tant bou­dée par notre théâtre pu­blic, de la Co­mé­die-Fran­çaise à l’Odéon. Les man­da­rins jugent son théâtre « bou­le­var­dier ». Elle dit qu’elle s’en fout. Evi­dem­ment, ce n’est pas vrai. « Si da­van­tage de gens prê­taient at­ten­tion à ce que j’ai écrit, on se ren­drait compte que je suis beau­coup plus ver­sée dans une veine in­ti­miste et com­plexe, et fi­na­le­ment pas très com­mer­ciale », dé­cla­rait-elle il y a peu (1). « Yas­mi­na était dé­jà star avant de le de­ve­nir », nous avait aver­tis notre col­la­bo­ra­teur Jacques Ner­son, qui l’avait mise en scène comme ac­trice au mi­lieu des an­nées 1980. Le pro­pos amuse Re­za. Sem­blable à une élève ap­pli­quée, elle es­quisse une ex­pli­ca­tion : « Je fi­nis par m’en rendre compte, j’in­ti­mide. Je crois que c’est parce que je suis as­sez dis­crète, as­sez se­crète. Ce­la crée une dis­tance. Je ne suis pas dans la fa­mi­lia­ri­té, je ne vais pas à la té­lé­vi­sion ni dans les sa­lons lit­té­raires, je n’aime pas le rap­port qu’on a avec les gens dans ces condi­tions. » Son ami avo­cat Her­vé Te­mime dit :

“J’AI EN­VIE D’ÊTRE BELLE” SEXE “J’ÉCRIS AVEC LE DE L’ÉCRI­VAIN”

« Elle est à re­bours des ré­seaux so­ciaux, de la vul­ga­ri­té a chée comme mode de vie. Elle a une élé­gance rare. »

De­puis son mo­lière du meilleur au­teur, en 1987, Re­za agace : sa pré­co­ci­té, son es­piè­gle­rie, son in­croyable as­su­rance, elle qui ne veut voir jouer ses pièces que par de grands ac­teurs, qui re­fuse des ponts d’or pour adap­ter « Art » à Hol­ly­wood. Re­za a une haute opi­nion de son tra­vail, ne s’en cache pas. Elle vou­drait pou­voir tout contrô­ler, son image, le pu­blic, dont elle ai­me­rait qu’il res­pecte les si­lences dans ses pièces. Cer­tains lui re­prochent des textes trop maî­tri­sés, lais­sant peu de place à l’in­at­ten­du. « J’écris avec le sexe de l’écri­vain, qui est un sexe de pou­voir et de puis­sance », dit-elle. Etre ac­trice, dé­pen­dante du dé­sir de l’autre, ce qu’elle avait d’abord en­vi­sa­gé, était contre­na­ture : « Les rôles dont je rê­vais, je ne les avais pas. Les met­teurs en scène avec qui j’avais en­vie de tra­vailler, je ne les at­tei­gnais pas » (1). Qu’im­porte ce des­tin contra­rié puis­qu’il fut sa chance. Bles­sures il y eut, mais plus loin­taines, plus pro­fondes, re­mon­tant à l’en­fance : « Il y avait mon sen­ti­ment d’être un vi­lain pe­tit ca­nard, de ne pas être jo­lie. Je me sen­tais à part, et pas dans le bon sens. J’avais dans le fond de ma pen­sée l’idée qu’il fal­lait que je me venge de l’en­fance » (1).

Pour elle, femme dé­miurge, le triomphe d’« Art » eut l’e et d’un séisme. La voi­là sou­dain qui ne maî­trise plus rien. Contrainte d’écou­ter « ces di­zaines de spec­ta­teurs qui, chaque soir, ve­naient la voir et lui di­saient de ces bê­tises. Ça la bles­sait », ra­conte Pierre Ar­di­ti, qui a joué dans la pièce à sa créa­tion à la Co­mé­die des Champs-Ely­sées, avec Fa­brice Lu­chi­ni et Pierre Va­neck. « ‘‘Art” m’a as­sas­si­née, di­ra-t-elle (1). Ça m’a beau­coup al­té­rée. Je n’y ai pas trou­vé la joie que j’es­pé­rais. Je n’y ai pas trou­vé le sou­la­ge­ment de l’ego que j’es­pé­rais. Je n’y ai pas trou­vé la gué­ri­son. Ça ne ré­chau ait pas vrai­ment, c’était vain. » As­sise de­vant nous, Yas­mi­na Re­za est donc une res­sus­ci­tée, « so­cia­le­ment li­bé­rée », comme elle dit, « n’ayant plus rien à at­tendre, de gloire et de re­con­nais­sance, mais avec tou­jours l’am­bi­tion de faire mieux et la même im­pa­tience ». Son dé­sir de puis­sance, elle le ca­na­lise dans l’écri­ture, mais aus­si dans la mise en scène de ses pièces, comme « Bel­la Fi­gu­ra » qu’elle re­pren­dra à Tou­lon en jan­vier 2017. Entre elle et l’in­tel­li­gent­sia pa­ri­sienne, le mal­en­ten­du ne s’est pas ré­sor­bé. Son livre sur la cam­pagne de Sar­ko­zy – « l’Aube le soir ou la nuit » (2007) –, qu’elle consi­dère comme un de ses meilleurs textes, a confir­mé le soup­çon que dé­ci­dé­ment Re­za n’était pas fiable. Ce n’est pas elle que l’on ver­ra se mé­lan­ger aux in­ter­mit­tents en co­lère ou si­gner des pé­ti­tions. « An­ti­con­for­miste, in­di érente aux codes bour­geois », dé­crit un co­pain. « D’au­cune cha­pelle, d’au­cun par­ti. A la se­conde où Sar­ko­zy a été élu, elle a ces­sé de le voir. Il ne l’in­té­res­sait plus », sou­ligne De­nis Oli­vennes, PDG d’Eu­rope 1. « Elle ne pense pas avec l’époque. Elle vient ex­ci­ter chez moi une li­ber­té d’es­prit que je garde plus sou­ter­raine. Elle me dés­in­hibe », dit en­core Ni­cole Gar­cia, une de ses amies les plus proches. Un es­prit libre. Ni psy­cho­tique ni dé­pres­sive – ne lui par­lez pas de s’al­lon­ger sur un di­van –, « dé­pour­vue de pas­sions tristes », dixit Franz-Oli­vier Gies­bert, ré­ser­vant sa mé­lan­co­lie, qu’elle a pro­fonde, à ses livres.

Et s’il lui ar­rive de des­cendre dans l’arène, c’est pour ses proches. Kun­de­ra, ac­cu­sé d’avoir dé­non­cé un op­po­sant au ré­gime com­mu­niste, pour qui elle a écrit une tri­bune dans « le Monde ». Ou Po­lans­ki, har­ce­lé par la jus­tice amé­ri­caine : avec Ni­cole Gar­cia et Alain Fin­kiel­kraut, elle avait or­ga­ni­sé la pro­jec­tion d’un do­cu­men­taire mon­trant les ma­ni­pu­la­tions du juge char­gé de l’a aire. « Elle a la pas­sion de dé­fendre. Elle au­rait pu être une grande avo­cate », croit Frank Ber­ton.

Re­za se dé­fi­nit comme ve­nant de nulle part et, long­temps, n’a rien vou­lu pos­sé­der. Voi­là ce­pen­dant qu’elle se ré­fu­gie de­puis peu à Ve­nise, où elle vient d’ache­ter un ap­par­te­ment. C’est son ami, le ci­néaste An­dré Té­chi­né, qui a contri­bué à lui faire dé­cou­vrir la ci­té des Doges. « On s’aime beau­coup, ra­conte-t-il, même si on est ra­re­ment d’ac­cord. Elle est dé­ter­mi­née et bu­tée. Mal­gré mes conseils, elle re­fuse tou­jours de lire Proust. » Té­chi­né, un des seuls à pou­voir émettre des ré­serves sur les textes de Re­za. Ain­si a-t-il re­gret­té qu’elle traite l’ho­mo­sexua­li­té « comme une pa­tho­lo­gie » dans « Heu­reux les heu­reux ». Après la tue­rie dans une boîte gay à Or­lan­do, il l’a em­me­née à la Gay Pride. « Elle est tou­jours un peu ré­ti­cente par rap­port à tout ça, mais il y avait cette an­née une di­men­sion po­li­tique et elle y a été sen­sible. »

Les fous de Dieu, leurs ka­lachs et leurs ca­mions meur­triers ne vien­dront que confor­ter le pes­si­misme vis­cé­ral de Re­za, elle qui fait dire à un per­son­nage de « Bel­la Fi­gu­ra » : « Ce qui m’em­bête avec la mort, c’est que les gens conti­nuent de vivre, comme si de rien n’était. » En at­ten­dant que Ve­nise coule, et le monde avec, reste le rire, seule­ment le rire. « On rit sur la ca­tas­trophe mieux que sur le bon­heur », dit-elle. Voi­là qui, dans le contexte ac­tuel, tombe plu­tôt bien. (1) En­tre­tiens dans « A voix nue » (France-Cul­ture, 2011) et « La vie est un je » (France-In­ter, 2014). « Ba­by­lone », par Yas­mi­na Re­za, Flam­ma­rion (à pa­raître le 31 août).

“ELLE NE PENSE PAS AVEC L’ÉPOQUE”

Yas­mi­na Re­za et Ni­co­las Sar­ko­zy, lors de la cam­pagne pré­si­den­tielle de 2007, à la Mar­ti­nique.

Pierre Va­neck, Pierre Ar­di­ti et Fa­brice Lu­chi­ni dans « Art », pièce pour la­quelle Yas­mi­na Re­za a re­çu un mo­lière en 1995.

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